Du vacancier « méditatif » au vacancier « média-actif », une ficelle de com’ politique inusable !

Seize jours de vacances et pas de rab possible lorsque le 19 août sonnera! A l’heure où la France lézarde encore sur les plages à l’ombre des parasols et des terrasses, François Hollande a été inflexible avec ses ministres. Cette année, pas de question de donner l’impression d’un gouvernement aux doigts de pied en éventail. Dans une France en crise, les congés ministériels doivent être à l’aune de l’austérité économique ambiante. Pas de destinations exotiques, pas de smartphones déconnectés ni de billets de train non modifiables. Chacun doit pouvoir interrompre à tout moment sa virgule estivale pour monter au créneau médiatique. Petit inventaire d’une ficelle communicante aussi vieille que le règne du journal télévisé.

En 2012, le gouvernement Hollande, président en tête, s’était fait étriller pour avoir osé s’octroyer des parenthèses de farniente en plein été. A peine élu aux destinées de la nation, on voyait déjà le nouveau chef de l’Etat en goguette dans le Var tel le président normal qu’il entendait incarner. C’était oublier que le baromètre économique en berne ne souffre guère de ces escapades ensoleillées où le maroquin du pouvoir tombe costume et cravate sous l’indolent mercure en hausse. En 2013, changement de cap avec une feuille de route vacancière très stricte et largement médiatisée. La vigilance laborieuse doit rester de mise en toutes circonstances et les vacances un subtil outil de communication.

Au départ était le silence des micros

Un des rares clichés du général de Gaulle en vacances
Un des rares clichés du général de Gaulle en vacances

Dans sa retraite protégée de la Boisserie en Haute-Marne, le général de Gaulle aurait probablement poussé une gueulante homérique s’il avait dû composer avec les hordes de caméras, de micros et de téléobjectifs qui aujourd’hui se repaissent goulument de ces ténors politiques mués soudainement en plagistes version tongs et bermudas colorés.

A ceux qui à l’époque tentaient malgré tout de braver l’inflexible silence que l’homme du 18 juin 1940 imposait à propos de ses vacances, ce dernier aurait déclaré (1) : « Je ne suis pas un fauve au Jardin des Plantes ». Autrement dit, circulez ! J’ai bien le droit à une pause régénératrice. Pour Charles de Gaulle, les vacances à la Boisserie étaient en effet une période propice de recul par rapport à sa vie publique (2) : « Pour penser, je me retire. Là, j’écris les discours qui me sont un pénible et perpétuel labeur. Là, je lis quelques-uns des livres qu’on m’envoie. Là, regardant l’horizon de la terre ou l’immensité du ciel, je restaure ma sérénité ».

L’ère de la carte postale rurale débarque

Georges Pompidou est le premier à mettre en scène ses vacances
Georges Pompidou est le premier à mettre en scène ses vacances

Avec ses différents successeurs, le vacancier méditatif a progressivement cédé le pas au vacancier « média-actif » ! Georges Pompidou est le premier à lever un coin du voile sur sa villégiature de vacances. En 1969, il choisit notamment de se rendre dans un bucolique bourg à la pointe d’Arcouest dans les Côtes d’Armor. Le choix n’est pas anodin car il souligne de manière symbolique l’attachement que porte la présidence de la République à la France profonde en posant ses valises dans des lieux au nom fleurant bon les étapes du Tour de France cycliste.

On est certes encore bien loin du politique en maillot de bain piquant une tête dans les eaux vivifiantes de la mer pour la bonne cause médiatique. La tonalité des vacances telle que contée aux journalistes admis à suivre, demeure protocolaire et très carte postale rurale. En costume et cravate, le président se rend à pied à la messe dans l’église du village. A noter également que le couple pompidolien était cet été gracieusement hébergé pour la circonstance dans la demeure d’André et Liliane Bettencourt. On n’ose imaginer l’impact médiatique d’une même scène en 2013 à l’heure où d’aucuns s’ingénient à oublier les photos où ils barbotaient dans la piscine de sulfureux affairistes !

