L’émission Koh Lanta peut-elle décemment continuer ?

Avec le suicide du médecin en charge des candidats de Koh-Lanta,  le producteur Adventure Line Productions et le diffuseur TF1 sont confrontés à une crise médiatique sans précédent. Mort subite d’un participant, accusations anonymes et suicide, il ne pouvait y avoir pire scénario de communication de crise. Que faire ?

Réaction immédiate mais …

Couverture médiatique immédiate sitôt le drame su

Sitôt connu le décès de Gérald Babin lors de la première épreuve  au premier jour du tournage, TF1 et Adventure Line ont été d’une promptitude exemplaire pour annoncer le drame frappant les candidats de Koh-Lanta. Les deux opérateurs diffusent conjointement un communiqué de presse factuel qui répond précisément aux règles de la communication de crise : les faits survenus, les condoléances adressées à la famille du défunt et la cessation sine die de l’enregistrement de l’émission. TF1 utilise même son compte Twitter officiel pour répercuter la triste nouvelle et permettre ainsi au communiqué d’être viralisé auprès du plus grand nombre.

Très rapidement, le débat se focalise sur la légitime question des examens médicaux auxquels sont soumis les prétendants à l’aventure de Koh-Lanta. C’est sans doute là que TF1 et Adventure Line commettent une première petite erreur en ne prenant pas de suite la parole sur le sujet. Face à pareil drame, il aurait été conseillé d’expliquer en détail et en toute transparence quels tests étaient pratiqués sur les apprentis aventuriers. Au lieu de cela, anciens candidats et différents médecins pas forcément impliqués dans le déroulement du processus de sélection ont fourni leurs versions aux médias.

Ces versions ont dans leur ensemble plutôt exonéré les deux sociétés en charge de Koh-Lanta. Néanmoins, une zone d’ombre est apparue : l’absence de test d’effort pour les participants âgés de moins de 40 ans. Un point qui a de quoi interpeler lorsque l’on sait que le monde sportif de haut niveau systématise ce type de test à n’importe quel âge. C’est effectivement un moyen supplémentaire efficace de repérer des défaillances cardiaques potentielles. C’est ainsi que le célèbre footballeur Lilian Thuram avait par exemple prématurément mis fin à sa carrière après qu’un examen effectué par le PSG qui s’apprêtait à le recruter, ait révélé une anomalie au cœur.

Le cycle médiatique s’emballe

Les « révélations » s’accumulent

En adoptant une relative discrétion, TF1 et Adventure Line productions auront malheureusement abandonné le terrain aux supputations les plus diverses. Ils sont ainsi demeurés succincts sur l’encadrement médical disponible lors du tournage de Koh-Lanta. Tout juste apprend-on qu’un médecin attaché à l’émission, une infirmière et un docteur local sont à disposition immédiate. Sans doute aurait-il fallu être plus proactif sur le détail des infrastructures, voire dévoiler des anecdotes de précédents candidats ayant subi de sérieux problèmes de santé et ayant été traités avec succès pour véritablement souligner que toutes les précautions avaient été mis en œuvre.

Quelques jours après l’officialisation du décès, vient alors le temps des « révélations ». Un premier témoignage anonyme met en cause la production du jeu pour avoir ralenti l’intervention du médecin. S’accumulent ensuite un deuxième puis un troisième témoignage, toujours anonymes, mettant en cause les défaillances dans l’organisation du sauvetage de Gérald Babin. Là encore, TF1 et Adventure Line productions vont coller à une ligne minimaliste en annonçant leur intention de porter plainte pour diffamation et en s’inscrivant en faux contre les allégations mais sans opposer d’éléments concrets qui auraient pu tuer dans l’œuf les éléments polémiques.

Dès lors, le soupçon plane amplifié par la boucle médiatique qui ne manque pas de revenir sur les précédents morts dans des jeux similaires et qui donne la parole aux opposants des jeux de télé-réalité comme l’avocat Jérémie Assous ou encore Françoise Laborde, membre du CSA. Laquelle commentant le suicide du Dr Costa, déclare sur Europe 1 : « Ça pose un certain nombre de questions sur ces émissions qui mettent en scène des hommes et des femmes de la rue qui ne sont pas toujours prêts à vivre ce séisme que peut représenter ce genre d’émissions ».

C’est la faute aux médias !

Beaucoup accusent les médias

Dans ce concert abrutissant de questions sans réponse et de recherche de « coupable », la pression médiatique ne retombe pas tandis qu’une enquête préliminaire s’efforce de déterminer les causes et les circonstances exactes de la tragédie.

Tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux, circulent alors en permanence des versions divergentes. C’est dans ce contexte ultra-pressurisant que le docteur Costa a décidé de se donner la mort.

