Blogueur caché = blogueur danger ?

Journaliste médias au Monde, Xavier Ternisien a récemment publié une pertinente analyse sur l’anonymat des blogueurs. Le sujet semble préoccuper de plus en plus quelques bonnes âmes soucieuses d’accroître la transparence cristalline de la blogosphère, notamment en matière de diffamation. En témoigne la proposition de loi initiée par le sénateur Jean-Louis Masson qui réclame la levée de l’anonymat. Alors bas les masques et haut les plumes ou alors tous aux abris derrière le clavier ?

Fraîchement débarqué dans l’univers trépidant du blogging, c’est effectivement la première question que je me suis posée. Dois-je avancer à couvert du fait de mes fonctions professionnelles qui exigent un certain droit de réserve ou dois-je au contraire afficher clairement mon profil au risque de peut-être me carboniser dans mon métier pour excès de parole ? Pour quiconque embrasse la tentation de l’expression publique, le dilemme vaut la peine d’être soupesé. Chacun sait évidemment qu’entre le « off » et le « on », entre l’oral et l’écrit, la barrière est mouvante, subtile, perverse et potentiellement piégeuse.

Personnellement, j’ai résolu le problème en m’interdisant tout commentaire sur un sujet ayant trait à l’activité industrielle de mon employeur et en le mentionnant clairement dans la charte du présent blog. Pour le reste, j’estime que nous avons la chance de vivre (encore) dans une démocratie (avec l’accès à de puissants outils de communication et de partage de contenus) et que le droit d’expression y est consubstantiel (à condition évidemment de respecter les règles les plus élémentaires de la bienséance et de la tolérance).

Ces stars qui bloguent incognito

Paradoxe : ces blogueurs incognito sont régulièrement repris dans les médias classiques

Alors comment faut-il comprendre cet anonymat où ont choisi de se tapir plusieurs blogueurs et non des moindres ? Xavier Ternisien cite les cas emblématiques de Maître Eolas, prolixe avocat au barreau de Paris et d’Authueil, attaché parlementaire qui blogue depuis les travées de l’Assemblée nationale. Dans le même registre, on peut ajouter Narvic. Ex-journaliste, ce blogueur impertinent s’est fabriqué un personnage, Guillaume Narvic, qui commente allègrement et sans pitié sur les médias, le journalisme et tous les bugs collatéraux qui agitent le métier.

Pareille identité mystère se retrouve déclinée avec Malakine . Même s’il en concède plus sur son profil que ses homologues (avec une bio plutôt détaillée et … une photo mais pas de nom et de prénom), le blogueur reste discret pour pouvoir cultiver sa ligne rédactionnelle volontairement iconoclaste et à contre-pied des grands partis et courants de pensée. Paradoxe suprême de tous ces blogueurs incognito : ils sont régulièrement repris sur divers autres sites d’information établis et ayant pignon sur rue.

A la lecture de leurs productions éditoriales, on saisit mieux la logique qui peut les conduire à préférer les coulisses de l’anonymat plutôt que la fiche anthropométrique de la carte d’identité. Souvent expert, le blogueur anonyme est un acteur évoluant aux premières loges, disposant d’un regard imparable et bien informé. Cette liberté de ton liée à l’absence de nom est précisément ce qui fait leur force et probablement par ricochet, la crainte inspirée auprès de ceux qui réclament à corps et à cris l’abandon de cette burqa numérique. Cela peut être effectivement horripilant pour d’aucuns de savoir qu’une taupe blogueuse est peut-être à 10 centimètres de soi et qu’elle retranscrit pieusement tous les faits et gestes qu’on s’efforce par ailleurs de camoufler ou d’habiller sous un vernis autrement plus valorisant.

Le faux nez n’est pas de rigueur

Pour autant, l’anonymat n’est pas une obligation. C’est le cas par exemple de la nutritionniste Béatrice de Reynal. Depuis août 2006, elle pourfend dans son blog, les allégations nutritionnelles de certaines grandes marques alimentaires. Pourtant, elle est par ailleurs directrice d’un cabinet de conseil en … marketing et nutrition dont les clients sont des entreprises du secteur qu’elle fustige par ailleurs !

Caché ou pas, il n’y a pas de règle établie

Sur cette apparente contradiction, elle s’en explique sans fard (1) : « Ce blog est pour moi contre-productif, je n’ai aucun intérêt à le faire. Quand je tape sur un produit, je sais que je ne travaillerai pas avec cette entreprise, mais c’est plus fort que moi, je ne supporte pas que certains exploitent le filon de la nutrition tout en sachant parfaitement que ce qu’ils prônent n’est pas nutritionnel ». Pour le moment en tout cas, son site est un succès et n’a enregistré aucun procès. Preuve s’il en est qu’il n’y a pas de dogme établi en la matière. Tout dépend réellement du contexte dans lequel évoluent le blog, la personnalité de celui/celle qui le nourrit et l’honnêteté intellectuelle qu’il/elle compte y mettre.

Pour s’en convaincre, imaginons un instant (j’ai bien dit « imaginons ») qu’un des 23 joueurs sélectionnés de l’équipe de France décide d’ouvrir un blog où il consignera son journal de bord de la Coupe du Monde de football, ses états d’âme, ses joies, ses peines et les petits secrets de ses coéquipiers. De quoi saliver en perspective au regard des récentes polémiques ayant émaillé la vie des Bleus sur le terrain comme en dehors !

