Sonia Rameau (Artistics) : « Nous démocratisons en ligne la création originale et l’émotion artistique entre auteurs et acheteurs »

Le monde de la création artistique s’est assez longtemps tenu à l’écart de la digitalisation galopante tant le Web n’offrait pas les mêmes atours pour valoriser une œuvre et en traduire les émotions esthétiques. Progressivement pourtant, peintres, sculpteurs, photographes mais aussi marchands d’art et amateurs éclairés ont commencé à se croiser ailleurs que dans les galeries physiques ou les expositions médiatiques. C’est pour évoquer ce contexte en pleine mutation que le Blog du Communicant a interviewé Sonia Rameau, fondatrice du site Artistics. Pour elle, une création originale née dans un atelier a aussi vocation à toucher le plus grand nombre à travers Internet et à trouver des acquéreurs qui ont le coup de foudre.

Lancé en octobre 2013, Artistics est probablement le projet qui synthétise le mieux la personnalité de Sonia Rameau. D’un côté, elle a consacré plus de 10 ans à faire du conseil stratégique auprès de start-up Internet. C’est ainsi qu’entre 2001 et 2009, elle a participé au développement de Notrefamille.com (Genealogie.com & Cadeaux.com), dont elle a été Directeur Général adjoint. Elle est également associée fondateur de Youscribe.com et a participé à son lancement.

De l’autre, Sonia a cultivé sa fibre artistique en constituant une collection de sculptures, un art qu’elle pratique par ailleurs à titre personnel depuis de nombreuses années. C’est cette double expertise qui l’a convaincue de faire naître la plateforme Web Artistics, à un moment où la rencontre entre le marché de l’art et le commerce en ligne semble ouvrir la voie à des initiatives innovantes. En route dans les coulisses de la création off et online !

Vendre des œuvres en ligne peut sembler surprenant. Le propre d’une oeuvre artistique est aussi et d’abord de pouvoir nous émouvoir, nous faire rêver à travers un rapport « physique » dans un musée, une galerie ou une exposition. Quel est le constat qui vous a conduit à penser que le Web peut aussi être un vecteur de promotion de l’art au point d’aboutir au lancement d’Artistics ?

Artistics - portrait Sonia RameauSonia Rameau : Il y a en effet une contradiction apparente et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le marché de l’art a été l’un des derniers secteurs de la culture à « basculer » dans le numérique. On remarque toutefois que le numérique a déjà changé notre rapport à l’image. De nombreux musées proposent des visites virtuelles de leurs collections permanentes. Si nous avons décidé de lancer Artistics en octobre 2013, c’est précisément parce que le moment nous a semblé opportun : les acteurs traditionnels du marché de l’art (les maisons de vente notamment) se sont mis à investir massivement le Web. De nombreuses galeries online ont commencé à fleurir un peu partout dans le monde. Ces développements sont évidemment la réponse à l’apparition d’une nouvelle génération de collectionneurs très à l’aise avec le numérique et l’achat en ligne. La naissance d’Artistics s’inscrit donc dans ce contexte.

Quant au choix du modèle, il est motivé par un constat très simple : les acteurs du marché de l’art investissent certes le web, mais leur offre reste la même. Ce qui signifie que pour les milliers d’artistes talentueux qui n’ont pas accès aux circuits fermés des galeries et des maisons de vente internationales, rien ne bouge. Sauf à tenter sa chance sur des galeries entièrement ouvertes, sans aucune sélection, où leur travail risque d’être immédiatement noyé au milieu de celui de milliers d’autres artistes. Comme je pratique moi-même la sculpture à titre amateur depuis une dizaine d’années, je fréquente nombre de ces artistes, et je suis toujours stupéfaite de voir que leur travail – qui est pourtant d’une très grande qualité – parvient rarement à dépasser une diffusion locale. Simplement parce qu’il ne s’inscrit pas dans les canons actuels de l’art contemporain. Venant du monde du web, il m’a semblé qu’Internet pouvait faire bouger ce statu quo.

Pour revenir à votre remarque de départ, je suis bien consciente que l’absence de confrontation avec l’œuvre reste une limite, voire un frein pour beaucoup d’acheteurs. C’est pourquoi nous nous efforçons de proposer des outils (des zooms, des mises en situation, etc) qui retraduisent le plus fidèlement possible cette appréhension directe. Par ailleurs, on commence à voir apparaître des solutions techniques assez bluffantes, notamment en termes d’imagerie 3D qui tentent de restituer le volume et la matière des œuvres de manière ultra-performante. Nous suivons bien sûr de très près ces développements.

