Tunisie – Egypte : Peut-on vraiment parler de révolution 2.0 ?

La destitution éclair du régime Ben Ali en Tunisie puis l’effritement du pouvoir autocrate de Hosni Moubarak en Egypte ont suscité moult salves de commentaires enthousiastes attribuant aux réseaux sociaux une influence directe sur ces deux événements. A leur lecture, il ne fait guère de doute que c’est la Toile et ses millions d’internautes activistes qui ont fait basculer les gouvernements autoritaires tunisiens et égyptiens. Pour d’aucuns, ces deux mouvements contestataires sous-tendus par une épine dorsale numérique particulièrement vivace augurent même d’une ère nouvelle. Une ère marquée par un renversement radical des pouvoirs entre des gouvernements dictatoriaux et la volonté d’émancipation démocratique des peuples.

Derrière l’image d’Epinal digitale séduisante, peut-on raisonnablement penser que l’ère de la cyber-révolution version 2.0 est désormais avérée ? N’est-ce pas aller un peu vite en besogne que d’attribuer autant d’influence décisive aux médias sociaux au point de générer des manifestations monstres et des renversements express d’antidémocrates ? Sous les octets de la contestation et à la lumière des récents événements de Tunisie et d’Egypte, le Blog du Communicant 2.0 tente de faire le point et de démêler les faits entre mythologie militante et réalité entêtante.

La Tunisie se connecte sur révolution.com

Les médias sociaux jugés larges vainqueurs de la révolution tunisienne (dessin de Bavony pour Rue89)

Lorsque que le 14 janvier 2011, la nouvelle de la fuite du président Ben Ali se répand comme une traînée de poudre, les réactions dithyrambiques ne se font guère attendre. Quasiment à l’unisson, les observateurs du monde entier entonnent le même refrain. En à peine un mois, les Tunisiens viennent de solder 23 années de dérives autocratiques et corrompues. Interrogé par Le Nouvel Observateur, l’écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb déclare sans ambages (1) : « Nous avons assisté à la première révolution pacifique par Internet. C’est un événement inaugural (…) L’effet de ce qui s’est passé en Tunisie sera considérable. Déjà les peuples en Egypte, en Algérie, en Libye et ailleurs trépignent d’impatience. Et les dictateurs tremblent. La nouvelle vitesse des événements fait muter l’histoire ».

De fait, les réseaux sociaux sont largement présentés comme les leviers vainqueurs ayant déboulonné le régime du président Zine El Abedine Ben Ali. Un peu partout, les gros titres de la presse n’hésitent pas une seconde à lier intrinsèquement chute du tyran et protestations en ligne. Libération explique ainsi que « les réseaux sociaux ont été une pièce maîtresse de cette révolution » (2). Son confrère du Monde considère qu’« en Tunisie, la révolution est en ligne » (3). A l’étranger, les remarques sont à l’aune des médias hexagonaux. NPR, la radio nationale américaine déclare par exemple que « les médias sociaux sont à créditer du renversement tunisien » (4). Le site d’actualités internationales Global Post résume l’événement de la manière suivante (5) : « En quelques jours, les médias sociaux ont mis fin à 54 ans de dictature » (NDLR : Dans ce décompte est incluse la période Bourguiba de 1956 à 1987 !).

Twitter et Facebook sont en première ligne (logo de Gizmodo)

Dans la destitution éclair de la dictature Ben Ali, il est évident que les médias sociaux ont été à la pointe du soulèvement populaire. Ils l’ont été d’autant plus que les médias classiques (presse écrite et audiovisuelle) étaient depuis longtemps à la botte du pouvoir et sans aucune latitude de mouvement pour critiquer le régime en place. Aussi lorsque le 17 décembre 2010, un marchand de légumes dénommé Mohamed Bouazizi s’immole par le feu à Sidi Bouzid pour protester contre la saisie de ses marchandises par la police, la blogosphère tunisienne s’empare aussitôt de la nouvelle et fait du jeune homme un martyr symbole. La majorité des villes du pays s’embrasse alors et connaît de sévères affrontements avec la police. Facebook, Twitter, YouTube et consorts deviennent les outils de prédilection pour lancer des mots d’ordre, coordonner des rassemblements et diffuser les images violentes de la répression, notamment celles de l’hôpital de Kasserine, théâtre d’une rébellion particulièrement sanglante.

