Petit Journal de Canal + : Et si on arrêtait le bal des faux-culs ?

Pilonné par certains politiques qui l’accusent de déformer la réalité, menacé de retrait de carte de presse (finalement conservée) par un syndicat de journalistes, l’émission trublion de Canal+ traverse des turbulences à cause de son ton impertinent. Stop à l’hypocrisie !

Il fallait s’y attendre. A force de clouer au pilori avec un humour impitoyable les petits mensonges et grandes incohérences de la communication des acteurs politiques français, « le Petit Journal » animé par Yann Barthes a suscité une grossissante vague de contestation ces dernières semaines.

Truqueurs, manipulateurs …

Directeur de la communication du Front de Gauche, Arnauld Champremier-Trigano est résolument opposé au Petit Journal

Au chapitre des doléances, les arguments s’empilent gaiement. Le directeur de la communication du Front de Gauche, Arnauld Champremier-Trigano n’est pas le dernier pour dénoncer (1) « un détournement de la vérité (…) Ils ne sont pas là pour faire du journalisme ! Ils sont là pour faire du spectacle avec des hommes politiques (…) Alors ils se mettent en scène et construisent des choses ». Verdict : les journalistes de l’émission satirique sont dès lors privés de certaines manifestations publiques du parti de Jean-Luc Mélenchon pour éviter toute captation impromptue de propos ou d’image pouvant prêter à un trait d’humour.

Dans le camp politique d’en face, on converge pour une fois autour du même constat. Au sein de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, l’irruption des équipes du « Petit Journal » a tendance à faire rire jaune. Le 25 janvier dernier, un militant s’est plaint auprès du site « Arrêts sur Image » en accusant le show de Canal + d’avoir truqué des interviews d’autres militants pour les faire passer pour des abrutis ne saisissant rien au programme défendu par Nicolas Dupont-Aignan.

La couverture journalistique du « Petit Journal » a engendré une telle crispation (exacerbée de surcroît par la perspective de l’élection présidentielle où la moindre image calamiteuse peut ruiner les stratégies de com huilées des candidats) qu’on a même vu circuler sur le Net, une note (2) censée émaner du Parti Socialiste où les secrétaires nationaux étaient appelés à la plus extrême vigilance dès qu’une caméra du « Petit Journal » se pointait à l’horizon. Une note fausse selon Arrêt sur Images mais qui témoigne bien de la nervosité ambiante à l’égard de Yann Barthès et ses collaborateurs.

Ils n’en loupent pas une !

Depuis 2004, le Petit Journal étrille les travers de la com des politiques

Depuis 2004, année où a été mise à l’antenne l’émission satirique de Canal +, il faut bien avouer que le tableau de chasse des perles collectées est plutôt impressionnant. Tout le monde a encore en mémoire le fameux discours copié-collé de Nicolas Sarkozy sur l’agriculture à trois ans d’intervalle ou encore la passe d’armes verbale entre François Bayrou et Yann Barthes. Le premier reprochait au second de lui attribuer des phrases qu’il jurait n’avoir jamais prononcées. En réplique, le second lui a administré le lendemain la preuve par l’image en boucle ! De ces péripéties et bourdes de cet acabit, « le Petit Journal » s’en délecte et personne n’y échappe.

Récemment, François Bayrou s’est encore fait épingler. Alors qu’il venait de prononcer un discours particulièrement engagé sur la défense de l’industrie automobile française auprès d’un parterre d’élus et de militants, le patron de Modem a été surpris montant dans une berline Audi à l’issue de son meeting électoral. Une séquence que n’ont pas loupée les zooms du « Petit Journal ». Même s’il ne s’agissait effectivement pas du véhicule personnel de l’élu béarnais, le raccourci médiatique est inéluctablement cinglant à l’écran.

Un angle journalistique qui fait dire au sénateur PS David Assouline que « le Petit Journal » s’inscrit finalement (3) « dans le registre de la satire, comme Charlie Hebdo avec le côté TV en plus qui accentue l’aspect spectacle (…) Ce programme a sa place mais il faut que le téléspectateur ne le regarde pas comme le 20-heures ».

Alors pas journalistes ?

Déjà en 75-76, « le Petit Rapporteur » de Jacques Martin et ses journalistes passait l’actualité à la moulinette de l’humour

En d’autres termes, le constat posé par le sénateur impliquerait-il que la satire ne puisse pas être effectivement apparenté à du journalisme ? C’est gravement ignorer que caricature et journalisme ont toujours été intimement liés dans l’histoire de la presse française. Avec certes des dérapages et des excès d’un goût très discutable, voire des relents racistes plus que condamnables. Mais c’est un fait, la presse tricolore mêle information et satire depuis des lustres.

Aujourd’hui, le plus emblématique média incarnant cette tradition est Le Canard Enchaîné (dont la rédaction dispose de cartes de presse). En parallèle de dessins vachards et de chroniques décapantes, cela n’empêche pourtant pas le palmipède hebdomadaire de publier de solides informations et investigations sur divers sujets où les politiques en prennent souvent plein pour leur grade !

