Infowar & Médias Sociaux : Quelles leçons de la guerre numérique entre Hamas et Israël ?

Peu de médias l’ont évoqué dans leurs gros titres. Depuis le 14 novembre, c’est pourtant un genre de guerre inédit qui se déroule sur les réseaux sociaux entre l’armée israélienne et le Hamas palestinien. Au-delà des combats et des tirs nourris sur le terrain de la bande de Gaza, les belligérants s’apostrophent et se défient à coups de tweets, de vidéos et de photos martiales. Enjeu : gagner le conflit de l’opinion publique.

C’est pratiquement la première fois qu’une stratégie de communication numérique 2.0 est ainsi totalement enrôlée dans le déroulement d’un conflit militaire. La propagande et la diffusion de messages ont certes toujours fait partie de l’arsenal guerrier. Mais cette fois, les opposants ferraillent en temps réel sur le Web à mesure que pleuvent les missiles et tombent les victimes. Longtemps cantonné à l’état de concept plus ou moins virtuel pour amateurs de récits d’espionnage, l’infowar enfile désormais le treillis et ajuste la mitraillette à contenus chocs pour conquérir l’opinion publique locale et internationale. Revue des troupes en présence et analyse d’une tendance aux munitions loin d’être épuisées.

 Combien de divisions digitales ?

Le fil Twitter de Tsahal à l’assaut du 2.0 contre le Hamas

A peine Tsahal lançait-elle mercredi 14 novembre les premiers assauts sur la bande de Gaza que les médias sociaux de l’armée israélienne se mettaient en branle pour soutenir les troupes et expliquer simultanément le déroulement de l’opération militaire « Pilier de défense ». Aux côtés des traditionnels fanions des régiments, c’est le hashtag #PillarOfDefense qui conduisait l’offensive sur Twitter pour rendre compte minute par minute des manœuvres en cours et des résultats obtenus par Tsahal. Pour assurer un retentissement maximal à l’international, l’armée israélienne s’appuie sur trois comptes Twitter, l’anglophone @IDFSpokesperson, le francophone @Tsahal_IDF et l’hispanophone @FDIonline. Ce sont eux qui ont simultanément annoncé au monde le lancement d’une opération de grande envergure en représailles contre les incessants tirs de roquette en provenance des territoires palestiniens. Photos, infographies, vidéos, décomptes chirurgicaux et messages belliqueux s’y succèdent dans un flot ininterrompu de tweets.

Pour autant, l’armée israélienne ne s’est pas cantonnée à investir Twitter. Outre un blog très actif et déjà ancien compilant tous les contenus disponibles, elle a soigneusement quadrillé tous les réseaux sociaux influents pour entretenir le flux d’informations et maintenir la pression des mots et des images. Ainsi sur la page officielle de Tsahal (déclinée en plusieurs langues), les statuts sont régulièrement mis à jour à la lumière des dernières nouvelles du théâtre militaire. Sur Pinterest, l’armée affiche des clichés de soldats à l’action tout en mettant l’accent sur les missions humanitaires. On retrouve peu ou prou les mêmes illustrations sur le compte FlickR et Instagram tandis que le site de micro-blogging TumblR sert à poster des infographies, des vidéos et des pictos militants prêts à être viralisés par les internautes pro-israéliens.

Le navire amiral de cette impressionnante armada numérique est sans conteste la plateforme vidéo YouTube de Tsahal. Ouverte en décembre 2008, elle compte à ce jour plus de 53 000 abonnés et 27 millions de vidéos vues. Toujours dans l’optique de toucher le plus grand nombre, l’espace YouTube de l’armée est aussi traduit en plusieurs langues (incluant le russe et l’arabe). C’est d’ailleurs sur cet espace fort fréquenté que les forces armées de Tsahal ont victorieusement annoncé la mort du chef de la branche armée du Hamas, Ahmed Jabari en postant une courte vidéo du raid aérien détruisant grâce à un missile la voiture de l’ennemi et un portrait de celui-ci avec la mention rageuse et lapidaire « Eliminé ».

#IsraelUnderFire contre #GazaUnderAttack

La riposte palestinienne ne s’est pas faite attendre sur Twitter

Côté palestinien, l’Intifada a également trouvé son prolongement sur les réseaux sociaux pour contrer l’omniprésence des militaires israéliens. Par la voie du fil Twitter des brigades AlQassam (sans compter les multiples ramifications digitales pro-palestiniennes), le Hamas a aussitôt riposté par une salve de tweets clamant à l’encontre de Tsahal (1) : « Vous avez-vous-mêmes ouvert les portes de l’enfer ». Et pour s’assurer de la viralité des messages, les pro-palestiniens émettent leurs 140 caractères sous le hashtag #GazaUnderAttack en réplique à celui de l’armée israélienne qui utilise #IsraelUnderFire.

