Mediator : Mauvaises vibrations pour l’industrie pharmaceutique !

A mesure que s’empilent les révélations des investigations et les dépôts de plainte, l’affaire du Mediator prend véritablement une tournure de « Fukushima » sanitaire ravageur pour l’image du laboratoire Servier évidemment mais également pour toute l’industrie pharmaceutique, une importante partie du corps médical et les autorités de tutelle politiques.

A l’instar de la catastrophe du sang contaminé qui avait brutalement ouvert les yeux du corps sociétal français sur les dérives pharmaco-politico-économiques de quelques dirigeants, l’histoire du Mediator emprunte quasiment trait pour trait les mécanismes crisiques délétères du dossier du sang contaminé dévoilé en 1991 par la journaliste Anne-Marie Casteret. On y retrouve en effet les 5 mêmes facteurs de crise ayant conduit l’opinion publique dans une défiance sans précédent à l’égard du médicament et de ses entreprises. C’est peu dire que le scandale du Mediator va laisser des traces durables lourdes de conséquences pour les acteurs du médicament.

Le médicament porte sa croix … verte !

Avec l’affaire du Mediator, c’est toute la filière pharmaceutique qui voit sa réputation ternie

Alors que Jacques Servier, fondateur et dirigeant du groupe pharmaceutique produisant le Mediator, vient d’être mis en examen et placé sous contrôle judiciaire le 21 septembre dernier pour (1) « obtention indue d’autorisation », « tromperie sur les qualités substantielles » (NDLR : du Mediator), « tromperie sur les qualités substantielles avec mise en danger de l’homme » et « escroquerie », toute la filière pharmaceutique est éclaboussée par ce retentissant scandale où 500 à 2000 patients auraient trouvé la mort à cause de l’absorption du Mediator entre 1976 et 2009.

Les recours n’ont d’ailleurs pas manqué depuis la parution du livre dénonciateur d’Irène Frachon en 2010 sur les dérives de l’antidiabétique vedette du groupe Servier. A ce jour, le pôle santé du parquet de Paris a déjà enregistré environ 2300 plaintes (2). En février 2011, la Sécurité Sociale s’est également retourné contre le laboratoire pour « escroquerie et tromperie aggravée » dans l’espoir de récupérer les quelques 220 millions d’euros remboursés (3) pour la prise du Mediator par des patients. Dans le même temps et pour faire bonne figure, l’Agence de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) s’est fendu d’une liste noire de 77 médicaments placés et 12 classes thérapeutiques sous « surveillance renforcée ».

Pas de doute, les effets collatéraux du Mediator ont engendré une onde de choc pour la réputation de toute la profession dont est bien conscient Christian Lajoux, président du LEEM, le groupement professionnel qui rassemble les acteurs industriels de la pharmacie. A une question posée par un journaliste sur l’image déplorable des labos, celui-ci répond sans détours (4) : « Il y a un télescopage dans l’opinion entre l’argent et la santé (…) Notre industrie a parfois été arrogante et bling bling. Cette image caricaturale a occulté la dimension éthique et de recherche qui est le cœur du métier. Cette époque est derrière nous et tant mieux ». A voir !

Ayez confiance !

Selon un sondage, 34% des Français n’ont pas confiance dans les médicaments des laboratoires

La déclaration fracassante amènera en tout cas Christian Lajoux à joindre peu de temps après la parole aux actes en suspendant la participation du groupe Servier aux activités du LEEM. Dans un communiqué diffusé par le syndicat patronal, il est notamment mentionné que les réflexions sur la refonte du système (NDLR : du médicament) « doivent être l’occasion tout à la fois de conforter la confiance des Français dans leurs médicaments et de renforcer la compétitivité et l’attractivité de la France dans un contexte de concurrence internationale » (5).

Pour autant et malgré les louables intentions, le mal est consommé et la confiance totalement ébréchée entre le corps social et les industriels du médicament. En janvier 2011, un sondage publié par Le Parisien (6) assène des chiffres implacables : 34% des Français n’ont pas confiance dans les médicaments élaborés par les laboratoires et 40% se méfient des autorités publiques de santé comme l’Afssaps ou l’Inpes. Un véritable camouflet pour toute la filière pharmaceutique n’a pourtant de cesse de vouloir travailler son image auprès des citoyens français. En mai 2011, le LEEM dévoilait d’ailleurs un autre sondage plus rassurant (7) : « 82% des Français ont confiance dans le médicament ». Un score effectivement plus qu’honorable mais qui placé dans un contexte plus large, dénote toutefois une érosion avérée de la cote de popularité. Une même étude menée entre 2004 et 2008 atteignait en effet des taux compris entre 86% et 94%.

