Affaires DSK : la contre-com’ conspirationniste passe à l’offensive !

Et c’est reparti pour un tour ! Mieux qu’un sitcom haletant, la saga DSK n’en finit pas d’accoucher d’épisodes à rebondissement dans les médias. Aux sales draps des hôtels Sofitel et Carlton, deux chevaliers blancs répliquent par deux enquêtes journalistiques où ils se déclarent persuadés que l’ancien directeur du FMI est victime d’un complot totalement orchestré.

Dans un précédent billet, je m’étais efforcé d’identifier les options communicantes qui s’offraient à DSK et son staff pour s’extirper de l’avalanche médiatique que la révélation des SMS coquins avait déclenchée. J’en avais distingué deux. L’une consistait à admettre les faits, notamment sous la forme d’un livre « confession » pour tenter un aléatoire retour en grâce ou au moins juguler l’hallali réputationnel autour de DSK. L’autre visait à nier les faits dont on l’accusait sous réserve de produire des preuves tangibles pour démonter les suspicions. Analyse erronée de ma part puisque c’est une voie médiane particulièrement téméraire que les apologistes de DSK ont empruntée : la théorie du complot. 

Vite, un contrefeu !

L’enjeu n’est pas tant les frasques sexuelles mais plutôt des ambitions politiques fracassées par de potentiels soupçons de délits passibles de sanctions pénales (dessin de Na!)

Certes, DSK a bien admis publiquement qu’il était malade de compulsion sexuelle et qu’il allait mettre fin à ses frasques galantes (selon le Journal du Dimanche) . Mais là n’était pas le nœud gordien des affaires DSK. Ce qui est en jeu n’est en effet pas tant les galipettes sexuelles qu’un puritanisme exacerbé pourrait lui reprocher mais plutôt des ambitions politiques fracassées par de potentiels soupçons de viol, de trafic d’influence et autres motifs passibles de lourdes sanctions pénales.

Après la publication des SMS, on aurait pu croire définitivement l’ex-candidat à la candidature présidentielle à terre. J’avoue que je faisais partie de ceux qui pensaient que l’image souillée de DSK ne s’en remettrait jamais. Raté ! La contre-offensive communicante de DSK a enclenchée la surmultipliée depuis plusieurs jours en déclinant fortement la théorie du complot visant à éliminer DSK de la course à la présidentielle. Pour mémoire, l’argument avait déjà été esquissé dans l’interview que l’ex-directeur du FMI avait accordée le 18 septembre dernier sur le plateau du JT de 20 heures de TF1. Ca et là, les allusions avaient essaimé mais sans réelle consistance pour pouvoir marquer les esprits.

Cette fois, l’arsenal argumentaire dégaine l’artillerie lourde avec deux journalistes qui ont chacun mené leur contre-enquête et ont scrupuleusement dépouillé tous les éléments de l’affaire du Sofitel. Le premier est Edward Epstein, un reporter américain qui s’est fait une spécialité de décortiquer et retourner dans tous les sens, les affaires où des complots affleurent comme l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy ou l’attentat du 11 septembre. L’autre est Michel Taubmann, journaliste engagé et proche de DSK puisqu’il avait déjà commis une hagiographie officielle peu de jours avant l’affaire de la suite 2806.

Complot à la Une

Edward Epstein a trituré dans tous les sens le scénario du Sofitel et du Blackberry disparu (dessin d’Aurel – France Info)

Point commun de ces deux enquêteurs : ils ont trituré dans tous les sens le fil scénaristique de la chambre du Sofitel et du Blackberry disparu. Objectif : mettre en lumière d’éventuelles collusions politiques et démontrer des incohérences dans les emplois du temps, les dossiers de police et dans les attitudes des différents protagonistes, en particulier ceux du service sécurité du Sofitel et la direction de l’hôtel. Une démarche qui a même été effectuée de concert puisque Le Monde révèle dans son édition du 2 décembre 2011 que les deux journalistes se sont rencontrés et échangés des informations. A la journaliste du Monde, Michel Taubmann déclare (1) : « Epstein et moi sommes sur la même ligne. Dès le début, on n’a pas cru à cette histoire de viol. Dominique Strauss-Kahn a été piégé ».

Dans la foulée, le timing des révélations a été exécuté de manière millimétrée. C’est d’abord Edward Epstein qui livre le fruit de ses investigations dans une revue intellectuelle de gauche, New York Review of Books. Un support qui en termes de perception apporte plus de « crédibilité » qu’un vulgaire tabloïd habitué à fouiller les poubelles. L’impact est immédiat d’autant qu’une obscure connivence complotiste émanant de l’UMP y est citée. Un tel argument était l’assurance de voir le sujet d’Epstein repris en chœur par  tous les médias français.

