Note de lecture : Je me suis bien amusé, merci ! de Stéphane Guillon

En contant par le menu ses 3 années de chroniques mordantes dans la Matinale de France Inter et en parallèle le mécanisme inexorable de son éviction programmée dans les coulisses de la Maison de la Radio, le lecteur pourrait s’attendre à un impitoyable règlement de comptes à coups de formules saignantes comme sait les découper avec dextérité Stéphane Guillon. Or, l’immense mérite de son témoignage est qu’il ne sombre ni dans le pathos faisant du trublion des ondes un martyr symbole, ni qu’il ne cède à un flingage fielleux même si l’auteur n’épargne pas certains acteurs clés de ce dossier qui agita tant les médias et l’opinion.

Sans rien perdre de sa verve impertinente, Stéphane Guillon sait au contraire faire preuve d’un étonnant et humble recul sur lui-même. A plusieurs reprises, il partage dans ce livre, les doutes qui l’ont assailli après un portrait décapant suscitant l’ire de la « vedette » du jour. Il s’interroge ouvertement sur ses possibles écarts de langage même s’il ne veut en rien renier sa liberté de parole et son humour débridé. Il n’hésite pas à dépeindre ses propres emportements, ses susceptibilités d’artiste, voire ses rivalités latentes avec d’autres humoristes. Il parle avec franchise de ses doutes, de ses naïvetés et de ses erreurs sans forcément vouloir s’attribuer le beau rôle en toute circonstance.

Trois ans de remous narrés dans un livre décapant !

Au-delà du cas personnel vécu par Stéphane Guillon (et qu’on aime ou pas l’artiste), l’ouvrage interpelle à deux autres niveaux. Il y est tout d’abord question de l’emprise du pouvoir politique sur un média de service public où les oukases sont feutrés, alambiqués mais radicaux et mis dans les mains d’affidés qui n’entendent à aucun moment s’assumer comme tels et qui jonglent avec des mots d’une mauvaise foi évidente dans le souci de conserver leurs prébendes. En ces temps de défiance sociétale à l’égard des dirigeants et des médias, le cas Guillon vient malheureusement apporter de l’eau au moulin de ceux qui suspectent systématiquement l’information triturée au service des puissants. Même si la réalité est pourtant plus nuancée et pas toujours aussi tordue.

Autre aspect passionnant du livre : la description des postures manipulatoires et des jeux d’influence psychologiques entre la direction (avec Jean-Luc Hees et Philippe Val dans les premiers rôles), les humoristes indomptables que sont Stéphane Guillon et Didier Porte (viré également sans ménagement) et la rédaction de France Inter qui oscille entre soutien tacite pour d’aucuns et prudence de Sioux pour d’autres. Sans parler des opportunistes prêts à tout pour se donner de la consistance et tirer leur épingle du jeu.

A cet égard, ces jeux de rôle très cruels à vivre (surtout pour celui ou celle qui se retrouve au centre) ne sont d’ailleurs nullement l’apanage des médias. D’identiques profils pervers manipulateurs officient pareillement dans bien d’autres secteurs mais avec moins d’impact médiatique puisque les noms sont moins ronflants et les fonctions moins sous le feu des projecteurs de la notoriété.

Ce que j’ai aimé

Un livre comme catharsis médiatique

Bien qu’à titre personnel je sois un amateur revendiqué de l’humour cinglant de Stéphane Guillon, je craignais que l’auteur ne se livre à une espèce de jeu de massacre jubilatoire où il endosserait volontiers (mais excessivement) le rôle victimaire. J’ai été agréablement surpris par le souci de distanciation de l’auteur même si l’exercice est loin d’être chose aisée lorsque vous êtes la cible à abattre pour des motifs plus ou moins discutables ou que vous avez parfois franchi exagérément la ligne jaune. On sent d’ailleurs nettement que ce livre constitue plus une catharsis douloureuse pour évacuer un épisode douloureux qu’un simple pugilat de bas étage entre egos patentés.

L’œil du narrateur est évidemment un chroniqueur partial par instants. Toutefois, on devine une réelle sincérité chez Stéphane Guillon de dépasser sa simple personne pour esquisser des notions nettement plus graves autour de la liberté d’expression, du poids de l’autorité politique dans le monde médiatique et des dérives journalistiques. Sur ce point, il est particulièrement impitoyable avec deux d’entre eux. Le premier est Emmanuel Beretta du Point (qu’il surnomme « Petit Calibre ») qui passe son temps à dézinguer Guillon par articles interposés grâce à ses accès privilégiés avec la direction de Radio France. L’autre journaliste est Annick Cojean du Monde. Celle-ci l’a littéralement étrillé après avoir pourtant passé deux heures à l’interviewer en toute empathie et en lui laissant entendre que son article visait à remettre les choses dans leur véritable contexte.