Pouvez-vous nous expliquer votre démarche et les spécificités d’Artistics sur un marché qui voit se multiplier les acteurs comme par exemple Art.fr, Artfinder, Curioos, Expertissim ou encore Pixopolitan. Un marché par ailleurs que certains estiment à 1 milliard d’euros ?

Artistics - newsletterSonia Rameau : Artistics est une galerie en ligne qui propose d’acquérir des œuvres originales d’artistes vivants. Nous travaillons essentiellement avec des artistes « mono-disciplinaires » : peintres, sculpteurs, photographes…

Ensuite, nous accordons une grande importance à un critère qui est un peu passé au second plan dans l’art contemporain : la maîtrise et la qualité technique de l’œuvre, réalisée par l’artiste lui-même.

Nous travaillons directement avec les artistes que nous sélectionnons nous-mêmes. Surtout, nous nous efforçons de restituer au mieux leur démarche créative auprès des collectionneurs sans nous substituer à eux ou tenter de formater leur discours pour le faire correspondre à une demande ou à un effet de mode. C’est notamment dans cet état d’esprit que nous allons tourner une vidéo dans l’atelier de chaque artiste. Cette vidéo est ensuite associée à son profil public, ce qui permet aux acheteurs de « rencontrer » virtuellement l’artiste et de découvrir son travail de manière plus directe et authentique. C’est l’ensemble de ces caractéristiques qui nous différencient des sites que vous venez de citer, qui sont soit des portails de galeries, soit des plateformes de vente de reproductions, soit des sites de revente d’œuvres d’art entre particuliers.

Vous avez développé une présence sur Twitter, Facebook, Pinterest et Linkedin. Pourquoi le choix de ses réseaux et comment articulez-vous l’animation et la promotion des oeuvres entre le site et ces médias sociaux ?

Artistics - LinkedinSonia Rameau : Nous avons prioritairement investi Facebook qui nous semble le réseau le plus puissant et le plus « global » pour notre projet. Nous animons à la fois une page en français et une page en anglais sur lesquelles nous relayons les actus concernant les artistes de la galerie (nouvelles recrues, actualité des artistes déjà présents) et les nouveaux articles du magazine associé à la galerie. Nous réfléchissons actuellement à la manière de générer davantage de dialogue avec nos fans, et donc d’engagement de leur part.

Pour l’heure, nous utilisons essentiellement Twitter et Pinterest comme des outils de veille : Twitter pour ce qui concerne l’actualité du marché de l’art, Pinterest pour identifier de nouveaux artistes et les deux pour apprendre à connaître les « influenceurs » et les prescripteurs potentiels de notre marché.

Enfin, nous avons choisi d’être sur LinkedIn en raison de la puissance de ce réseau en Amérique du Nord qui fait partie de nos marchés prioritaires. Raison pour laquelle la page d’Artistics est animée uniquement en anglais. Les groupes LinkedIn nous permettent notamment de diffuser une information calibrée auprès de populations ciblées.

Hiscox, une société d’assurance des patrimoines de valeur et de risques professionnels a publié en juin 2013 une intéressante étude sur le marché de l’art en ligne. Celle-ci révèle que 71% des collectionneurs interrogés ont ainsi acheté des œuvres d’art en ligne sans les avoir physiquement vues au préalable et sur la seule foi d’une image JPEG. Un quart des collectionneurs établis n’hésite pas à débourser des sommes importantes pouvant dépasser les 50.000 €. Comment fait-on pour instaurer la confiance et cultiver une réputation sur un site marchant proposant de tels produits, notamment face aux risques de contrefaçons ou d’oeuvres volées ?

Sonia Rameau : La question des contrefaçons et des œuvres volées ne se pose pas pour Artistics puisque nous sommes en contact direct avec les artistes. C’est aussi ce qui nous différencie de bon nombre des sites déjà évoqués : l’absence d’intermédiaire entre les artistes et nous-même.

