Bernard Tapie : Sketch permanent pour plan com inoxydable

« Rien à foutre ! » est la bravache formule qu’a aussitôt balancée Bernard Tapie aux juges en charge de l’affaire Adidas – Crédit Lyonnais qui le convoquaient pour une audition. Ces trois mots résument à eux seuls le triptyque médiatique qu’a toujours cultivé l’ubiquitaire patron : bretteur atypique, victime en croisade et carrière polymorphe. En dépit des mensonges, des excès et des condamnations, l’homme continue de faire recette dans l’opinion publique et les médias. Décryptage d’un phénomène bien gaulois.

Dans le bestiaire des « bons clients » médiatiques, Bernard Tapie est hors catégorie. Voix rocailleuse de stentor, gourmette dorée au poignet et vocabulaire fleuri à la bouche, c’est probablement la marionnette de « Nanard » des Guignols de l’Info qui rend le mieux compte de l’essence de ce personnage sidérant qui nourrit la chronique médiatique depuis les années 80 et même avant lorsqu’il s’essayait à devenir chanteur yéyé sous le nom de Bernard Tapy (prononcez « Tapaille »). S’il fit chou blanc côté ventes de 45 tours, le natif de la banlieue rouge parisienne n’a en revanche jamais cessé de multiplier les tours de prestidigitateur pour imposer sa carrure de boxeur prêt à foncer dans le tas pour nourrir son ego incommensurable. Avec trois axes de communication déclinés sans relâche, sans vergogne et sans crainte.

Axe n°1 : J’affirme donc c’est vrai !

Une affirmation de Tapie a souvent force de vérité !
Une affirmation de Tapie a souvent force de vérité !

La publication de son dernier livre plaidoyer est symptomatique des facultés uchroniques de Bernard Tapie. Sous le titre qui annonce clairement la couleur, « Un scandale d’Etat, oui mais pas celui que vous croyez », il réagence à sa sauce l’interminable saga qui était le point d’orgue de sa vie de businessman : l’acquisition d’Adidas bien qu’il empruntât 100% du montant auprès du Crédit Lyonnais. Lesté aujourd’hui d’un pactole de 403 millions d’euros (auquel s’ajoutent 45 millions de dommages et intérêts pour préjudice moral) par le biais d’une procédure arbitrale très contestée, Bernard Tapie n’en démord pas : la banque l’a « volé », « trompé », « trahi » (1). Et de de réécrire de longs pans de l’histoire où les vilains argentiers de la banque publique l’auraient ignoblement détroussé.

Cette version des faits estampillés Tapie a tellement été martelée dans de nombreux médias par l’homme lui-même et ses obligés qu’elle a fini par s’imposer comme authentique (ou du moins plausible) aux yeux d’une proportion non négligeable de l’opinion publique. Qu’importe si la réalité des faits disséquée avec perspicacité par le journaliste Laurent Mauduit dans son livre-enquête « Sous le Tapie », ne coïncide guère avec le scénario concocté par le multicartes du théâtre médiatique. Une réalité où il est endetté jusqu’au cou avec une entreprise en pertes constantes, pressé par ses créanciers et entré entretemps dans le gouvernement Bérégovoy. Une réalité qui poussera l’homme d’affaires à vendre Adidas, aidé par le Crédit Lyonnais soucieux de ne pas boire un bouillon financier.

Adidas, l'affaire de sa vie
Adidas, l’affaire de sa vie

Adidas sera redressé et racheté par Robert-Louis Dreyfus. Bernard Tapie touchera même un coquet chèque de 35 millions d’euros sans avoir misé un seul centime de sa poche au départ (2). Sauf qu’il reste largement endetté et qu’il se lance alors dans un combat sans merci contre la banque accusée de l’avoir volé. Ce combat qui fait encore la Une aujourd’hui et que Bernard Tapie va une nouvelle fois asséner sans complexes sur le plateau du JT de 20 heures de France 2, est devenu vérité médiatique. C’est tout l’« art » de Bernard Tapie : proférer les énormités les plus folles ou les omissions les plus osées pour imposer sa vision des choses et la rendre « crédible ».

Récemment, il a récidivé dans son livre à propos des arbitres de la commission lui ayant attribué 403 millions d’euros (3) : « Je veux dire ici que je connaissais personnellement aucun des trois tout en connaissant assez bien leur réputation pour savoir qu’ils jouissaient d’une image de compétence et d’intégrité totalement inattaquable ». Une jolie faribole qui oublie opportunément la dédicace manuscrite qu’il fit en 1998 à l’un des trois, Pierre Estoup, en écrivant ceci : « Votre soutien a changé le cours de mon destin » (4). La carrière de Tapie est jonchée de ces assertions en titane trempé de mémoire à géométrie variable.