Conscient du danger, le pouvoir tunisien porte d’ailleurs aussitôt la réplique numérique. L’agence gouvernementale en charge d’Internet s’évertue à traquer et identifier les internautes en révolte. Ca et là, elle censure des sites séditieux, espionne les courriers électroniques, bloque les comptes utilisateurs et coupe les accès à des sites jugés sensibles. Malgré les efforts déployés contre cette cyberdissidence, celle-ci perdure et s’organise. Le portail Nawaat.org devient le point de ralliement digital pour s’informer des derniers faits. Les logos du drapeau tunisien fleurissent sur les profils Facebook en signe de résistance parmi les internautes locaux et au sein de la diaspora tunisienne. Des blogueurs engagés deviennent les figures emblématiques du combat comme Slim Amamou (plus connu sous son pseudo Twitter, Slim404) qui rassemble plus de 14 000 followers. Il deviendra d’ailleurs par la suite secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports dans le nouveau gouvernement d’union nationale. La blogueuse Lina Ben Mhenni alias Tunisian Girl s’astreint à un scrupuleux compte-rendu des émeutes qui secouent le pays, photos à l’appui (voir reportage vidéo de BFM TV ci-dessous).

La cavalerie WikiLeaks – Anonymous débarque

Près de 9000 hackers du monde entier vont attaquer les sites Web officiels tunisiens

Au cœur de cette cyber-révolution, les internautes tunisiens ont successivement bénéficié du concours de WikiLeaks puis du collectif de militants du Web baptisé Anonymous. C’est d’abord le site de Julian Assange qui va tirer une première salve dans le courant du mois de décembre. Il extraie fort opportunément le contenu de câbles émanant de l’ambassade des Etats-Unis à Tunis. Les diplomates en poste font ouvertement part de leur effarement devant la mise en coupe réglée de l’économie tunisienne par le clan Ben Ali, ses proches et ses affidés. Corruption, racket, enrichissement frauduleux et même vol d’un yacht à un important banquier français, rien ne manque pour décrire les turpitudes du régime. Lesquelles vont alors vite circuler dans la blogosphère du pays. Le pouvoir fait alors bloquer l’accès à WikiLeaks.

Alors que la contestation bat son plein, les internautes tunisiens vont ensuite recevoir fin décembre le renfort du collectif Anonymous (voir vidéo ci-dessous). En peu de temps, plus de 9000 hackers (6) prêtent main forte en lançant des offensives informatiques sur les sites Web du gouvernement et de ses émanations pour en saturer l’accès et les faire tomber le cas échéant comme celui du RCD, le parti unique alors au pouvoir. En parallèle, le collectif mène des campagnes d’agit-prop sur les réseaux sociaux comme à travers leur page Facebook Anonymous News Network. Le 14 janvier, la clique Ben Ali s’enfuit et se disperse dans le monde entier. La Tunisie ouvre un nouveau chapitre politique.

Victoire par K.O des blogueurs ?

Vu sous cet angle, tout concourt pour penser que les réseaux sociaux ont véritablement entraîné la chute du régime Ben Ali. On l’a vu, c’est un angle éditorial que les médias vont volontiers colporter dans les jours qui suivent l’exode de l’ancien pouvoir. C’est toutefois un peu vite oublier que la blogosphère tunisienne n’a pas toujours connu des jours aussi radieux qu’actuellement. Dans un pays qui possède des infrastructures de télécommunications fixes et mobiles parmi les meilleures d’Afrique du Nord, les sites de libre expression et les blogs ont commencé à essaimer dès 2001, déjà précisément pour tenter de contourner la chape de plomb liberticide imposée par les autorités.

