Note de lecture : « 30 ans à la Rép’ » de Denis Léger

Derrière le diminutif de « la Rép », se cache un vénérable quotidien régional : la République du Centre. C’est l’histoire mouvementée de ses trois dernières décennies passées de celui-ci que Denis Léger, son ex-rédacteur en chef, entend conter entre flamme journalistique toujours intacte et amertume de n’avoir pu enrayer le déclin du journal et sa propre éviction.

Ce livre passionné et passionnant constitue une excellente illustration de la crise et des pesanteurs que vit la PQR et plus généralement la presse écrite. Pour qui veut plonger dans les coulisses d’un journal local, le récit qu’offre Denis Léger, est une excellente immersion dans les aventures éditoriales d’une rédaction qui a vécu en trente ans, l’érosion quasi constante de sa diffusion, la chute des recettes publicitaires, la concurrence des gratuits et l’irruption d’Internet avant d’être avalé par un groupe de presse il y a 2 ans.

Denis Léger n’élude rien des chapitres principaux qui ont ponctué sa carrière au cœur du quotidien régional

Intronisé journaliste dans une locale gâtinaise du journal en 1982, Denis Léger gravit rapidement les échelons des responsabilités en devenant successivement responsable du réseau de correspondants, chef de l’agence phare à Orléans, rédacteur en chef adjoint et finalement rédacteur en chef en 1992. De cette vigie, il narre avec ce style si humain qui le caractérise (j’ai connu Denis lorsque j’étais tout jeune pigiste à la locale d’Orléans) la lente mais inexorable perte de lustre d’un quotidien fondé en 1944 et longtemps influent dans le Loiret et l’Eure-et-Loir. En avril 2010, le groupe Centre-France a pris le contrôle majoritaire du journal. Quelque temps plus tard, les 28 ans de carrière dévouée de Denis Léger sont soldés en deux entretiens par un DRH impassible et sans état d’âme.

Ce que j’ai aimé

Denis Léger n’élude rien des chapitres principaux qui ont ponctué sa longue carrière au cœur du quotidien régional. Avec une gouaille sincère, il décrit très bien le travail de journaliste local, ses joies, ses contradictions, ses difficultés, ses doutes et ses satisfactions. Il passe en revue tous les aspects qui rythment la vie du quotidien. A cet égard, il croque avec une gourmandise délicieusement ironique l’enfilade de nouvelles formules rédactionnelles après lesquelles la Rép n’a cessé de courir pour tenter de rattraper les lecteurs évanouis.

Internet, un des virages ratés par la République du Centre

Il décrit notamment le rôle de ces consultants omniscients débarquant un beau jour dans les bureaux, délivrant leur docte diagnostic après quelques semaines et repartant aussitôt pour disparaître à tout jamais, laissant les journalistes se dépêtrer avec leurs recommandations bientôt triturées dans tous les sens avant qu’un énième audit ne survienne à nouveau.

De même, il parle sans détours des aléas du métier de localier. Ainsi, il se remémore un reportage réalisé sur « la guerre des pompes à essence » que se livraient deux grosses enseignes de la ville, par ailleurs importants annonceurs du journal. Averti de l’imminence d’un article, l’un des dirigeants tente d’en stopper la publication en menaçant de couper le budget publicitaire. L’article paraît malgré tout. Les publicités cessent aussitôt. Ce type de bras-de-fer se répétera souvent durant la carrière de Denis Léger.

L’ex-rédacteur en chef ne se contente pas de développer des considérations éditoriales. Il traite également de son rôle de manager au sein de la rédaction et des drames humains auxquels il fut confronté comme ce journaliste ayant sombré dans l’alcoolisme avant de mourir seul après avoir quitté le journal. Entre les lignes, on devine toute l’empathie et l’humanisme d’un rédacteur en chef écartelé entre la nécessité de prendre des décisions drastiques et le souci de rester le plus juste possible et préserver les équipes.

Ce que j’ai moins aimé

Denis Léger, 30 ans de carrière consacrés à la Rép et beaucoup de souvenirs (photo Magcentre.fr)

Denis Léger n’y est pour rien mais la fin de l’histoire laisse un goût amer. Avec l’arrivée du nouvel actionnaire majoritaire, la reprise en main est implacable et sans réelle attention à l’égard de ceux et celles qui ont façonné le journal pendant les trois dernières décennies en dépit d’erreurs stratégiques et d’investissements hasardeux comme celui dans une télévision locale qui n’a guère tardé à mettre la clé sous la porte.