Axe n°2 : Je suis une victime car je suis différent

Devenir victime pour mieux plaider son cas
Devenir victime pour mieux plaider son cas

Même s’il n’a rien d’un fragile Calimero, Bernard Tapie n’a jamais redouté de faire vibrer à l’envi la corde de la victimisation. Issu d’un milieu social modeste et sans diplôme prestigieux, il s’est toujours complu à narrer son ascension irrésistible dans les sphères économico-sportivo-médiatico-artistico-politiques. Partout où il a posé un pied, ce fut systématiquement de manière tonitruante avec en filigrane la revanche d’un fils de prolo qu’on n’attendait pas. Forcément, son style abrupt qui ne s’embarrasse pas de fioritures, n’a pas toujours eu l’heur de plaire. D’où une propension plus qu’exacerbée à entonner le refrain binaire du bouc émissaire et du petit chose pour expliquer avanies et déroutes qui constellent son parcours.

Il tient particulièrement rancune à un monde : celui des politiques où il est surtout entré par la grâce hypnotisée de François Mitterrand et Pierre Bérégovoy. Tutoyant un bref instant les sommets du pouvoir, Bernard Tapie tâtera pourtant de la case prison pour l’affaire de corruption sportive OM-VA et multipliera les déboires judiciaires. Sa ligne de défense sera alors inflexible et récurrent : victime jusqu’à l’os. Comme il le clame peu de temps après son rachat des titres sudistes du groupe Hersant-Médias (5) : « Sans la politique, je serais toujours propriétaire d’Adidas que j’avais réussi à redresser (…) Je suis le roi des cons, voilà la vérité. J’ai foutu tout ça à la poubelle parce que, venant de mon milieu, je considérais que devenir ministre, c’était un grand truc. Foutaises ! ».

Ce rôle de martyr crucifié par l’establishment et les « bourgeois opportunistes » (6), Bernard Tapie l’a évidemment endossé avec délectation comme s’il réapparaissait vibrionnant sur les planches d’un théâtre ou derrière la caméra de Claude Lelouch. Un rôle en or massif qui ne peut que suavement tintinnabuler aux oreilles de l’opinion publique largement convaincue que la classe politique se sucre allègrement et bien plus que ne pourrait le faire un Tapie à lui seul. C’est pourtant perdre de vue que « Nanard » a coulé tout seul comme un grand, différentes entreprises dont il fut l’acquéreur : Manufrance en 1986, Terraillon en 1993, les écoles Tapie en 1995, La Vie Claire en 1996 et même l’OM qui déposa son bilan en 1995 après la gestion financière désastreuse du président de club Tapie !

Axe n°3 : Je rebondis donc je renais.

Jouer l'acteur pour mieux rebondir
Jouer l’acteur pour mieux rebondir

La mémoire médiatique est volatile, celle du corps sociétal aussi. Cela tombe bien. Bernard Tapie a en permanence su jouer de son côté Phénix qui s’effondre pour mieux renaître ailleurs et de préférence où on l’attend pas. Ce côté caméléon où l’instantané et le bagou priment, l’homme s’en est fait une spécialité. Pour planquer les peu glorieux avatars, il bifurque sans crier gare vers d’autres cieux. Il fut député et ministre avant de chuter. Il jure grand dieux qu’il ne remettra jamais la main au pot tout en se gargarisant de sa popularité régénérée à Marseille depuis qu’il détient le quotidien local La Provence. Journal qui pourrait si besoin servir de rampe de lancement pour un ultime défi et régler ainsi ses comptes avec ceux qui l’ont lâché et/ou affronté.

Son CV est à l’aune de ce slalom qui brouille les pistes pour ne garder que les flamboyants aspects. Dans sa carrière, Bernard Tapie a accumulé les jobs : chanteur de variétés, vendeur de télés, repreneur d’entreprises, animateur de télévision, patron d’une équipe cycliste puis de l’OM, député, ministre avant de refaire une incursion dans le monde du spectacle au cinéma, au théâtre et même dans une série policière sur TF1 en devenant le commissaire Valence. Ca ne s’invente pas !

Grande gueule, fonceur, gagneur (enfin à sa façon !), Bernard Tapie vitupère, maugrée, conspue et distribue les uppercuts goguenards et provocateurs. Prêt aux déclarations les plus absurdes comme celle faite récemment dans le Journal du Dimanche. Loin de s’embarrasser des subtilités juridico-procédurales, il dit en effet sans ciller à propos de l’arbitrage du Crédit Lyonnais, « s’il y a entourloupe, j’annule tout » (7). Et le bon peuple gaulois de se dire alors que le « Nanard » est un chic type qui en a sacrément pour accepter d’ainsi jouer banco sur le tapis vert. Peu importe si dans les faits, Bernard Tapie n’a absolument aucun pouvoir de cette espèce pour faire ou défaire à lui seul des décisions techniques !