D’aucuns trouvent alors une ligne de défense souvent invoquée en situation de crise : l’accusation des médias. Là encore, l’argument est à prendre avec des pincettes. Dans sa lettre d’adieu, Thierry Costa évoque effectivement la presse : « Ces derniers jours mon nom a été sali dans les médias. Des accusations et suppositions injustes ont été proférées à mon encontre ». Mais il conclut également : « Je m’endors serein ce soir sans aucune rancœur même contre les médias. Parce que devoir reconstruire cette réputation détruite me serait insupportable ». Là aussi, une interrogation surgit : le Dr Costa a-t-il été vraiment épaulé psychologiquement et médicalement après avoir été dans l’incapacité de ranimer Gérald Babin malgré les soins prodigués puis au cœur d’une tourmente médiatique sans précédent ?

Quelle issue désormais ?

Verdict de fin imminent pour Koh Lanta ?

Avec deux décès brutaux, TF1 et Adventure Line productions sont désormais au pied du mur et ne disposent plus de multiples alternatives. Le nom de l’émission est entaché à tout jamais par l’effroyable scénario mortel de ces derniers jours. Il conviendrait dès lors d’annoncer officiellement l’abandon définitif et irrévocable du programme. Plus ceux-ci attendront, plus ils risquent d’être suspectés de basses considérations mercantiles pour préserver une émission qui était en effet très rentable pour TF1.

Ensuite, face aux soupçons engendrés par les témoignages anonymes, les deux sociétés pourraient abattre deux cartes si elles sont certaines qu’aucun reproche ne peut leur être imputé : exiger la levée de l’anonymat des témoins et mettre à disposition du public les rushes de l’épreuve où Gérald Babin a connu ses premiers malaises. La première carte permettrait ainsi de savoir qui parle et à quel niveau de légitimité. S’agit-il de personnes  à la périphérie de l’histoire ou de protagonistes réellement fiables ? De même pour les images tournées, cela permettrait de rendre compte des faits tels qu’ils se sont déroulés. Et par la même occasion de couper court aux hypothèses qui essaiment.

Tant que ces points ne seront pas élucidés, TF1 et Adventure Line productions risquent de fragiliser leur image. Il y a certes des enjeux financiers énormes derrière la cessation de Koh-Lanta. Mais que sont-ils au regard de la mort absurde de deux hommes jeunes auxquels pareil sort n’aurait jamais dû arriver.

2 commentaires sur “L’émission Koh Lanta peut-elle décemment continuer ?

  1. Bruno Louisfert -

    Bonjour,

    Comme vous le soulignez, on peut s’étonner de ce que Adventure Line et TF1 ne soit pas allées plus loin dans leur diffusion des détails, après un départ plutôt réussi. De fait, elles ont laissé un champ libre dans lequel la machine à controverse s’est engouffrée. Or, hier soir, sur la 5 dans C à vous, l’avocat de la production a (enfin ? trop tard ?) livré un certain nombre de détails attendus, taclant même sérieusement au passage l’un des plus virulents détracteurs.
    En relisant votre article à l’issue, je me suis reposé la question de ces délais de précisions/réaction. J’avoue ne pas être complètement convaincu par les arguments de l’avocat à ce sujet (en gros, de mémoire, « nous étions dans une phase de respect des proches et de leur deuil »). Je me dis qu’il y a peut-être eu aussi la difficulté à vérifier dans le moindre détail les données disponibles, afin de rendre publiques des éléments irréfutables, mais également tout bêtement le problème de la distance géographique, qui a ralenti la collecte de ces données.
    Ce qui m’a amené à constater, une fois de plus, l’inévitable fossé entre ceux qui subissent la crise, qui ont besoin de temps et de rationalité (pour comprendre, vérifier, etc.), et ceux qui la relatent, qui sont dans l’urgence et/ou l’émotionnel.
    Malheureusement, ce constat fait et refait, je ne vois toujours pas très bien comment, d’un point de vue communication, on peut combler efficacement et durablement ledit fossé…
    Il n’y a évidemment pas de solution toute faite, tout dépend des cas, et chacun aura pu çà et là trouver ponctuellement un ‘remède’, mais ne serait-ce pas la quadrature du cercle de la com de crise ?

    Cordialement

    1. Olivier Cimelière -

      Bonjour et merci pour votre commentaire très pertinent. Vous mettez en effet le doigt sur une constante cruciale de la communication de crise : la gestion du temps. Laquelle s’est sérieusement complexifiée et raccourcie depuis que les réseaux sociaux entrent dans la danse et accélèrent la circulation de l’info.

      L’argument de l’avocat peut se concevoir en effet car diffuser les images d’un proche récemment décédé est toujours délicat pour la famille du défunt. En même temps au regard de la polémique naissante, il aurait peut-être été indiqué de solliciter malgré tout la famille pour autoriser la diffusion d’images attestant que tout a été fait dans les règles de l’art. En crise, plus on attend, plus on donne corps au doute (à toir ou à raison).

      Ceci étant dit, vous avez absolument raison. Il n’y a pas de solution toute faite face à une crise de ce genre. Mais de toute évidence, la gestion du temps est impérieuse. La suite des événements nous donnera peut-être plus d’éléments de compréhension sur la réalité des faits.

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