Un homme s’est particulièrement distingué en matière de cyberdissidence. Il s’agit de Zouhair Yahyaoui, un économiste de 33 ans à l’époque. Il lance un site baptisé TUNeZINE où il passe à la moulinette satirique l’actualité du pays ainsi que les faits et gestes des gouvernants. Il se permet même d’organiser en ligne un contre-référendum qu’il intitule (7) : « La Tunisie est-elle une République, un royaume, un zoo ou une prison ? ». L’initiative rencontre un vif succès au niveau national et au-delà des frontières. Il récidive quelque temps plus tard en publiant la lettre de son oncle, magistrat indigné par les déviances de la justice tunisienne. Exaspérée, la police traque Zouhair Yahyaoui, le capture et le jette en prison pour deux ans où il sera torturé. Son cas attirera l’attention de Reporters Sans Frontières qui lui décerne en 2003 le prix Cyber-Liberté. Considérablement affaibli, l’homme décèdera peu de temps après sa sortie de prison en 2005. Une voix s’est tu.

Le blogueur Slim Amamou dit Slim404 a souvent fait les frais de la pression du pouvoir tunisien

A la suite de Zouhair Yahyaoui, d’autres combats ont été menés pour lutter contre la censure. Déjà au printemps 2010, le collectif Anonymous était venu à la rescousse pour aider les internautes réfractaires au pouvoir à se connecter à Internet via des proxys (serveurs d’accès distants). En mai 2010, le blogueur Slim Amamou tente à son tour de fédérer les troupes sur la Toile avec une opération intitulée « Lâche-moi » (8). En vain. La police informatique parvient à chaque fois à juguler les initiatives. Et quasiment personne n’en fait écho dans les médias internationaux.

A la même époque pourtant, la pénétration des réseaux sociaux en Tunisie est la plus importante d’Afrique. Ainsi, Facebook affiche un taux de pénétration de 16% (9) et la communauté en ligne tunisienne est extrêmement prolifique. Dès lors, on peut légitimement s’interroger sur l’impact réel des réseaux numériques. Pourquoi a-t-il fallu tant de tentatives avortées avant qu’enfin le régime de Ben Ali ne s’écroule ? N’a-t-on pas prêté un impact un peu trop disproportionné à l’agitation digitale qui ne date pas d’hier en Tunisie ?

Comme souvent dans les situations de crise, le décryptage séquentiel l’emporte au détriment d’un décryptage contextuel qui privilégie une analyse plus large que les simples explications mécaniques à l’instant T. Il est indéniable que les réseaux sociaux ont été d’un précieux recours pour attiser les braises de la révolte. Mais se cantonner à l’effet numérique revient à négliger un point crucial. Un point que l’on retrouve dans quasiment toutes les révoltes à travers les temps : la misère et l’absence de justice et d’espoir. Longtemps cité en exergue comme un miracle économique, le pays a surtout laissé pourrir et se creuser une irréversible fracture sociale où les richesses étaient captées par une minorité de nantis et où les jeunes diplômés très éduqués rejoignaient en masse les listes du chômage. Cette situation explosive était déjà dénoncée depuis une bonne décennie par les premiers sites contestataires. C’est surtout l’étincelle de l’immolation de Mohamed Bouazizi qui a achevé de rompre l’équilibre de plus en plus instable sur lequel reposait le régime Ben Ali. Faute de médias puissants et libres, les réseaux sociaux ont permis alors de catalyser la rage et d’agréger les aspirations au changement. De là à dire ou écrire qu’ils ont provoqué la révolution, semble être une interprétation certes romanesque et séduisante mais pas forcément représentative du contexte général.

Le Buzz (1/2) – Tunisie : Première révolution Internet ?

Bis repetita en Egypte ?