Au-delà de la guerre des mots et des postures, les deux camps se livrent également à un affrontement sans pitié pour capter l’attention et imposer leurs mots d’ordre au détriment de l’adversaire. Sur les médias sociaux, il s’ensuit alors une bataille rangée de mots-clés (notamment autour du mot « terrorisme ») et d’astuces de référencement pour émerger en premier et contrecarrer le discours ennemi. Sans parler des photos de victimes qui sont allègrement disséminées de part et d’autre pour susciter la compassion et attirer les faveurs de la communauté internationale.

Dans cette conflagration numérique, les hackers d’Anonymous sont même venus prêter main forte au Hamas. Ils ont ainsi lancé une offensive informatique baptisée « OpIsrael » sur plusieurs sites officiels de l’administration militaire israélienne. D’autres comme « Anonymous Gaza Care Package » distillent des conseils pour préserver leur connectivité si jamais Israël venait à interrompre les services Internet dans la région et pouvoir ainsi continuer à alerter le reste du monde de la teneur du conflit sur le terrain du côté palestinien.

Quand le 2.0 devient une arme de guerre

Pour Tsahal, la bataille de l’opinion passe par le 2.0

Ces échanges virtuels pourraient susciter la perplexité s’ils ne procédaient pas en fait d’une authentique stratégie militaire où la maîtrise du terrain de l’image est capitale pour soutenir l’effort de guerre consenti par Israël. D’emblée, tous les médias sociaux déployés par Tsahal affichent la raison d’être de leur existence (2) : « Nous sommes engagés dans cette opération pour de sérieuses raisons. Les civils israéliens ont été la cible de tirs de roquette pendant plus d’une décennie. Nous continuons de considérer ce fait d’une importance très grave ». A cet égard, les circuits 2.0 s’avèrent être d’excellents auxiliaires pour accompagner les troupes israéliennes en action comme l’affirme la porte-parole et lieutenant-colonel de Tsahal, Avital Leibovich (3) « Internet est devenu une zone de guerre supplémentaire et Twitter un formidable outil pour diffuser directement et rapidement des informations ». Sacha Dratwa qui dirige l’unité des nouveaux médias de Tsahal, abonde totalement dans le sens de sa collègue (4) : « Le Web a poussé l’armée à s’ouvrir. Les réseaux sociaux nous ont permis d’ouvrir un canal de communication avec les internautes et de relayer notre version de l’histoire du conflit en contournant l’intermédiaire que représentent les médias standards ».

Dans ce dispositif sophistiqué et ultra-réactif, Gabriella Blum, professeur de gestion des conflits internationaux à Harvard, distingue trois objectifs assignés aux réseaux sociaux de Tsahal. Pour elle, il s’agit de (5) « délivrer des messages différents à trois publics distincts : un avertissement donné au Hamas, un message d’apaisement aux citoyens israéliens leur montrant que la situation est sous contrôle et un message pour prouver aux sceptiques qu’Israël veut éviter les dommages collatéraux ». Une stratégie 2.0 qui intervient de surcroît dans un contexte où les dirigeants israéliens actuels ont le sentiment qu’une grande majorité de médias internationaux cultive une inclinaison éditoriale plutôt favorable ou du moins bienveillante à l’égard des combattants palestiniens.

Effet placebo ou boomerang à retardement ?

Enjeu pour Tsahal : gagner l’opinion internationale

Cette infowar dans laquelle s’est engagée Tsahal ne surgit effectivement pas par hasard. Un passionnant article de la revue américaine Foreign Policy dresse avec justesse la toile de fond qui a prévalu dans cette escalade belliciste numérique de l’armée israélienne. Pour l’auteur et journaliste Michael Koplow, la stratégie 2.0 actuelle découle des leçons apprises à leurs dépens par les responsables d’Israël lors de la précédente incursion militaire à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009 (6) : « Si Israël a vaincu le Hamas sur le champ de bataille, il a perdu la guerre de l’opinion publique qui est d’une certaine façon la plus importante ».

Une opinion mondiale qui avait été de surcroît confortée dans sa prise de distance avec les agissements de Tsahal par la publication du rapport Goldstone des Nations Unies. Rapport qui avait profondément terni l’image du pays en rappelant les destructions massives et les nombreuses victimes (dont beaucoup d’enfants) de l’intervention israélienne. Conséquence : le pays s’est retrouvé plutôt isolé à l’échelle internationale et handicapé par une réputation militaire peu flatteuse. D’où l’idée de recourir aux médias sociaux pour faire valoir de manière plus prééminente l’action de Tsahal durant l’opération d’aujourd’hui, « Pilier de Défense ».