Et si l’on remonte un peu dans le passé, les quadras et les plus seniors se souviennent probablement de tous s’être esclaffés avec plaisir devant l’émission dominicale du « Petit Rapporteur ». Diffusée de 1975 à 1976, l’émission de Jacques Martin avait constitué une équipe de journalistes (comme Pierre Bonte, Piem, Stéphane Collaro) pour croquer de manière audacieuse et critique l’actualité de la semaine écoulée. Avec un bouc émissaire récurrent dans l’émission : l’ancien ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski dont les déclarations pas toujours habiles faisaient le miel du « Petit Rapporteur ».

Pourtant, en dépit de cette tradition bien établie, la banderille la plus mordante plantée sur le dos du « Petit Journal » est venue … d’un journaliste : Eric Marquis. Président de la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels et membre du Syndicat National des Journalistes (SNJ), il s’est publiquement interrogé sur un possible mélange des genres préjudiciable au journalisme (4) : « Je note que le Petit journal est dans la rubrique divertissement sur le site de Canal +, tout comme le Grand Journal d’ailleurs. (…) Je suis assez réservé sur le mélange des genres, assez réticent au concept d’infotainment ». A tel point que le renouvellement de la carte de presse de l’équipe du Petit Journal a été un instant mis en balance avant d’être en fin de compte confirmé.

Dans l’une de ses rares interviews, Yann Barthès a d’ailleurs tenu à faire une mise au point sur cette polémique. A la question de savoir comment il se définissait professionnellement, sa réponse est sans ambiguïté (5) : « Journaliste. Et je n’imagine pas qu’en mars, un mois avant les élections, on puisse nous retirer nos cartes (…) Parce que nous ne volons rien. Aucune image. Nous sommes accrédités comme les autres médias et placés aux mêmes endroits même si nous ne voyons pas les mêmes choses ».

Et si « le Petit Journal » était une leçon d’humilité ?

Plus la com’ sera cosmétique, plus « le Petit Journal » aura de la matière à traiter !

Même si « le Petit Journal » n’est pas exempt de tout reproche et cède parfois à la facilité théâtrale ou manque un peu de hiérarchisation dans les informations traitées, est-ce pour autant une raison de jeter d’un même geste rageur, le bébé et l’eau du bain. Le succès d’audience du « Petit Journal » reflète en cela le fossé sans cesse accru entre ceux qui trustent la parole à longueur de temps et ceux qui se sentent ignorés, méprisés ou incompris.

Pas étonnant dans ce contexte que le grain de sel du garnement de l’info fasse mouche et s’esbaudir des téléspectateurs de moins en moins dupes des ficelles communicantes que les décideurs et leur staff s’ingénient à bricoler sans vraiment jamais s’imprégner de la vraie vie. Perfusés à grandes lampées de médiatraining et gavés d’éléments de discours moulés à la louche, ils s’avancent en public persuadés qu’ils sont bardés des meilleurs atouts pour convaincre et séduire. Or, forcément comme le veut l’adage : chassez le naturel et il revient au galop. Et c’est précisément là que le scalpel journalistique du « Petit Journal » appuie sans hésiter.

Lire la suite du billet sur le Plus du Nouvel Observateur

Sources

(1) – Vincent Monnier et Céline Cabourg – « Le Petit Journal va-t-il trop loin ? » – TéléObs – 15 février 2012
(2) –  Ibid.
(3) – Ibid.
(4) – « Le Petit Journal : les journalistes pourraient perdre leur carte de presse» – Premiere.fr – 24 janvier 2012
(5) – Ariane Chemin – « Yann Barthès : J’adore le théâtre et la politique » – M, le magazine du Monde – 28 janvier 2012

Lectures complémentaires

Les pros
– Thomas Poirier – « Plaidoyer pour « Le Petit Journal » qui moque la com, non les politiques » – Rue89 – 1er février 2012
– Fabrice Erre – « La caricature dans la mécanique de la presse satirique » – Caricatures & Caricatures – 1er janvier 2009

Les antis
– Arnaud Jardin – « Pourquoi le Petit Journal ne peut pas se justifier ? » – Je Pense.com – 18 février 2012
– Luc Chatel – « Le Petit Journal, une machine à distraire, pas à informer » – Rue89.com – 25 janvier 2012
– Laure Daussy – « Les reporters du Petit Journal peuvent-ils avoir une carte de presse ? » – Arrêts sur Images – 23 janvier 2012
– Mathias Reymond – « Les gros bidouillages du Petit Journal » – Acrimed.org – 27 février 2012

Pour voir ou revoir les précédentes émissions du « Petit Journal » de Canal +, c’est ici !



8 commentaires sur “Petit Journal de Canal + : Et si on arrêtait le bal des faux-culs ?

      1. Olivier Cimelière  - 

        Merci pour ces deux liens qui offrent une autre vision, celle toujours très critique d’Acrimed. A nuancer toutefois. Acrimed fournit des regards ibtéressants et particulièrement mordants mais se situe clairement dans la mouvance alter-journalisme de Serge Halimi et consorts. Tout ce qui est un tant soit peu institutionnel à leurs yeux est très souvent étrillé. Parfois à raison, parfois avec exagération ! Il faut prendre un certain recul à mon sens sans pour autant exclure cette source que je lis d’ailleurs moi-même !

  1. Hicham  - 

    Billet très intéressant comme d’habitude.

    Le « Petit Journal » mérite sans doute plus sa carte de journaliste que de nombreux acteurs de cette corporation, pour ce qui concerne ses « sujets » politiques, je pense.
    Et comme divertissement, il y a pire: prenez le journal de 20 heures par exemple ! :)

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