Eric de Branche, directeur de la communication du LEEM, n’élude d’ailleurs pas le problème de fond (8) : « Aujourd’hui, l’enjeu pour l’industrie consiste à être reconnu pour son apport à la société. Notre industrie sauve des vies, améliore la santé des patients, les soulage, les guérit et contribue par ailleurs à l’économie et l’emploi. A nous de mieux expliquer notre rôle, de rendre lisible nos activités, notre fonctionnement et nos enjeux ». Un constat judicieux mais qui semble encore bien loin d’avoir intégré les 5 facteurs de crise que l’affaire du sang contaminé avait révélés en son temps et dont visiblement peu d’acteurs de la santé ont véritablement tiré les leçons. Vingt ans plus tard, l’histoire du Mediator épouse presque point pour point les errements du sang contaminé. Guère étonnant dans ces circonstances que la suspicion rôde à bon ou mauvais escient !

Facteur n°1 : L’incertitude scientifique comme toile de fond

Servier a délibérément jonglé avec les zones grises du savoir scientifique pour imposer rapidement son médicament sur le marché

Le rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) publié le 15 janvier 2011 a cet égard très bien mis en lumière l’inéluctable systémique de crise que recélait le Mediator dès ses premiers pas commerciaux en 1974. Pour les enquêteurs, le laboratoire a délibérément jonglé avec les zones grises du savoir scientifique pour imposer rapidement son médicament sur le marché. Ainsi, en 1970, deux chercheurs de Servier (9) présentent la mise au point de leur nouvelle molécule dérivée d’une famille d’amphétamines : le benfluorex. « Cousine » d’une molécule entrant dans la composition d’un autre médicament de Servier, le coupe-faim Isoméride, le Mediator est lancé en 1976 pour une autre indication thérapeutique en tant qu’adjuvant d’un « régime chez les personnes ayant un excès de certains lipides dans le sang et chez les diabétiques en surpoids » (10). Pendant une décennie, Isoméride et Mediator s’écoulent alors dans le monde entier.

En 1985, les premiers doutes médicaux surgissent autour de l’Isoméride. Deux docteurs de l’hôpital Béclère de Clamart (11) s’inquiètent des effets secondaires très dangereux sur un cinquième des patients qu’ils traitent avec ce médicament. Pour eux, le retrait s’impose d’autant que des études scientifiques des années 60 soulignaient déjà les effets d’hypertension artérielle issus de coupe-faims amphétaminiques. Ce n’est pourtant qu’en 1997 que l’Isoméride sera enfin retiré non sans tentatives de pression du laboratoire Servier qui parvient toutefois au passage à sauver l’autre médicament « cousin » le Mediator.

Facteur n°2 : La rétention d’information comme réaction première

Servier a multiplié les efforts pour bannir certaines informations

Or à la même époque, le Mediator entre également dans la ligne de mire des autorités de santé comme l’établit le rapport de l’IGAS. En 1987, il souligne que l’Agence du médicament ne note pas d’effet bénéfique du Mediator dans l’indication pour laquelle il est prescrit mais qu’en revanche, il se développe un usage parallèle de celui-ci chez de nombreux médecins comme anorexigène, autrement dit en dehors de ce pourquoi il a été autorisé sur le marché.

En décembre 2010, le quotidien Libération publie une longue enquête explosive (12) où documents à l’appui, il démontre que le laboratoire Servier n’a pas hésité à intimider, voire menacer les experts médicaux récalcitrants et enclins à bannir le Mediator de la pharmacopée officielle. Sans parler des nombreuses intrications que Servier fait jouer à tous les étages de la chaîne du médicament pour préserver la commercialisation du Mediator et évacuer tous les dossiers critiques à son encontre.

Facteur n°3 : L’irresponsabilité technique entre en jeu

Le sujet du Mediator a été abordé au cours de 17 réunions du comité technique de pharmacovigilance entre 1995 et 2005 sans qu’aucune décision notable ne soit prise

En septembre 2011, c’est au tour du Figaro de jeter un pavé dans la mare déjà bien glauque du dossier Mediator. Le quotidien révèle (13) des extraits accablants de conversations téléphoniques entre de hauts dirigeants du laboratoire et des experts et des sénateurs en charge d’un rapport traitant précisément du Mediator et de sa potentielle dangerosité pour les patients. L’on y découvre notamment avec stupéfaction que la sénatrice rapporteuse n’a pas hésité à mettre en cause des arguments scientifiques critiques envers le Mediator pour y substituer l’étude du Pr Acar nettement plus favorable au médicament vedette de Servier.