Pourtant, en claironnant avec vigueur l’élimination réussie d’un chef de guerre palestinien sur les réseaux sociaux, Israël avance sur le fil du rasoir. Si Tsahal a probablement atteint l’objectif n°2 décrit par le professeur d’Harvard Gabriella Blum en s’efforçant de souder ses partisans dans le monde entier, il n’est en revanche pas forcément acquis que les objectifs 1 et 3 soient aussi positivement transformés. Outre une réaction encore plus vive du Hamas et de ses supporters qui entraîne des hostilités digitales exacerbées où la vérité n’est que rarement victorieuse, l’opinion internationale n’a guère goûté dans son ensemble le ton particulièrement revanchard et acéré de la communication faite autour de la mort d’Ahmed Jabari et des communiqués musclés pour justifier le recours à la force militaire. D’aucuns y voient même l’apologie du meurtre même si l’homme en question était loin d’être vierge de tout soupçon.

Twitter, YouTube et consorts dans le bourbier de l’infowar

L’infowar est devenue réalité sur les médias sociaux

Tamir Sheafer, responsable du programme de communication politique à l’Université Hébraïque, justifie cette infowar sur les réseaux sociaux par l’analyse suivante (7) : « On ne gagne plus des conflits comme celui-ci uniquement sur le terrain. On le gagne aussi par l’intermédiaire de l’opinion publique ». En soi, la volonté de faire entendre son point de vue n’est pas critiquable. A bien des égards, les médias sociaux ont effectivement permis d’éclairer des zones d’ombre et de lever des chapes de plomb que les médias traditionnels peinaient (ou rechignaient) à percer. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer les révolutions du Printemps arabe en 2011 (relire à ce sujet le billet du blog du Communicant 2.0).

Cependant, l’immixtion profonde de l’éternel conflit israélo-palestinien dans les multiples espaces de la blogosphère n’est pas sans provoquer des effets collatéraux à l’importance critique pour les grands acteurs du Web social que sont Twitter, Facebook, Google et autres plateformes d’expression libre. Nathan Sachs du think tank américain Brooking Institution pointe les ornières qui guettent ces réseaux dans l’usage que d’aucuns en font pour leurs intérêts propres (8) : « Les comptes Twitter peuvent être utilisés sans précautions et il y a un danger d’exagérer les choses ». Expert du Web palestinien à Gaza, Nader Elkhuzundar est lui-même conscient de cette déviance (9) : « Twitter nous donne une voix mais il y a en même temps beaucoup de désinformation. C’est un outil qu’il faut utiliser avec précaution parce que là-dessus, il y a beaucoup de bruit ».

Cette partialité parfois paroxystique pose un véritable problème pour les entreprises du Web social. Tant qu’il s’agit de transmettre des faits et des témoignages avérés, cela concourt à la saine liberté d’expression. Mais dans ce conflit musclé et aux positions souvent difficilement réconciliables, les débordements affleurent de manière chronique. Benedict Evans, analyste des médias sociaux chez Enders Analysis, déclare à ce sujet (10) : « Cela met clairement Twitter dans une position délicate. Ils veulent préserver leur position d’intermédiaire transmetteur qui n’éditorialise pas. De l’autre côté, ils ont des clauses d’usage qui doivent être respectées. Or, ce n’est pas une décision qu’une centaine d’ingénieurs de Caroline du Nord veut prendre ».

La neutralité est-elle possible pour Twitter, Google, etc ?

L’ère de l’infowar est arrivée pour les acteurs du Web 2.0

Dans l’absolu, le postulat de Twitter, Facebook, Google et les autres est notoire : encourager l’expression libre et donner accès aux sources d’information les plus vastes. Le concept est indéniablement démocratique et méritoire. Pour autant, ces mêmes acteurs peuvent-ils obstinément rester totalement neutres et hermétiques aux excès et aux abominations qui parfois surgissent sur un réseau social d’envergure. La question est éminemment complexe et sensible. Où s’arrête la tolérance ? Où commence la censure ?

A cet égard, YouTube a eu bien du mal à définir la juste attitude lorsque la vidéo de l’élimination d’Ahmed Jabiri est apparue sur sa plateforme. Très vite, celle-ci a été retirée par la plateforme vidéo de Google au motif que les images violaient les conditions d’usage de YouTube, probablement pour la violence implicite que le court extrait contenait et parce que des utilisateurs ont signalé ce dernier comme contenu inacceptable.