La blogosphère égyptienne prend le relais de son homologue tunisienne

Étonnamment pourtant, il s’écrit peu ou prou la même trame éditoriale autour des réseaux sociaux depuis que les forts remous révolutionnaires ont démarré le 25 janvier en Egypte. Les médias sociaux sont à nouveau présentés comme le canal irriguant les mouvements contestataires à l’égard du régime autocratique de Hosni Moubarak. Pas un journaliste n’a omis de citer Facebook, Twitter et les autres dans la couverture journalistique des événements. Certains médias y puisent même directement des informations et des images pour alimenter leur compte-rendu des faits.

La tentation est d’autant plus grande que le contexte égyptien offre effectivement bien des similarités avec la récente révolution tunisienne. Hosni Moubarak détient le pouvoir depuis 30 ans en s’appuyant sur une police omniprésente. L’enrichissement du pays a surtout profité à une caste proche du pouvoir tandis que subsistent la pauvreté, l’injustice et l’absence de réelles perspectives pour une large frange de la population.

Autre point commun : Internet est également développé avec 19 millions d’internautes (10) soit 24% de taux de pénétration (à comparer aux 34% de la Tunisie). La blogosphère du pays des Pharaons y est luxuriante en dépit des nombreux obstacles à la liberté d’expression et d’une presse largement muselée. Une note diffusée par WikiLeaks (11) en dénombre environ 160 000 qui osent parler de sujets comme la discrimination hommes-femmes ou les passe-droits administratifs en échange de quelque monnaie sonnante et trébuchante. Toujours selon cette note, 30% des blogs seraient politiques animés en majorité par des 20-35 ans, étudiants, militants politiques, journalistes ou « citoyens ordinaires ».

Deux exemples sont particulièrement probants. C’est grâce aux publications engagées de blogueurs égyptiens que la nation, médias en tête, a enfin pris la mesure du harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes à l’intérieur du pays. Résultat : en 2009, la justice a expédié pour la première fois au bagne, un homme coupable d’attouchements déplacés sur une jeune fille. Autre exemple l’an passé avec l’affaire Khaled Said du nom de ce jeune Egyptien arrêté et torturé à mort par la police. Sous l’impulsion notamment du blogueur Wael Abbas, les internautes se sont fortement mobilisés sur la Toile en créant notamment une page Facebook intitulée « We are all Khaled Said » pour dénoncer les exactions policières à répétition. A ce jour, plus de 31 000 personnes sont membres.

Le collectif Anonymous vient prêter main forte aux blogueurs activistes égyptiens

Depuis que les blogueurs s’expriment, le pouvoir n’a eu de cesse de les harceler, de les surveiller, voire de les arrêter (souvent arbitrairement) et de leur faire subir des violences physiques pour les dissuader de continuer à s’exprimer. Au regard de cette vivacité turbulente, c’est donc fort logiquement que ce même pouvoir a pris des mesures drastiques le 28 janvier en décidant de couper intégralement les accès à Internet.

Enfin toujours à l’instar de la Tunisie, WikiLeaks et Anonymous sont encore entrés dans la danse. Fort de son vivier de 250 000 câbles diplomatiques, WikiLeaks a rendu public plusieurs notes confidentielles des services américains. Comme pour le régime de Ben Ali, le gouvernement de Moubarak est sévèrement épinglé pour avoir érigé la torture comme mode opératoire de la répression policière, pour tenter d’imposer le fils Moubarak comme successeur de son père à la tête du pays ou encore pour avoir usurpé des fonds américains censés financer des ONG militant pour la démocratisation de l’Egypte. Autant d’informations sensibles qui se sont rapidement diffusées dans la communauté cyberdissidente égyptienne.

De leur côté, les Anonymous sont montés une nouvelle fois au créneau à travers une initiative baptisée « Opération Egypte ». L’objectif demeure identique : saturer les sites officiels pour les neutraliser et les rendre inaccessibles. Le collectif de hackers s’engage fortement en fournissant des logiciels pour contourner le black-out informatique que les autorités égyptiennes ont décrété et même des manuels d’agit-prop pour mener des actions sur le terrain. Il va même jusqu’à conseiller de s’appuyer sur des coursiers à vélo pour transmettre les informations dans les villes du pays. Un comble pour des geeks baignant dans l’univers du numérique !