Autre enseignement du rapport de l’IGAS (14) : le sujet du Mediator a été abordé au cours de 17 réunions du comité technique de pharmacovigilance entre 1995 et 2005 sans qu’aucune décision notable ne soit prise et en dépit des alertes à répétition, notamment aux USA (lire à ce propos le billet du blog du Communicant 2.0 – « Servier & Mediator : Quand un patron passe en communication mode bunker »). En 2008 (15), l’administration va même jusqu’à autoriser la mise sur le marché de deux génériques du Mediator ! Ce n’est qu’en novembre 2009 que le médicament sera enfin soustrait définitivement des ordonnances des médecins.

Facteur n°4 : L’argument économique comme unique boussole décisionnaire

145 millions de boîtes de Mediator ont été vendues entre 1976 et 2009 au coût unitaire moyen de 5,04 €

Comme pour le sang contaminé où le critère pécuniaire a pesé lourd dans la chaîne des décisions, l’affaire du Mediator a suivi la même équation. Le rapport de l’IGAS ne se prive pas d’épingler la mécanique en place (16) : « La chaîne du médicament fonctionne aujourd’hui de manière à ce que le doute bénéficie non aux patients et à la santé publique mais aux firmes ». Plus loin, les enquêteurs ont encore la dent dure à propos de l’AMM, sésame administratif que tout médicament doit obtenir pour être autorisé à la prescription au public. Pour eux, elle « est conçue comme une sorte de droit qu’aurait l’industrie pharmaceutique à commercialiser ses produits quel que soit l’état du marché et quel que soit l’intérêt de la santé publique des produits ».

Dans le cas du Mediator, les chiffres sont à ce propos éloquents. Jusqu’à son retrait en 2009 et en dépit des régulières polémiques autour du médicament en question soupçonné de provoquer des valvulopathies, ce dernier a toujours continué de bénéficier d’un taux de remboursement de 65% par la Sécurité sociale. Résultat (17) : 145 millions de boîtes ont été commercialisées entre 1976 et 2009 au coût unitaire moyen de 5,04 €. Un joli pactole quand on effectue la multiplication.

Facteur n°5 : L’incurie des décideurs politiques

Servier avait tissé un incroyable maillage parmi les élus de droite et de gauche (Dessin Na!)

Le rapport de l’IGAS n’épargne pas non plus les autorités de tutelle et les décideurs politiques ayant eu à traiter le dossier du Médiator. Pour Martin Hirsch qui fut lui-même directeur de l’Afssaps, les conclusions des enquêteurs sont (18) « le terrible récit d’un enfumage généralisé des autorités sanitaires par Servier (…) Toutes les armes d’influence possibles ont été utilisées pour essayer de maintenir le médicament sur le marché de manière déshonorante ». Le système de pharmacovigilance de l’Afssaps est en effet pointé du doigt pour son incapacité et sa lenteur à trancher. Cette indécision était d’autant plus chronique que l’Afssaps recourait à des experts externes dont beaucoup avaient des liens très étroits avec le laboratoire Servier.

Les ministres de la Santé successifs ne sortent pas non plus indemnes des investigations de l’IGAS. Là aussi, les connexions et les conflits d’intérêt sont patents. En janvier 2011, Le Canard Enchaîné (19) dévoile ainsi que deux conseillers médecins du cabinet de Xavier Bertrand alors en charge de la Santé étaient également en liens très étroits avec le laboratoire Servier pour lequel ils ont réalisé des études médicales.

Le laboratoire avait d’ailleurs tissé un incroyable maillage parmi les élus de droite et de gauche en les invitants à des conventions sous les tropiques ou en finançant des cercles de réflexion sur la santé comme le Cercle Hippocrate où se mêlaient des personnalités des instances sanitaires, des députés, des ex-ministres au cours d’un dîner dans l’hôtel particulier de Servier à Neuilly-sur-Seine (20).

Conclusion

Un livre prophétique de 1996 dont bien peu d’enseignements ont été tirés

Fin connaisseur des arcanes sanitaires françaises, Aquilino Morelle avait publié en 1996 un ouvrage peu complaisant intitulé « La défaite de la santé publique ». Déjà, il faisait montre d’un constat d’une sévérité sans complaisance à l’égard du système français qui avait totalement failli dans l’affaire du sang contaminé. C’est le même Aquilino Morelle qui a conduit le rapport de l’IGAS sur le Mediator et qui a retrouvé avec dépit les mêmes observations qu’il avait prophétiquement écrites quinze ans plus tôt dans son livre.