« Nanard », bon client pour toujours ?

Le "Nanard" des Guignols n'est pas prêt de disparaître
Le « Nanard » des Guignols n’est pas prêt de disparaître

C’est sans doute un constat terrible mais rien ni personne n’affectera jamais vraiment l’image de Bernard Tapie. Malgré les casseroles qui constituent une batterie de cuisine digne d’un magasin d’électro-ménager, l’homme restera sympathique pour nombre de citoyens français. Car Tapie, c’est le Gaulois indomptable qui sommeille en nous. Celui qui râle contre tout le verbe gouailleur et la formule assassine. Celui qui ferraille contre les nantis de l’establishment qui se goinfrent quand les autres serrent la ceinture. Celui qui parvient toujours à rebondir comme un invincible héros de série télévisée. Celui qui mord la ligne blanche en toutes circonstances tout en plaidant avec une vigueur rieuse sa bonne foi de type qui ne savait pas.

A cet égard, les médias (et même si Bernard Tapie les abomine pour les côtés moins lumineux du personnage qu’ils ont mis en avant) ont largement contribué, parfois avec une connivence suspecte ou une indécence audimatique dérangeante, à façonner la légende Tapie. Quelle que soit l’issue de l’affaire Adidas et les éléments à charge qui s’accumulent, Bernard Tapie peut dormir tranquille. Ses adversaires les plus résolus comme Charles de Courson, Jean Peyrelevade, François Bayrou et d’autres encore pourront continuer de ferrailler et de sortir des cadavres du placard. Jamais Tapie ne subira l’estocade médiatique tant il est devenu une quasi figure mythique dans laquelle une grosse frange de la population se reconnaît avec gourmandise et sentiment de revanche par procuration. Le constat est déprimant mais le plan com’ de Nanard est inoxydable.

Sources

(1)    – Bernard Tapie – Un scandale d’Etat, oui mais pas celui que vous croyez – Plon – Juin 2013
(2)    – Sophie Fay – « Non, Tapie n’a pas été volé » – Le Nouvel Observateur – 27 juin 2013
(3)    – Bernard Tapie – Un scandale d’Etat, oui mais pas celui que vous croyez – Plon – Juin 2013
(4)    – Renaud Belleville et Irène Inchauspé – « La sainte de Bercy et le sourd-muet de l’Elysée » – L’Opinion – 27 juin 2013
(5)    – Aude Rossigneux et Frédéric Béghin – « Marseille, me revoilà » – Le Parisien Magazine – 22 février 2013
(6)    – Bernard Tapie – Un scandale d’Etat, oui mais pas celui que vous croyez – Plon – Juin 2013
(7)    – Laurent Valdiguié – « S’il y a entourloupe, j’annule tout » – Le Journal du Dimanche – 1er juin 2013

4 commentaires sur “Bernard Tapie : Sketch permanent pour plan com inoxydable

  1. fultrix -

    En ayant eu l’occasion de lire les décisions de la cour d’appel de Paris et de la cour de cassation, il apparait bien que monsieur B Tapie a été floué par sa banque pour le mandat de vente.
    Pour aller au plus simple, malgré toutes les suspicions possibles sur le « sérieux » de Wikipedia, je vous inclus un extrait qui synthétise :
    « Le plan comporte deux fautes répréhensibles par la loi :
    La faute au mandat, qui consiste à ne pas être loyal avec son client, en ne l’informant pas de la possibilité de vendre son affaire plus cher ;
    L’interdiction pour le mandataire (la banque) de se porter contrepartie, c’est-à-dire d’acquérir elle-même le bien (Adidas) qu’elle est chargée de vendre pour le compte de son client (Bernard Tapie). »

    En fait, Tapie apparait comme le plus petit joueur dans un gros panier de crabes.
    C’est parce qu’il est le plus petit qu’il conserve la sympathie des plus naïfs.
    Je n’oublie pas qu’il s’agit de crabes, la taille m’importe peu.