Les réseaux sociaux, nouveaux « sans-culottes » de la révolution ?

Les réseaux sociaux ont fortement ébranlé le régime de Moubarak en Egypte

Au regard des derniers développements, il est en effet fort à parier que le règne de Hosni Moubarak touche probablement à sa fin (du moins dans sa configuration actuelle). De même, il est évident que les réseaux sociaux ont constitué un efficace outil pour entretenir la flamme des manifestants. Dès lors, la tentation demeure grande de faire de ceux-ci l’instrument incontournable de toute démocratisation et de liberté d’expression en cours ou à venir. Tunisie et Egypte fournissent effectivement des arguments en faveur de cette analyse.

Certains hérauts du Web le croient fermement comme Biz Stone. Fondateur et dirigeant du célèbre fil d’infos Twitter, il a récemment rappelé sur le blog de l’entreprise, la mission fondamentale de Twitter (12) : « Our goal is to instantly connect people everywhere to what is most meaningful to them. For this to happen, freedom of expression is essential. Some Tweets may facilitate positive change in a repressed country, some make us laugh, some make us think, some downright anger a vast majority of users. We don’t always agree with the things people choose to tweet, but we keep the information flowing irrespective of any view we may have about the content».

Certains analystes s’inscrivent également dans cette vision d’une Toile qui procurerait enfin une opportunité en or pour briser les verrous entravant la liberté d’expression et la vie démocratique. Ainsi, l’universitaire et théoricien américain des médias Clay Shirky juge les réseaux sociaux comme étant un authentique coin enfoncé dans les souches dictatoriales (13) : « Personne ne prétend que les médias sociaux mettent suffisamment les gens en colère pour qu’ils passent à l’acte mais ils aident grandement ces mêmes gens en colère à coordonner leurs actions ».

Fondateur et directeur de Polis, un think tank sur le journalisme et la société au sein de la London School of Economics, Charlie Beckett, se place sur la même longueur d’onde que son homologue d’Outre-Atlantique. Pour lui, les médias sociaux peuvent véritablement mener à des révolutions (14) : « Sur cette idée, une vision pessimiste consiste à dire qu’en rejoignant un groupe Facebook appelant au changement, vous ne faites en réalité pas grand-chose pour que ceci se produise. Simplement parce qu’en cliquant sur le bouton « J’aime Révolution », vous pensez avoir accompli votre part au lieu de vous bouger les fesses et rejoindre la foule dans la rue. J’aurais tendance à argumenter le contraire. Dans le modèle incrémental de coévolution menant au changement politique, nous constatons que rejoindre un groupe Facebook est une pré-condition d’un activisme réel même s’il n’en est pas la cause directe ». Pour Andy Smith et Jennifer Aaker, respectivement consultant et enseignante à la Business School de Stanford aux Etats-Unis, l’influence des réseaux sociaux est une réalité tangible aux effets avérés. A travers de nombreux exemples, ils ont d’ailleurs théorisé celle-ci autour d’un concept intitulé « The Dragonfly Effect » (L’Effet Libellule) et popularisé à travers un livre éponyme et un blog.

Halte à la cyber-utopie !

Les Anonymous et leurs supporters peuvent-ils autant influer depuis le Web ?

Il est vrai que l’émergence rapide des réseaux sociaux depuis quelques années a forcément chamboulé notre champ de vision comme notre capacité d’action. Jusqu’à encore récemment, des révolutions se déroulaient à l’abri des caméras de télévision et finissaient par être tuées dans l’œuf sans susciter la moindre ligne éditoriale offusquée, ni l’ouverture du JT de 20 heures. Avec l’emprise grandissante de Facebook, Twitter et leurs avatars et cumulé à une connectivité performante et quasi ubiquitaire depuis n’importe quel terminal, plus aucun remous contestataire ne peut passer inaperçu. Même dans la Birmanie verrouillée à triple tour par la junte militaire, chacun a malgré tout pu voir les images de la répression impitoyable s’abattant sur les opposants et les bonzes.