Pourtant, quelques heures plus tard, YouTube rétropédale et publie de nouveau la vidéo prestement évacuée avec le commentaire suivant d’un porte-parole (11) : « Avec l’énorme volume de vidéos sur notre site, nous avons fait le mauvais choix. Quand notre attention a été attirée sur le fait que cette vidéo avait été ôtée par erreur, nous avons aussitôt agi pour la remettre ». Une décision appuyée par le président de Google Eric Schmidt lui-même lors d’un séminaire à Los Angeles (12) : « Le problème, c’est que si nous ne diffusons pas çà, un autre le fera. Comment peut-on supprimer tout ça ? ».

En d’autres termes, Google et leurs homologues ne sont que des fournisseurs de tuyaux qui n’ont pas à se prononcer sur la teneur des contenus qui transitent par leurs serveurs. La position peut se concevoir. Mais alors pourquoi YouTube a pris la décision de bloquer la fameuse et terriblement stupide vidéo anti-Islam en septembre 2012 en Egypte, en Lybie et quelques autres pays musulmans offensés par le ton absolument détestable et crétin du clip ? Deux poids, deux mesures ?

Conclusion – Il faut se préparer à l’infowar

Avec cette guerre 2.0 que Tsahal et Hamas se livrent sans merci, les réseaux sociaux entrent dans un âge où les problématiques de ce genre vont sans nul doute se multiplier tant l’expression numérique est à la portée de tout individu et que les techniques sont désormais parfaitement rôdées. Pour Twitter, Google, Facebook et autres, le casse-tête ne fait que commencer et difficile de dire s’il existe une attitude standard qui pourrait s’appliquer en toutes circonstances pour contenir les abus propagandistes et les discours haineux.

En revanche, s’il est un enseignement à tirer d’ores et déjà sur cette infowar israélo-palestinienne, c’est bien celui de la nécessité d’être présent sur les réseaux sociaux quoiqu’il advienne. Qu’on le veuille ou non, il est devenu totalement inconcevable de se tenir à l’écart de la conversation digitale, si partiale et caricaturale puisse-t-elle être par instants. Entreprises, institutions, dirigeants de toute obédience, personne n’est désormais plus à l’abri d’une « agit-prop » rondement menée pouvant pulvériser une réputation auprès de l’opinion aussi efficacement qu’un missile balistique.

Sources

(1) – « Israël et le Hamas s’opposent sur les réseaux sociaux » – Challenges – 16 novembre 2012
(2) – Joni Mitchell – « Israeli Defense Force responds to criticism of games on its war blog » – ReadWriteWeb – 16 novembre 2012
(3) – « Israël et le Hamas s’opposent sur les réseaux sociaux » – Challenges – 16 novembre 2012
(4) – Gary Assouline – « Tsahal communique tous azimuts sur Internet » – Le Figaro – 16 novembre 2012
(5) – Ibid.
(6) – Michael Koplow – « How not to wage war on the Internet » – Foreign Policy – 16 novembre 2012
(7) – « Israël et le Hamas s’opposent sur les réseaux sociaux » – Challenges – 16 novembre 2012
(8) –Ibid.
(9) – Ibid.
(10) – « Israel and Hamas wage Twitter war over Gaza conflict » – BBC News – 15 novembre 2012
(11)  – Peter Kafka – « YouTube blocks Israeli Hamas assassination video and puts it back again » – All Things D – 15 novembre 2012
(12)  – « La guerre envahit les réseaux sociaux » – Le Matin.ch – 16 novembre 2012

6 commentaires sur “Infowar & Médias Sociaux : Quelles leçons de la guerre numérique entre Hamas et Israël ?

  1. Herve Kabla -

    Bravo Olivier, tu couvres parfaitement a prise en compte du web social par les parties en lice. Il manquerait juste une recension de tous les supports visuels utilisés (détournement d’affiches, infographies) qui pullulent depuis une dizaine de jours.

    Pour autant, je doute que cette profusion de messages fasse avancer quoique ce soit. Chacun communique vers son camp, au lieu de tenter de convaincre le ventre mou de l’opinion. Les messages que je vois parvenir du coté israélien sont assez pathétiques dans leur candeur. Et les messages coté palestinien tournent autour du terme génocide passablement galvaudé.

    Il y a effectivement un renouvellement des supports, mais malheureusement pas plus d’intelligence d’un coté que de l’autre.

    1. Olivier Cimelière -

      Merci Hervé

      Tu as (malheureusement) raison. Les supports se renouvellent mais l’expression binaire (voire haineuse) demeure. Comme quoi les outils ne sont rien sans une volonté humaine …

  2. zeboute -

    Article intéressant, et très fouillé !
    Il est rare sur les billets sur les blogs autant de précisions et de références.
    Merci pour les informations de la guerre 2.0 ..

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