Pour autant, nous sommes effectivement convaincus qu’instaurer la confiance est LE facteur clé de succès sur ce marché. Construire cette confiance est notre objectif prioritaire sur lequel nous travaillons à plusieurs niveaux :

  • d’abord en jouant la transparence au niveau des prix, qui sont affichés sur le site (à la différence des galeries traditionnelles)
  • ensuite en proposant un accompagnement avant et pendant la vente (assistance téléphonique et chat « live » 5j /7)
  • enfin en nous efforçant de proposer le service le plus sûr (paiement sécurisé, labels Fevad et Trusted Shops) et le plus sécurisant pour les acheteurs (garantie satisfait ou remboursé valable 14 jours dans l’Union européenne).

Le crowdsourcing, la co-création entre une plateforme et des internautes ou encore le crowdfunding sont des tendances lourdes du Web collaboratif. Envisagez-vous à terme d’élargir le champ du site Artistics pour révéler des nouveaux talents, permettre à certains de se financer pour créer leurs oeuvres en attendant de les vendre en recourant à ces modes collaboratifs ?

Des artistes rigoureusement sélectionnés par Artistics
Des artistes rigoureusement sélectionnés par Artistics

Sonia Rameau : D’emblée, nous avons fait le choix d’instaurer une sélection des artistes à la différence par exemple d’une plateforme comme Saatchi Art qui est ouverte à tout le monde et dont le modèle se base sur le volume de l’offre. A côté, nous faisons certes figure de nain, indépendamment même de leur antériorité sur le marché. Mais cette sélection nous paraît fondamentale pour garantir une offre cohérente et de qualité aux acheteurs. Elle nous paraît tout aussi fondamentale pour garantir aux artistes que nous défendons, un accompagnement de qualité.

Nous sommes évidemment ouverts à toutes les candidatures qui nous parviennent via le site ou les réseaux sociaux mais elles restent soumises à notre comité de sélection. En termes de crowdsourcing, c’est une limite que nous ne franchirons pas. Dans la mesure où n’importe quel artiste du monde entier peut nous proposer sa candidature nous sommes tout à fait susceptibles de révéler de nouveaux talents. Si vous cherchez bien sur notre site vous devriez en trouver !

En ce qui concerne le recours à du crowdfunding (qui permettrait d’offrir la possibilité à nos artistes de faire financer leurs œuvres avant même de les mettre en chantier), cela dépendra de nos artistes. S’ils nous en font la demande, c’est une solution que nous serons bien sûr prêts à étudier. Du reste, il existe déjà des plateformes de crowdfunding spécialisés dans les œuvres artistiques. Si nous devions proposer ce service, ce serait donc sans doute en partenariat avec l’une d’elles.

Ne craignez-vous pas d’être éclipsé par certains gros acteurs comme Amazon qui a lancé à l’été 2013, Fine Art, une galerie en ligne d’oeuvres artistiques où on trouve même un Renoir à 800 000 $ et un tableau de Norman Rockwell à 4,8 millions de $ ?

Sonia Rameau : Au contraire, nous voyons plutôt cela comme une opportunité ! Amazon Fine Art, comme la plupart des autres acteurs du secteur, agrège l’offre de galeries déjà existantes, qu’elles soient « physiques » ou 100% online. Nous pourrions donc tout à fait envisager d’y mettre en vente tout ou partie de notre fonds, comme un canal de vente « alternatif ». Mais là encore, ce n’est pas notre priorité. Si nous choisissions de le faire, nous serions sans doute confrontés à la question de la rentabilité car notre commission est moitié moins élevée que celle des galeries classiques. Notre modèle n’est donc pas pensé pour intégrer un intermédiaire.

Pour conclure, quelle est l’anecdote la plus marquante qu’Artistics a vécue depuis son lancement ?

Sonia Rameau : C’est une histoire un peu folle : la retrouvaille virtuelle de deux artistes qui ne se connaissaient pas et que tout séparait ! L’un est un sculpteur qui vit au Guatemala, l’autre un peintre calligraphe japonais établi à Paris. En parcourant le site Artistics, le premier s’est aperçu que ses parents possédaient une toile du second. Son propre père l’avait rencontré à l’Ecole des Beaux Arts de Paris à la fin des années 1960 et tous les deux étaient devenus de proches amis ! Du coup, un lien s’est créé ! C’est une histoire qui me paraît assez emblématique. C’est ce type de rencontres, autour de l’émotion que peut susciter une œuvre d’art, qui a pleinement motivé la création d’Artistics et que nous voulons reproduire en présentant nos artistes à leurs futurs collectionneurs.

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