Paris Match appartient au groupe Lagardère dont un des très proches conseillers de DSK est par ailleurs salarié

A peine une semaine plus tard, c’est au tour du biographe de DSK de sortir un livre massue, Affaires DSK : la contre-enquête où il revendique également la thèse du complot et n’hésite pas à se répandre sur les plateaux de télévision en thuriféraire outragé de DSK. Histoire de boucler la boucle, Paris Match embraye concomitamment avec une Une sans ambages : « DSK, sa vérité. Pour la première fois, il donne sa version de ce qui s’est passé à New York dans la suite 2806 ». S’ensuivent six pages dont quatre publiant les meilleures feuilles du livre de Michel Taubmann. Effet volontaire ou bien relevant du pur hasard, Paris Match appartient au groupe Lagardère dont un des très proches conseillers de DSK est par ailleurs salarié. La question reste ouverte !

La thèse des défenseurs de DSK a en tout cas réussi son effet. Jamais, on n’aura tant parlé de théorie du complot à tel point que le magazine Le Point y consacre cette semaine même un exhaustif dossier de 16 pages où de nombreux experts analysent les racines de ce conspirationnisme qui ne cesse de fleurir depuis les attaques terroristes du 11 septembre.

La méthode Meyssan, version Sofitel

A cet égard, la stratégie poursuivie par Epstein et Taubmann n’a rien à envier à celle qu’avait inaugurée Thierry Meyssan pour démontrer qu’aucun crash aérien ne s’était produit sur le Pentagone lors du 11 septembre 2001. Animateur du Réseau Voltaire, à la fois une association pour la liberté d’expression et une agence d’information, ce journaliste iconoclaste a démantibulé  sans complexes la version officielle des faits. Pour lui, les destructions sont l’œuvre d’un missile que le complexe militaro-industriel américain aurait lancé pour justifier a posteriori des interventions militaires au Moyen-Orient.

La stratégie poursuivie par Epstein et Taubmann reprend celle utilisée par Thierry Meyssan pour démontrer qu’aucun crash aérien ne s’était produit sur le Pentagone lors du 11 septembre 2001

Dès le 8 octobre 2001, il publie ainsi un article à charge où il se livre à l’exégèse pointilleuse de diverses photos prises après l’attentat contre le Pentagone. Il note l’absence visible d’une épave d’avion parmi les débris et ponctue son article avec de nombreuses questions intrigantes et suspicieuses qui ne tardent pas à proliférer sur les forums de discussion et les chats en ligne. Le doute instillé, chacun y va de son commentaire, son témoignage et son expertise. Des sites se créent çà et là dans toutes les langues et relaient à leur tour l’hypothèse défendue par le Réseau Voltaire.

Quelques mois plus tard, un site anglophone apporte même un nouvel élément par le biais d’une vidéo de piètre qualité tirée d’une caméra de surveillance (à mettre en regard avec la vidéo de la « danse » des agents de sécurité du Sofitel !). A l’arrière-plan, surgit une forme furtive qui se déplace et explose contre le bâtiment. Les supputations vont bon train entre missile, drone et chasseur F16 de l’armée américaine mais point de Boeing 757 ! Le buzz a désormais bien champignonné. Le site du Réseau Voltaire culmine dorénavant à 15 000 visites (2) par jour, un score supérieur à certains sites classiques d’information !

En mars 2002 fort de sa mobilisation numérique réussie, Thierry Meyssan accomplit alors son coup d’éclat avec la publication d’un livre intitulé L’Effroyable Imposture et surtout l’obtention d’une tribune inespérée puisqu’il est reçu dans les talk-shows de Thierry Ardisson sur France 2 et de Daphné Roulier sur Canal +. La médiatisation de l’ouvrage est maximale et débouche sur un carton en termes de ventes : 300 000 exemplaires seront écoulés au total.

Loin de s’effriter sous les coups de boutoir des médias, la thèse de Thierry Meyssan n’a jamais cessé au contraire d’enfler et de se renforcer au fil du temps, bénéficiant même au passage des déclarations publiques circonspectes de la comédienne oscarisée Marion Cotillard, de l’humoriste Jean-Marie Bigeard et du metteur en scène Matthieu Kassowitz ! Aujourd’hui, près de 100 aficionados bénévoles contribuent à l’animation de la version française du site ReOpen 911 (3) qui milite depuis 2005 pour la réouverture des enquêtes sur les attentats du 11 septembre 2001.

Conclusion – Le doute est instillé

Bien que la presse française demeure en majorité circonspecte, le venin conspirationniste a été lâché dans l’opinion publique

S’il s’agissait de brouiller les pistes et susciter le doute autour des accusations subies par DSK, les tenants de la contre-attaque communicante peuvent globalement s’estimer satisfaits. Les indéfectibles supporters de DSK s’en trouvent désormais revigorés tandis que les indécis et les moyennement informés ne pourront s’empêcher de reprendre à leur compte le célèbre slogan de la série fantastique X-Files : « La vérité est ailleurs ». Bien que la presse française demeure en majorité circonspecte à l’égard d’une machine complotiste contre Dominique Straus-Kahn, le venin conspirationniste a été lâché.