Giscard – Chirac : on ouvre le col de la chemise

La famille Chirac en goguette
La famille Chirac en goguette

Cette propension affichée pour la ruralité hexagonale va devenir un filon récurrent à mesure que les présidents se succèdent. Georges Pompidou installe sa résidence secondaire à Cajarc dans le Lot. Lequel village se retrouvera systématiquement sous les feux de la rampe à chaque escapade présidentielle. Avec Valéry Giscard d’Estaing, c’est la bourgade de Chanonat en Auvergne qui deviendra le centre magnétique des villégiatures présidentielles.

François Mitterrand ne dérogera pas à la règle en élisant comme base arrière des retraites vacancières de la Présidence, le lieu-dit landais Latche. Jacques Chirac perpétuera une tradition identique en s’établissant notamment sur la commune de Sarran en plein cœur de la Corrèze. Il n’y aura guère que Nicolas Sarkozy pour s’affranchir du cul des vaches et des routes départementales sinueuses de la France reculée.

L’ambiance studieuse et solennelle des vacances du couple Pompidou va rapidement s’estomper avec les deux leaders charismatiques de la droite que furent Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Ceux-ci vont largement faire évoluer la scénographie de leurs congés d’été. Désormais, le côté un peu amidonné des vacances pompidoliennes s’efface au profit de la proximité conviviale où on tape le carton avec M. Dugenou.

On y voit un Jacques Chirac fringant premier ministre prendre des bains de foule et s’installer à la terrasse d’un bistrot de campagne pour boire un canon avec quelques ministres et les villageois. Le costume-cravate est certes toujours de rigueur (plus pour longtemps !) mais on note bien l’effort apporté pour apparaître empathique et décontracté.

Chacun y va de son cliché de vacances

Toutes les escapades deviennent autant d’opportunités pour montrer qu’on est finalement un citoyen comme les autres. Les vacances à la neige de Valéry Giscard d’Estaing en février 1975 fournissent par exemple un bon prétexte pour montrer un président se mêlant aux autres skieurs sur les pentes fréquentées de Courchevel. Mais toujours dans les commentaires bordurés des journalistes, sont glissés en revanche les mots de travail, de suivi des dossiers et de disponibilité. Il ne s’agirait pas de passer non plus pour un fainéant totalement déconnecté des réalités du monde même si à l’époque le fil à la patte du smartphone n’existait pas encore !

Plus aucun politique ne déroge à l'image médiatique des vacances
Plus aucun politique ne déroge à l’image médiatique des vacances

Si pendant longtemps, l’exercice médiatique des vacances est réservé au plus haut niveau de l’Etat (Président et Premier Ministre), les journalistes vont petit à petit élargir le casting et inclure des ministres en goguette et des dirigeants de parti en vue dans leurs plannings éditoriaux. Les politiques ont vite saisi tout l’intérêt qu’une telle couverture médiatique offrait.

En acceptant les caméras de télévision, on entrouvre les volets d’une intimité qui permet d’arrondir la rugosité du combat politique et de diluer la viscosité embarrassante des clichés dont le politicien est parfois affublé à son corps défendant. Aujourd’hui, on ne compte plus les ministres, sous-ministres, conseillers et même prétendants aux lambris du pouvoir qui s’agglutinent dans les pages de papier glacé pour montrer leur passion pour les rosiers, leurs flâneries entre les étals du marché ou une partie de raquettes avec leur progéniture.

Pour donner encore plus de relief à ces reportages de vacances à la limite de la « Petite maison dans la prairie », les journalistes font également passer le quidam citoyen moyen de figurant roi de l’applaudimètre à témoin des petits faits et gestes quotidiens de nos chers ténors politiques en villégiature. Si ceux-ci vont se renouveler au fil des décennies, la trame éditoriale demeure elle quasiment invariable et repose sur un entrelacs de témoignages et de tranches de vie croquées « sur le vif » où le politique privilégie cette fois le côté « jardin » des vacances au lieu du compassé côté « cour » de la vie politique.