    1. Olivier Cimelière -

      Merci pour cet ajout. La fiche Wikipedia de Tapie est effectivement à prendre avec des pincettes car régulièrement modifiée dans un sens souvent en faveur du dit personnage. La meilleure source sur l’affaire Adidas/Crédit Lyonnais demeure l’enquête de Laurent Mauduit, « Sous le Tapie » editions Stock

  2. Alain Boizard -

    Votre analyse si elle se tient, reste une analyse et c’est probablement ce que vous faite de mieux.
    Et après tout si Tapie apparait comme un héros de BD, c’est peut-être que les Français ont besoin de héros ?
    Nos talentueux sportifs, acteurs et autres gens du show biz sont interviewés avec les honneurs quant ils vivent à l’étranger: je rempli mes poches en France et les vide en Suisse…ça, c’est normal. Si c’est un grand patron alors là c’est pas bien, il exploite les ouvriers….
    Chez nous,tout est une question de normalité, d’image, le travailleur (et le travail) n’intéresse personne. Si un individu réussi, on l’apprécie à la condition que ce soit raisonnable, si c’est trop alors c’est pas bien.
    Pendant ce temps, discrètement, les députés et ministres de tout bord se gavent sans ne créer aucune richesse. Notre démocratie est question d’argent (public) et de médias et je ne suis pas certain que l’on puisse toujours se la payer.
    Tapie ne me dérange pas. J’ai une petite société de 15 salariés et ce qui me dérange c’est l’attitude des syndicats et autres politiques qui ne se sont pas offusqués de laisser pendant des années les ouvriers des petites sociétés (- de 20 salariés) travailler 39 heures alors que tous les autres étaient au 35 heures! La situation n’a gênée personne, pas même les responsables syndicaux (un comble) mais il est vrai que les toutes petites sociétés ne peuvent pas bloquer l’économie du pays… Non, trop de choses, graves, ne vont pas dans notre pays pour que l’on s’intéresse autant à Tapie comme le scandale du siècle…
    Continuez vos analyses et j’espère que vous en vivez bien. Moi et les salariés avons du travail pour boucler le mois, mais ça, ça n’intéresse personne…(et ma société marche plutôt bien). Non, Tapie ne me dérange pas, si il fait recette auprès de beaucoup de Français il doit bien y avoir une raison. Tien ! voilà peut être un sujet à creuser ?
    Alain Boizard

    1. Olivier Cimelière -

      Bonjour
      Merci pour votre commentaire à travers duquel je perçois une certaine dose d’acrimonie. D’abord à mon égard à propos de mes analyses et du vrai travail que vous faites contrairement à moi, le verbeux oisif. J’ignore quel est votre domaine d’activité mais sachez que tenir un blog représente également un travail. Il n’y a pas que vous et votre entreprise à être de courageux et vertueux travailleurs pendant que d’autres semblent se la couler douce à vos yeux. Sachez aussi que je ne vis même pas de mes analyses. J’aime écrire, partager des regards et mon expertise de communicant. Enfin, comme vous j’ai monté une entreprise. Encore plus petite, encore plus fragile et personne pour m’aider réellement à la faire prospérer hormis mon huile de coude et ma passion pour le métier que je fais.

      Il est dommage que votre réflexion se complaise dans les amalgames et les raccourcis dont précisément Tapie se fait le chantre. Personnellement, je n’ai aucune haine, ni jalousie envers les patrons petits ou grands qui réussissent. J’ai dans mon entourage nombre de personnes qui ont des PME et j’ai clairement conscience de la valeur qu’ils créent au quotidien. Et lorsque j’évoluais dans de grands multinationales, je me suis battu régulièrement avec la comptabilité de la boîte pour que les paiements soient accélérés envers ces petites structures aux trésoreries souvent tendues et auxquelles on ne fait pas de cadeaux.

      Si Tapie avait généré de la vraie valeur (et pas uniquement pour son portefeuille et sa défiscalisation à outrance dans les paradis fiscaux) et réalisé ces performances dans des conditions éthiques et honnêtes, je serais le premier à saluer ses réalisations. Le souci avec lui, c’est qu’il a planté l’immense majorité des boîtes qu’il a acquises tout en les dépouillant de ce qui leur restait. L’entendre ensuite pérorer et balancer des leçons de business et de réussite constitue un paradoxe inacceptable pour tous ceux qui se crèvent la paillasse honnêtement et sans compter. Voilà le vrai problème.

      Si Tapie est effectivement admiré par une frange de la population, c’est parce qu’il symbolise (à tort) une forme de revanche envers les élites, les politiques et tous ceux qui sont effectivement peu à la hauteur des missions et des responsabilités qui leur incombent. C’est juste dommage que ces gens choisissent Tapie comme emblème. Il y a de vrais chefs d’entreprise en France qui mériteraient qu’on s’intéresse à eux bien plus que les déboires de ce bonimenteur dont la place serait de faire l’article sur un stand de la Foire de Paris et rien d’autre. Tapie devrait vous déranger car il est bien le premier à marcher sans vergogne sur les petites entreprises. Souvenez-vous de Testut, Terraillon, Wonder, La Vie claire et j’en passe. Toutes mortes et lui enrichi au passage. Drôle de conception du travail non ?

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