Le rythme du livre est de plus véritablement haletant. Bien que la conclusion soit déjà connue de tous, le lecteur est vraiment plongé en immersion totale dans la vie de l’ex-chroniqueur. Le style est vif, pétillant, parfois cabotin mais croque avec gourmandise le quotidien de la Matinale de France Inter animée à l’époque par Nicolas Demorand. Du coup, on ne lâche pas l’ouvrage et on enchaîne les chapitres pour savoir qui va tourner casaque, quel rebondissement va intervenir, qui va oser s’exprimer et assumer ses responsabilités.

Enfin, l’auteur n’élude rien des critiques qui lui ont été adressées sur ses émoluments (notamment ceux autrement plus conséquents versés par Canal +) ou alors à propos de la période où il avait quelque peu tempéré ses chroniques suite aux épisodes très controversés sur DSK, Martine Aubry et Eric Besson. Au point d’être alors suspecté par certains auditeurs de se « coucher » comme les autres !

Ce que j’ai moins aimé

Vénéré aujourd’hui, Desproges fut pourtant tout autant vilipendé à son époque !

Sans vouloir passer pour un fan enamouré (Stéphane Guillon outrepasse parfois les limites de manière gênante mais ne disait-on pas de même de Coluche et Desproges à leur époque alors qu’aujourd’hui ils sont au Panthéon des humoristes intouchables), je n’ai guère de critiques particulières à formuler à la lecture de ce livre d’autant que son auteur a habilement évité le piège inhérent à ce genre d’exercice : l’autojustification inflexible. Il reconnaît au contraire avoir quelque peu « instrumentalisé » sa chronique matinale lorsqu’il s’est su irréversiblement condamné par sa direction décidée coûte que coûte à en finir avec l’encombrant caillou dans la chaussure agaçant en haut lieu.

Certes, on pourra toujours dire que malgré son licenciement brutal, Stéphane Guillon a le luxe pour lui d’avoir un nom connu qui le préserve d’un chômage total et qu’à ce titre, il pouvait se permettre les grenades verbales qu’il dégoupillait avec gourmandise. C’est vrai qu’un employé anonyme se fera massacrer encore plus facilement et peinera probablement plus durement à rebondir. Il n’en demeure pas moins que l’épisode Guillon illustre une fois de plus les rapports complexes entre médias et pouvoirs. Rien que pour cela, son témoignage apporte un éclairage intéressant et révélateur.

Le passage à ne pas rater

Le livre regorge tellement de bons mots et d’anecdotes qu’il est difficile de choisir. Personnellement, je retiens celle-ci qui est si particulièrement symptomatique de toute l’affaire. Alors que l’information ne sera officielle que début avril 2009, Stéphane Guillon reçoit un appel téléphonique un mois plus tôt d’une personne anonyme mais visiblement bien informée

Pages 76-77 :

« Dix minutes plus tôt, une personne m’avait laissé un message me demandant de la rappeler. Une voix classe, posée, celle de l’épouse de quelqu’un de connu et effectivement son nom ne m’était pas inconnu. Elle me priait de bien vouloir la rappeler dès que possible, elle avait, dit-elle, quelque chose à m’apprendre à propos de France Inter. Vous imaginez ma curiosité, je la rappelle dans l’instant et après deux, trois gentillesses sur mon travail, « Stéphane, mon mari et moi ne ratons aucune de vos chroniques, elle me dit ceci : « Stéphane, je ne peux pas vous dire qui … et je vous demanderai la plus grande discrétion concernant cet appel … Philippe Val va être nommé directeur de France Inter. En vérité, c’est lui qui avait été choisi en premier par le président de la République et il a proposé le nom de Jean-Luc Hees. Les choses se sont faites dans ce sens-là. Il faut que vous sachiez que la personne qui m’a donné cette information a vu sur un bureau de l’Elysée votre nom et celui de Didier Porte. Votre exclusion est programmée. Elle est la condition sine qua non de leur nomination ».

En complément

– Lire l’article du Plus du Nouvel Observateur – « La RATP censure l’affiche de Stéphane Guillon – une belle erreur de com » – 27 janvier 2011
– Noémie Sudre – « Stéphane Guillon dans le collimateur d’Audrey Pulvar et Natacha Polony chez Ruquier » – Newboox.fr – 19 mars 2012 –

Le pitch de l’éditeur

« Je me suis bien amusé, merci ! » – Stéphane Guillon – Seuil – 264 pages, 18,50 €.

Pour tourner une page, il faut un livre. Pour faire un livre, il faut une histoire. C’est l’histoire d’un humoriste qui s’en va travailler gaiement sur une radio publique et se trouve embarqué dans une folle aventure médiatico-politique le menant aux plus hautes sphères de l’Etat. Son histoire devient alors celle des autres, celle de tous ceux qui préfèrent le désordre… à l’injustice, mais qui, en tout lieu, ont la sagesse de s’amuser, surtout s’amuser.

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