Dans les années 90, le pli est pris. Il devient véritablement un exercice imposé de la vie politique et un marronnier journalistique inoxydable. A l’approche des périodes de farniente, les hauts dirigeants sont instamment priés de commenter leur programme de vacances aux journalistes questionneurs. L’épisode « vacances » est désormais devenu un élément intrinsèque devant concourir à l’image de telle ou telle personnalité politique. Cela donne ainsi cette sage récitation de quelques membres du gouvernement Balladur en 1994.

Quand l’exercice devient « devoir de vacances »

Cet exercice de style va d’ailleurs déborder le cadre traditionnel des rubriques politiques des médias. D’autres types de presse veulent à leur tour afficher à la Une les hommes et femmes politiques en bras de chemises et robes légères. La presse « people » s’empare notamment avec gourmandise de cette nouvelle catégorie de clients pour des clichés pleine page bien léchés où s’ébattaient jusqu’à présent acteurs de cinéma, sportifs de renom, vedettes du petit écran et lucioles éphémères issues de la télé-réalité et des feuilletons bluettes.

L'image estivalière de Jean-François Mattei en pleine canicule mortelle en 2003
L’image estivalière de Jean-François Mattei en pleine canicule mortelle en 2003

L’indolence de l’été n’est pas sans piège redoutable pour les hauts responsables politiques. L’un d’entre eux en a fait la cruelle expérience en août 2003 en la personne de Jean-François Mattei alors ministre de la Santé du gouvernement Raffarin. Depuis plusieurs jours, les médias s’appesantissent sur la canicule qui persiste durement sur l’ensemble du pays. Le samedi 9 août, Le Parisien titre à la Une sur les morts de la canicule dans la capitale. Dans les pages intérieures, le ton est sans équivoque. Le médecin urgentiste Patrick Pelloux parle d’une « véritable hécatombe » et fustige l’absence de réaction des autorités sanitaires. La mort caniculaire rôde et les médias s’emballent.

Devant la tempête médiatique qui souffle, il faut désormais prendre la parole. C’est le ministre de la Santé, Jean-François Mattei qui s’y colle en acceptant la proposition d’une interview en direct dans le journal de 20 heures de TF1 quelques jours plus tard. Sur la forme comme sur le fond, l’effet va être totalement désastreux et à l’inverse des objectifs du ministre. Sur la forme, le ministre apparaît à l’écran en polo noir décontracté depuis sa bucolique villégiature de vacances. Une calamiteuse erreur d’image dont Dominique Ambiel, le conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin est à l’origine (3): « Mets-toi en polo, c’est les vacances, il faut que tu aies l’air décontracté et que tu ne sèmes pas la panique ». Cette erreur de communication, Jean-François Mattei l’admettra plus tard (4) : « Je reconnais le caractère parfaitement déplacé, voire ridicule de ma prestation (…) Lorsque je prends la décision d’intervenir au 20 heures, je veux rejoindre Paris pour être sur le plateau du JT. Mais TF1 me dit : ne bougez pas, on a un car vidéo sur place qui couvre les incendies du Var. Dans une demi-heure, l’équipe est chez vous ». En attendant, l’aspect nonchalant et décalé du ministre planté au milieu des pins provençaux obligera alors l’ensemble du gouvernement à monter d’urgence au créneau d’autant que le pic de mortalité caniculaire aura lieu dans les deux jours suivants de la calamiteuse interview.

La com’ des vacances devient une arme à double tranchant

Changement de braquet dans la com' avec N. Sarkozy
Changement de braquet dans la com’ avec N. Sarkozy

Avec Nicolas Sarkozy, l’outil de com’ des vacances va pourtant monter en gamme. Avec son élection à la présidence de la République en mai 2007, la frontière entre vacances et activités officielles est totalement estompée. Vie publique et vie privée sont allègrement mêlées même si le Président entend conserver la haute main sur les éléments qu’il montre et ceux qu’il veut garder à l’écart des regards. Ses ministres n’hésitent d’ailleurs pas à emboîter le pas. D’aucuns vont même jusqu’à publier des communiqués de presse où est détaillé l’agenda des vacances, l’endroit choisi pour se relaxer et même la liste des romans que l’impétrant(e) compte lire sur sa chaise longue.