Or, dans un climat sociétal délétère où la défiance est désormais le baromètre de l’opinion publique, ce qui hier passait pour une sale histoire de mœurs, est en train de revêtir les atours d’un complot ourdi par des adversaires politiques. Brillant intellectuel et consultant en marketing, l’américain Seth Godin ne croyait pas si bien dire en publiant le 23 novembre dernier, un petit billet sur le marketing des théories de la conspiration. Il écrit notamment cette phrase sur laquelle chacun devrait méditer (4) : « Une théorie de la conspiration est une explication complexe et alternative de la vérité. Par définition, elle n’est pas vraie. Il y a bien sûr plein de choses qui résultent de conspirations (…) mais les faits ne nous fascinent pas, les théories si (…) Les gens ne les embrassent pas parce qu’elles sont vraies. Ils les embrassent parce qu’elles sont plus satisfaisantes. Elles montrent des intermédiaires et des intentions. Elles offrent un niveau de réconfort en impliquant des causes externes à des événements significatifs ».

Sources

(1) – Marion Van Renterghem – « Dès le début, on n’a pas cru à cette histoire de viol » – Le Monde – 2 décembre 2011
(2) – Stéphane Foucard et Stéphane Mandard – « Internet véhicule une rumeur extravagante sur le 11 septembre » – Le Monde – 20 mars 2002
(3) – Pour en savoir plus : www.reopen911.info
(4) – Seth Godin – « The Marketing of conspiracy theories » – Seth Godin’s blog – 23 novembre 2011

Pour en savoir plus

– Lire l’excellent portrait rédigé par Zineb Dryef – « Qui est Edward Jay Epstein, le journaliste du « complot » contre DSK ? » – Rue89 – 26 novembre 2011
– Regarder la frise chronologique de Rue89 – « Blackberry de DSK : la chronologie d’Epstein dit beaucoup mais pas tout » – 27 novembre 2011
– Lire l’article d’Edward J. Epstein – « What really happened to Strauss-Kahn? » – The New York Review of Books – 22 novembre 2011

(Mise à jour du 3/12)
– Fabrice Rousselot – « Dominique Strauss-Kahn, ceci n’est pas un complot » – Libération – 3 décembre 2011
– Lire le billet de l’ex-magistrat Philippe Bilger – « Mais qui conseille DSK ? » – Blog Justice au Singulier – 2 décembre 2011
– Lire l’analyse de Gael Tchakaloff – « DSK, ce que je sais de lui » – Le Nouvel Economiste – 29 novembre 2011

3 commentaires sur “Affaires DSK : la contre-com’ conspirationniste passe à l’offensive !

  1. wykaaa -

    Je ne suis pas un « acharné » de la théorie du complot mais, concernant l’affaire DSK, dès le début j’y ai pensé.
    Nombreux, en France, sont ceux qui avaient intérêt à ce que DSK ne puisse pas se présenter à l’élection présidentielle de 2012 mais aussi, aux US, nombreux sont ceux qui avaient intérêt à ce qu’il ne soit plus à la tête du FMI car sa politique ne cadrait pas les intérêts des US qui doivent, coûte que coûte (c’est le cas de le dire !) sauver le dollar.
    Vouloir, contre vent et marée, nier la thèse du complot ou, du moins, ne même pas vouloir l’explorer, n’est pas digne d’un journaliste ou d’un communicant. C’est tout simplement de la mauvaise foi, même si la théorie du complot, concernant l’affaire DSK, n’est pas forcément la plus plausible.

    1. Olivier Cimelière -

      Bonsoir ! Je comprends votre analyse et moi-même, je me suis posé la question lorsque j’ai appris l’arrestation soudaine de DSK. Il est clair qu’il avait des ennemis comme tout homme puissant de premier. Il n’empêche que lui-même déclarait quelques mois avant ses mésaventures que son penchant pour les femmes pourrait lui être fatal. Au-delà des frasques sexuelles (qu’il ne m’appartient pas de juger – le puritanisme n’est pas mon truc), il y a des suspicions plus graves de viol, trafic d’influence et j’en passe. Avouez que c’est plutôt embarrassant pour quelqu’un qui ambitionne la fonction suprême.
      Il n’est certes pas le seul à avoir des choses à se reprocher mais de là à brandir soudainement la théorie du complot, j’ai un doute. Pourquoi ne pas avoir d’emblée embrayé sur ce registre dès l’arrestation ? Au niveau où évolue DSK et avec le réseau dont il dispose, il lui est plus facile que quiconque de trouver les éléments qui pourraient le disculper.
      Je ne dis pas qu’il ne fallait pas explorer la théorie du complot mais jusqu’à preuve du contraire, la récolte est quand même bien maigre et se base sur des arguments ergotés, biaisés, incomplets, histoire de soutenir la thèse de la conspiration !

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