Pour autant, plusieurs experts tirent la sonnette d’alarme face à ce qu’ils considèrent comme une cyber-utopie naissante. Journaliste et éditorialiste au New Yorker, Malcolm Gladwell est de ceux qui s’insurgent avec force ironie contre le mythe de la « Révolution Twitter », une appellation née sous la plume enthousiasmée du journaliste américain Andrew Sullivan qui couvrait les manifestations iraniennes de juin 2009 où Twitter fut pour la première fois un canal d’expression.

A ses yeux, Twitter et Facebook sont loin d’être des vecteurs puissants d’activisme mais plutôt des « liens faibles » tel qu’il les qualifie dans une longue réflexion parue en octobre 2010 dans The New Yorker (15) : « Les plateformes des médias sociaux sont bâties sur des liens faibles. Twitter est une façon de suivre (ou d’être suivi) par des gens que vous n’avez peut-être jamais rencontré. Facebook est un outil efficace pour gérer vos connaissances et pour rester en relation avec des personnes avec lesquelles vous n’auriez pas pu garder contact autrement. C’est pourquoi vous pouvez avoir un millier d’amis sur Facebook mais jamais dans la vie réelle. C’est fantastique pour la diffusion de l’innovation, la collaboration interdisciplinaire, la mise en contact entre acheteurs et vendeurs ou encore la logistique du monde de la drague. Mais les liens faibles ont rarement conduit à l’activisme à haut risque ». En d’autres termes, l’engagement sur les réseaux sociaux est une manière de s’acheter à peu de frais une conscience révolutionnaire mais pas une façon d’entrer en résistance et de mener le combat pour une cause.

L’ouvrage d’Evgeny Morozov a jeté un pavé dans la mare en dénonçant la cyber-utopie

Ecrivain et chercheur biélorusse à l’université américaine de Georgetown, Evgeny Morozov est encore plus radical dans sa critique des thuriféraires de l’Internet libérateur. Il a récemment jeté un lourd pavé dans la mare numérique en publiant un ouvrage cinglant intitulé « The Net delusion – the dark side of Internet freedom » (qu’on peut traduire par « L’lllusion du Net – la face cachée de la liberté sur Internet »). Pour appuyer sa démonstration, il n’hésite pas à parler de « cyber-utopie » pour qualifier tous ceux qui misent sur Internet pour renverser des régimes autoritaires. Selon lui, il s’agit d’une « croyance naïve dans la nature émancipatrice de la communication en ligne qui repose sur un refus obstiné de prendre en considération ses aspects négatifs » (16).

A cette vision inflexible des réseaux sociaux qui ne sont que des tuyaux pourvoyeurs d’information, un autre expert emboîte également le pas en la personne de Jillian York. Blogueuse très impliquée dans divers projets numériques et collaboratrice au Berkman Center for Internet and Society de l’université d’Harvard, elle partage des réticences similaires quant à faire des réseaux sociaux, le pivot digital des révolutions. Avec ironie, elle juge que parler de Révolution Twitter revient « à demander si la Révolution Française était une révolution de la presse écrite ? » (17).

Conclusion – « Des pavés en pixel » ?

Il convient sans doute de raison garder à l’égard de l’engouement un peu excessif que d’aucuns manifestent envers les réseaux sociaux décrits comme les libérateurs numériques des peuples tunisiens et égyptiens jusqu’alors opprimés et bridés dans leur liberté d’expression. Indéniablement, les médias sociaux ont été des vecteurs importants pour entretenir la mobilisation à l’intérieur du pays et attirer l’attention du reste du monde et en premier lieu des gouvernants dits démocratiques. Il faudrait effectivement être de mauvaise foi pour nier que les informations circulant sur la Toile n’ont nullement exercé d’influence sur le cours des événements. En leur temps, les images des cercueils de soldats américains morts au Vietnam diffusées en boucle sur les chaînes câblées avaient elles aussi contribué à amplifier les mouvements pacifistes aux Etats-Unis. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui avec les images et les vidéos postées sur YouTube, Facebook et autres médias sociaux ?