En dépit de la très contestée escapade de quelques jours en mer Méditerranée sur le yacht Paloma, propriété de l’homme d’affaires milliardaire Vincent Bolloré, Nicolas Sarkozy continuera à faire de ses vacances et de ses loisirs, un temps fort de sa communication.

Tout le monde se souvient des clichés « volés » du nouveau couple Bruni-Sarkozy dans les manèges du parc d’attraction d’Eurodisney ou des images ensoleillées du jogging présidentiel sur les sentiers idylliques du cap Nègre, des virées cyclistes dans l’arrière-pays varois ou les baignades en compagnie de célébrités comme Louis Bertignac, ex-guitariste du groupe de rock Téléphone.

Conclusion : Pédale douce et corde raide sur les vacances

Les vacances des politiques pistées par les médias ! Ici le cru 2012
Les vacances des politiques pistées par les médias ! Ici le cru 2012

Qu’il s’agisse des ultimes années du mandat Sarkozy ou des premières années du quinquennat Hollande, l’objectif est devenu rigoureusement identique en tous points : montrer que le gouvernement ne donne pas dans le clinquant et reste focalisé sur les dossiers brûlants que l’actualité déroule inopinément ou non. Gare à celui ou celle qui n’aura pas surveillé son fil Twitter ou sa messagerie. Comme le dit Manuel Valls (5) : « La vie politique se joue souvent pendant la trêve des vacances ». Un axiome que François Hollande partage et formule ainsi (6) : « En vacances, il faut savoir décrocher mais jamais raccrocher ».

Ambiance délétère et crise économique obligent, les vacances 2013 des politiques ont été placées sous le signe de l’austérité et du profil bas. Durant les dernières années de la présidence Sarkozy, les membres du gouvernement avaient d’ailleurs déjà reçu injonction de mettre la pédale douce sur les cocotiers seychellois, les Ray-Ban bling-bling et autres séjours tape-à-l’œil.

Après avoir abondamment surfé la face conviviale des vacances, les politiques ont appris à se méfier du boomerang qui peut leur être objecté. En ces temps où seulement 1 Français sur 2 part en vacances loin de son domicile, la sobriété et la discrétion font leur retour. Avec une petite note laborieuse si possible pour éviter de passer pour un touriste.

Il y a quelques années, le sociologue Dominique Wolton avait la dent dure à l’égard de cette médiatisation des vacances que les dirigeants politiques tous bords confondus ont brassé depuis une quinzaine d’années (7) : « C’est de la fausse transparence, de la pseudo-participation. Cette peopolisation désacralise le politique. La défense de la vie privée est une conquête difficile de la liberté individuelle et de la démocratie, très fragile à préserver ». Communicants, journalistes et politiques pourront peut-être profiter des temps bénis de la serviette de plage et de la trempette en eau iodée pour méditer sur cet aphorisme ! Que vaut-il donc mieux avoir ? Des décideurs politiques qui se ressourcent vraiment, quitte à interrompre en cas d’urgence avérée, ou des acteurs qui se falotement mettent en scène pour faire croire que deux malheureuses semaines aoûtiennes vont changer la face du monde ?

Sources

(1) – Christine Olivier – « Vacances – De Gaulle : sous les pavés, pas de place » – France Soir – 23 juillet 2009
(2) – Ibid.
(3) – Témoignage de Pascal Ceaux, journaliste politique au Monde accordé le 11 juin 2004 à Delphine Brard – in Mémoire intitulé « La fabrique médiatique de la canicule d’août 2003 comme problème public » – Université de Paris I Panthéon-Sorbonne – Septembre 2004
(4) – Interview de Jean-François Mattei par Florence Belkacem – VSD – 12 juin 2007
(5) – Julien Martin – « Des vacances pas très pépères » – Le Nouvel Observateur – 25 juillet 2013
(6) – Ibid.
(7) – Camille Neveux – « Vacances modestes pour les politiques » – Le Journal du Dimanche – 25 juillet 2010

Voir la carte interactive des vacances estivales 2013 des personnalités politiques (L’Express)