Au-delà des indispensables réformes de la pharmacovigilance française, c’est également l’industrie pharmaceutique qui va devoir impérativement réviser sa communication en faisant place à une plus grande transparence envers le corps sociétal. C’est clairement le prix à payer si les labos veulent retrouver une crédibilité plutôt que d’être perçus comme des boutiquiers à pilules bien peu soucieux de la balance bénéfices-risques pour le patient.

Dans la foulée, ces mêmes acteurs pourraient aussi s’inspirer d’une loi adoptée aux Etats-Unis en 2010 et baptisée Sunshine Act. Ce texte législatif oblige les laboratoires et les professionnels de la santé à déclarer publiquement des liens pouvant les unir. A écouter les récentes déclarations du président du LEEM, il n’est pas certain que ce point pourtant crucial soit acquis. Malgré les scandales qui ont souillé l’image des labos, Christian Lajoux continue de brandir l’argument économique comme un fer de lance non-négociable. Les industriels de la pharmacie ont certes nécessairement besoin d’être compétitifs mais sans doute pas au prix des dérives gravissimes d’un Servier. Sans parler des morts ou des personnes lourdement handicapées par la faute d’un médicament où le dicton médical « Primum non nocere » a été sciemment écarté au profit de l’argent.

Sources

(1) – Emeline Cazi « Mediator : Jacques Servier mis en examen pour « tromperie » – Le Monde – 23 septembre 2011
(2) – Ibid.
(3) – Vincent Collen – « Mediator : la Sécurité sociale porte plainte contre Servier » – Les Echos – 2 février 2011
(4) – Eric Giacometti – « Pour le Mediator, je comprends l’inquiétude des patients » – Le Parisien Economie – 10 janvier 2011
(5) – Marie-Pierre Subtil – « Servier lâché par les autres groupes pharmaceutiques » – Le Monde – 20 janvier 2011
(6) – Marc Payet – « Un Français sur trois se méfie des médicaments » – Le Parisien – 16 janvier 2011
(7) – Fabienne Colin – « Le silence des labos » – CB News – Juin 2011
(8) – Ibid.
(9) – Paul Benkimoun et Marie-Pierre Subtil – « Pourquoi l’affaire du Mediator a-t-elle mis si longtemps à éclater ? » – Le Monde – 24 novembre 2010
(10) – Ibid.
(11) – Marie-Pierre Subtil – « Mediator, un scandale français » – Le Monde – 17 janvier 2011
(12) – Eric Favereau et Yann Philippin – « La technique de l’intimidation » – Libération – 23 décembre 2010
(13) – Anne Jouan – « Mediator : Comment Servier a modifié le rapport du Sénat » – Le Figaro – 15 septembre 2011
(14) – Vincent Colen – « Le doute bénéficie non aux patients et à la santé publique mais aux firmes » – Les Echos – 17 janvier 2011
(15) –  Isabelle Barré et Brigitte Rossigneux – « Le Mediator tue aussi la mémoire » – Le Canard Enchaîné – 22 décembre 2010
(16) – Vincent Colen – « Le doute bénéficie non aux patients et à la santé publique mais aux firmes » – Les Echos – 17 janvier 2011
(17) – Paul Benkimoun et Marie-Pierre Subtil – « Pourquoi l’affaire du Mediator a-t-elle mis si longtemps à éclater ? » – Le Monde – 24 novembre 2010
(18) –  Anne-Laure Barret – « Martin Hirsch : Un enfumage généralisé » – Le Journal du Dimanche – 16 janvier 2011
(19) – Brigitte Rossigneux – « Deux taupes du laboratoire Servier conseillaient en 2006 le ministre de la Santé » – Le Canard Enchaîné – 12 janvier 2011
(20) – Cédric Mathiot et Yann Philippin – « Un labo dopé aux politiques » – Libération – 23 janvier 2010

Un commentaire sur “Mediator : Mauvaises vibrations pour l’industrie pharmaceutique !

  1. Fleau Solution -

    Quand on sait que « Pas moins de 128 000 personnes sont hospitalisées chaque année suite à la prise de médicaments en France », on se pose de réelles questions sur le but de l’industrie pharmaceutique. Et avec le nombre en constant évolution de nouveaux médicament qui sortent chaque années… N’aurions nous pas affaire un simple business comme un autre ou le but est le fric avant tout ?

    Voici un article qui soulève le débat sur le sujet : http://fleausolution.com/2011/11/entreprises-pharmaceutiques-leur-but-est-de-se-faire-du-fric/

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