Ce qui semble marcher en Egypte n’est malheureusement pas toujours réplicable avec succès dans d’autres régimes autoritaires

En revanche, croire un peu candidement que tous les dictateurs du monde vont tomber les uns après les autres par le seul souffle digital des tweets, des blogs et des walls Facebook semble relever de ce fantasme apparu avec l’avènement d’Internet et toujours aussi prégnant aujourd’hui. Si la Toile et les réseaux sociaux disposaient de telles vertus émancipatrices, alors comment expliquer que les agitations récentes en Iran, en Moldavie et en Biélorussie ont abouti à des impasses démocratiques ? Certes, le monde entier a pu vivre quasiment en direct la mort de Neda, cette jeune Iranienne mortellement blessée par les pasdarans lors d’une manifestation à Téhéran. Certes, beaucoup ont appris à localiser sur une carte géographique, les ex-satellites de l’URSS engoncés dans des régimes d’un autre temps. Pour autant, ni Mahmoud Ahmadinejad, ni Viktor Loukachenko n’ont encore vacillé de leur socle. De même, les blogueurs résidant en Chine, à Cuba, en Corée du Nord, au Tibet, en Libye ou toute autre contrée pratiquant allègrement la chasse à l’opposant, n’ont pas encore pu inverser le cours de l’Histoire malgré la prolifique prose qu’ils s’acharnent à diffuser au péril de leur liberté ou même de leur vie.

Sur le poids réel des réseaux sociaux en Tunisie et en Egypte, la vision de Jeff Neumann, journaliste et blogueur pour le site américain Gawker, est sans doute la plus appropriée (18) : « Nous devrions cesser de remettre les événements de Tunisie dans un contexte occidental. Cela simplifie les choses mais cela déforme aussi les réels moteurs du changement qui sont à l’œuvre dans ce pays d’Afrique du Nord. Il ne s’agit pas de Facebook, ni de WikiLeaks, ni de Twitter. Il s’agit du peuple de Tunisie excédé par des décennies de mise à l’écart au profit d’une kleptocratie soutenue par l’Occident et qui prend en charge son propre futur. Est-ce que les médias sociaux ont eu un effet sur les événements en Tunisie ? Sans aucun doute oui. Est-ce une révolution des médias sociaux ? Absolument non ».

Comme le chante avec énergie et poésie le groupe de rock français No One Is Innocent : « On voudrait que ça gronde/Sans agiter ses ailes/Voici le nouveau monde/Des combattants virtuels/Welcome sur le forum/De révolution.com/De l’action par e-mail/Des pavés en pixel/La souris se déplace/Elle se bouge à ta place … ». La suite dans l’excellent clip vidéo !

No One is Innocent – Revolution.com
envoyé par peup-peup. – Regardez plus de clips, en HD !