Croyez-vous un instant que le blogueur en crampons va s’afficher ouvertement ? S’il le fait, ses compères de jeu risquent fort de l’ostraciser pour délit de balance blogosphérienne. Son coach, les dirigeants de la FFF, voire les gros sponsors goûteront également peu cette envie de Web 2.0 importée dans les vestiaires. Du côté des lecteurs, il n’en sera pas plus apprécié. Son contenu sera plus que probablement regardé comme du prémâché estampillé, du copier-coller au goût marketing, voire de la langue de bois en bonne et due forme.

Dans le même ordre d’idée, souvenez-vous du rugbyman Sylvain Chabal qui avait annoncé sur Twitter en février dernier, son forfait pour cause de blessure au dos avant même l’annonce officielle du staff médical ! Certains avaient modérément apprécié l’exercice à la fédération. Conséquence : les joueurs sont interdits de Twitter concernant la vie du XV de France.

L’anonymat du Web n’existe pas

Que cache cette exigence accrue de contrôle tout-puissant de la blogosphère ?

Alors que cache ce désir forcené de transparence identitaire à l’égard de la blogosphère ? Aujourd’hui, bien que le processus soit parfois fastidieux et coûteux pour le requérant, il est techniquement possible d’obtenir l’identité de n’importe quel blogueur cagoulé en récupérant son adresse e-mail (nécessaire pour ouvrir un blog sur une plateforme) et/ou l’adresse IP de sa connexion Internet. Big Brother n’est plus une légende mais une réalité logicielle très efficace. Avec les réseaux numériques, on peut remonter à la source de n’importe quel émetteur. Tout dépend ensuite du niveau d’expertise technique que ce dernier aura mobilisé pour compliquer et opacifier sa traçabilité numérique.

Derrière les pieux appels au respect du Droit, ne se cache-t-il pas en revanche une exigence accrue de contrôle tout-puissant de cet univers d’expression digitale ? Il est vrai que l’espace permet d’infinies possibilités, particulièrement pour ceux qui ne peuvent pas s’exprimer dans d’autres contextes ou sur des médias plus classiques, par impossibilité ou par peur (voire les deux combinées). C’est le cas notamment des gendarmes (dont le statut militaire interdit par ailleurs toute expression publique) qui ont trouvé avec le Web, un exutoire expressif idéal pour faire part de leur grogne. Avec en figure de proue, le site « Gendarmes et citoyens » qui exhibe fièrement une belle citation de Victor Hugo : « L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas ».

Qu’on ne se méprenne pas pour autant sur la teneur de ce billet. L’anonymat des blogueurs ne doit pas non plus devenir le laissez-passer laxiste pour tous les défoulements gratuits. A un moment donné, chacun doit être également capable d’assumer ouvertement ses actes, ses opinions et ses publications, contexte numérique ou pas. Sinon, on risque vite de subir des remontées nauséabondes typiques d’un certain état d’esprit français où la dénonciation anonyme est facile à titiller et la calomnie prompte à lâcher les chiens. Il suffit de jeter un œil à certains forums sur Internet ou lire les commentaires d’articles déposés par de « courageux » internautes sans nom pour comprendre les possibles dérives odieuses.

Publier est un acte responsable. C’est à chaque auteur de savoir ce qui relève de la liberté d’opinion et de la diffamation caractérisée. Pour autant, cessons d’empiler les contraintes juridiques alors qu’il existe déjà une abondante législation pour la presse et l’édition. Législation largement transposable et adaptable dans la blogosphère sans céder aux sirènes du contrôle obsessionnel de la parole citoyenne. La vitalité d’une démocratie se mesure aussi à la luxuriance des idées qui circulent !

Pour lire plus sur le sujet :
– L’article de Xavier Ternisien – « Un blogueur doit-il rester anonyme ? » – Le Monde du 28 mai 2010
– L’article du site du Nouvel Observateur – « Anonymat des blogueurs : le web se mobilise » – 26 mai 2010

(1) – Sandrine Blanchard – « Les mensonges de l’industrie agroalimentaire passés au crible » – Le Monde – 19 mai 2007

2 commentaires sur “Blogueur caché = blogueur danger ?

  1. Philippe de La Fortelle -

    Bravo pour cet excellent article qui pose bien les limites et les motivations du projet de loi Masson. Il en va de la responsabilité individuelle des blogueurs; comme toujours dans ce cas, quelques comportements abusifs mettent en péril la liberté du plus grand nombre. Le fameux devoir de réserve devrait s’appliquer à tous, pour éviter quelques « délits d’initiés » dont le côté spectaculaire ne dissimule pas complétement les motivations profondes: calomnie, jalousie, haine…La plupart des blogueurs, qu’ils soient masqués ou non, n’empruntent pas ces voies calamiteuses ! Combien d’auteurs écrivent sous pseudonyme depuis des siècles sans émouvoir les pouvoirs publics ? Pourquoi changer ce principe sous pretexte qu’il s’agit d’Internet ?

    1. Olivier Cimelière -

      La comparaison avec les écrivains est en effet très pertinente. Qui songerait aujourd’hui à reprocher à Romain Gary d’avoir longtemps sévi sous le pseudo d’Emile Ajar ? Cette astuce lui a permis de clouer le bec à ses détracteurs et de glâner un second Prix Goncourt et faire la preuve par l’absurde.

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