Le départ de Denis Léger est symptomatique de la vie en entreprise d’aujourd’hui. Après avoir formé un tandem pendant de longues années avec le PDG du journal, ce dernier le lâche sans réel remords, plus préoccupé par la sauvegarde de ses propres intérêts, à savoir son éditorial. Denis clôt son aventure de 30 ans quasiment en catimini en écrivant ces lignes : « J’imaginais la fin de la journée à la rédaction, sans moi. Je n’éprouvais aucune délivrance, aucun soulagement. Que de la peine. De la souffrance. Je n’étais ni en colère, ni aigri, seulement amer, déçu par l’indifférence du PDG, par la froideur du repreneur ».

Les passages à ne pas rater

Le livre fourmille d’anecdotes et de tranches de vie révélatrices de la route souvent cahoteuse d’un journal. J’ai particulièrement aimé le passage où il est question de créer un site Internet en complément du journal. Mais l’aventure numérique tourne court sous la plume de Denis Léger devant un directeur totalement réfractaire au Web (pages 143-144) :

« Le plus dur était à venir. Il me fallut, il nous fallut affronter contre toute attente une direction plus encline à nous décourager qu’à nous encourager : « Nous devons absolument préserver le support papier. Il est hors de question, et j’y veillerai personnellement, que le site prenne le pas sur le journal, que les informations soient diffusées en priorité sur Internet. Le site doit inciter à l’achat du quotidien, il doit être une passerelle, c’est tout » (…) Quelques mois plus tard, une étude de marché démontra que nos lecteurs n’étaient pas nos internautes, que les populations étaient différentes. Mais rien n’y fit. La ligne était donnée (…) « Pour l’instant, c’est le support papier qui nous fait vivre. Alors pas question de le laisser tomber au profit de quelque chose qui ne ramène pas un euro ! ». Qui avait parlé de laisser tomber le journal ? Personne »

Dans un autre passage, Denis Léger s’insurge devant les méthodes de management de certains responsables qu’il a pu croiser durant sa carrière (page 66) :

« Je n’étais pas un « tueur », je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais. On me l’a souvent reproché : « T’es trop indulgent avec les journalistes. Ils font ce qu’ils veulent » (…) J’avais souvent rencontré des chefs d’entreprise ou de service, des cheffaillons investis d’une prétendue mission qui se vantaient d’avoir fait « morfler » une telle ou un tel (…) Qu’avaient-ils à démontrer ces abrutis, ces bas de plafond ? Leur place dans la hiérarchie, leur pouvoir, leur virilité ? IL y avait du sadisme dans leurs propos, de la cruauté mêlée à de l’excitation, celle de pouvoir agir sur le cours des choses, des vies. Les écouter pérorer me captivait : jusqu’où pouvaient-ils aller dans leur délire, dans leur besoin d’étaler leur puissance ? »

Le pitch de l’éditeur

« 30 ans à la Rép’ » de Denis Léger – Editions CPE – 160 pages – 20 €

De l’enthousiasme à l’amertume. Trente ans de journalisme, dont près de vingt ans à la tête de la rédaction d’un quotidien régional, ça laisse des traces, des cicatrices, des souvenirs en pagaille. Mais quand l’aventure s’arrête du jour au lendemain, parce que le journal, affaibli, est repris par un puissant groupe, ça laisse un goût amer, un goût d’inachevé. C’est cette histoire, le parcours d’un modeste correspondant de canton devenu, par le jeu des rencontres, rédacteur en chef, que ce livre raconte. Une histoire dans l’histoire, celle de la presse régionale, de ses années glorieuses à ses années de doute; celle d’une presse, convaincue de sa toute puissance, qui n’a pas su, ou voulu, s’adapter à ce monde saturé de la communication. Au fil des pages, le lecteur découvre le quotidien d’un rédacteur en chef de province, ses rapports avec les journalistes, les politiques, les artistes, la police; ses états d’âme, d’anecdotes croustillantes en rencontres insolites.

La biographie de l’auteur

D’origine gâtinaise, Denis Léger est né à Paris le 27 octobre 1952. Marié, père de deux enfants, il a été journaliste à La République du Centre depuis janvier 1982. Les Orléanais se souviennent surtout de lui comme le rédacteur en chef du quotidien, fonction qu’il a occupée d’octobre 1992 à mai 2010. Il est par ailleurs l’auteur de «Puisque je vous dis que c’est vrai» paru aux éditions CPE en 2002.

A lire en complément

– Christian Bidault – « Interview: l’ancien rédacteur en chef de la République du Centre, Denis Léger, dit sa vérité sur le journal » – Magcentre.fr – 9 avril 2012

2 commentaires sur “Note de lecture : « 30 ans à la Rép’ » de Denis Léger

  1. DESRUES -

    Bonjour
    L’ayant connu au quotidien lorsqu’il a débuté à Montargis et « allait à la pêche » aux « faits divers », est-il possible de me faire connaître ses prochaines dates et lieux de dédicaces de son livre. Se serait un grand honneur que de le rencontrer 30 ans après!
    Cordialement

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