Sources

(1) – Gilles Anquetil et François Armanet – « Vive les Tunisiens » – Le Nouvel Observateur – 20 janvier 2011
(2) – Elodie Auffray – « Les réseaux sociaux ont été une pièce maîtresse de cette révolution » – Libération – 17 janvier 2011
(3) – Isabelle Mandraud – « En Tunisie, la révolution est en ligne » – Le Monde – 18 janvier 2011
(4) – Lauren Kirchner – « Technology’s role in Tunisia » – Columbia Journalism Review – 20 janvier 2011
(5) – Ibid.
(6) – « Tunisia Blocks WikiLeaks and Anonymous takes action »  – IT-networks.org – 2 janvier 2011
(7) – Florence Beaugé – « Zouhair Yahyaoui, le pionnier des cyberdissidents » – Le Monde – 20 janvier 2011
(8) – Isabelle Mandraud – « Au gouvernement, Slim Amamou, 33 ans, conserve ses réflexes de blogueur » – Le Monde – 20 janvier 2011
(9) – Fabrice Epelboin – « Revolution 2.0 : rebooting Tunisia » – ReadWriteWeb – 14 janvier 2011
(10) –  Charles Arthur – « Egypt blocks social media websites in attempted clampdown on unrest » – The Guardian – 26 janvier 2011
(11) – Eric Mettout – « Les blogueurs en pointe face au régime égyptien » – L’Express.fr – 28 janvier 2011
(12) – Mike Melanson – « Twitter Speaks Up for Free Speech: The Tweets Must Flow  » – ReadWriteWeb – 28 janvier 2011
(13) – Matthew Ingram – « Was What Happened in Tunisia a Twitter revolution ? » – Gigaom.com – 14 janvier 2011
(14) – Charlie Beckett – « How weak ties can lead to real revolutions (Tunisia and social media) » – Charliebeckett.org – 15 janvier 2011
(15) – Malcolm Gladwell – « Small Change – Why the revolution will not be tweetered » – The New Yorker – 4 octobre 2010
(16) – Pierre Haski – « Après la Tunisie, Internet sert-il à faire la revolution ? » – Rue89.com – 22 janvier 2011
(17) – Matthew Ingram – « Was What Happened in Tunisia a Twitter revolution ? » – Gigaom.com – 14 janvier 2011
(18) –  Lauren Kirchner – « Technology’s role in Tunisia » – Columbia Journalism Review – 20 janvier 2011

Quelques lectures complémentaires conseillées

Deux livres référents aux théories différentes :
– Evgeny Morozov – The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom – Public Affairs – 2011
– Jennifer Aaker et Andy Smith – The Dragonfly Effect: Quick, Effective, and Powerful Ways to Use Social Media to Drive Social Change – Jossey Bass Wiley – 2010

Des articles de référence :
– Olivier Mermet – « Gladwell, réseaux sociaux et slacktivisme » – Blog de l’auteur – 6 octobre 2010
– Pierre Haski – « Après la Tunisie, Internet sert-il à faire la révolution ? » – Rue89.com – 22 janvier 2011
– Hubert Guillaud – « Dominique Cardon : pourquoi l’Internet n’a-t-il pas changé la politique ? » – InternetActu.net – 7 octobre 2010
– Malcolm Gladwell – « Small Change – Why the revolution will not be tweetered » – The New Yorker – 4 octobre 2010
– Cory Doctorow – « We need a serious critique of net activism » – The Guardian – 25 janvier 2011
– Ethan Zuckerman – « The first Twitter revolution ? » – Foreign Policy – 14 janvier 2011
– Fabrice Epelboin – « Les Anonymous, première forme d’intelligence collective ? » – ReadWriteWeb – 14 décembre 2010
– Stéphane Bortzmeyer – « Peut-on éteindre l’Internet ? » – OWNI – 25 janvier 2011
– (mise à jour) Marie Bénilde – « La révolution arabe, fille de l’Internet ? » – Le Monde Diplomatique – 15 février 2011

Un commentaire sur “Tunisie – Egypte : Peut-on vraiment parler de révolution 2.0 ?

  1. bouzabala -

    De nombreux exemples nous montre que malgré de nombreux sacrifices, Les libertés triomphes toujours contre la vermine dictatoriale.L Algérie qui n’a pas échapper à cet engrenage trouvera certainement un jour son vrai chemin à travers des changements qui se feront surtout à travers sa base pour éradiquer le mal purulent qui a gangréné son existence.Ce mal bien sur est le faite des actions néfastes d’une poignée de bandits corrompus de l’état et d’une milice armée à leurs têtes de drôles de généraux pourris qui ne font que botter leurs peuples.

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