Amende record USA : Une bien ambivalente lettre de BNP Paribas à ses clients

Avec l’amende record de 8,97 milliards de dollars dont vient d’écoper BNP Paribas de la part de la justice américaine, l’établissement financier traverse une douloureuse gueule de bois communicante. Ce dernier s’est en effet toujours plu à cultiver une réputation de banque sérieuse et éthique à la différence de nombreux concurrents englués dans des dossiers de manipulation de taux interbancaires, de fraude fiscale et d’investissements hasardeux. Pour redorer un blason à son tour terni, la banque a adressé un courrier à ses salariés et à tous ses clients. Pertinente initiative ?

Du jamais vu dans l’histoire de la régulation financière ! Une banque mondiale de premier plan se voit infliger une pénalité record de près de 9 milliards de dollars (soit l’équivalent de 6,6 milliards d’euros et un montant estimé 1,5 fois supérieur à la déjà très sulfureuse affaire Kerviel/Société Générale). Outre la somme astronomique qui va lourdement peser sur les comptes de l’entreprise, BNP Paribas se retrouve également confronté à une crise brutale et radicale où ses valeurs corporate de responsabilité sociétale et éthique s’en trouvent largement brouillées. Chez les salariés comme chez les clients de l’établissement de la rue d’Antin, la confiance est entamée tant l’infraction est énorme et à rebours du discours longtemps professé par BNP Paribas pour conjuguer éthique et performance financière.

Une lettre aux salariés pour déminer

BNP - Jean Laurent Bonnafe
Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas

Tactiquement, la communication de BNP Paribas n’a rien à se reprocher. Sitôt apposée l’encre de la signature pour un accord à l’amiable avec la justice américaine, l’entreprise s’est mise en ordre de bataille pour communiquer et s’efforcer d’estomper le mieux possible l’onde de choc générée par la reconnaissance de sa culpabilité de « collusion » avec des états sous embargo américain et de « falsification de documents commerciaux ». En plus d’une vertigineuse sanction financière, la banque doit aussi admettre avoir failli. Les documents judiciaires du procureur de New York sont à cet égard particulièrement cruels. Ils mettent en lumière des « pratiques systématiques », couvertes par des « dirigeants de haut niveau de la banque » (1). Pire, ces dérives avaient déjà fait l’objet d’alertes en interne sans qu’un terme définitif n’y soit mis.

Le jour même de l’officialisation de l’accord avec les autorités américaines, Jean-Laurent Bonnafé, le directeur général, a aussitôt adressé un premier courrier à l’intention des 185 000 salariés de BNP Paribas en déminant d’emblée l’évidente question subsidiaire de cette amende record : l’impact sur l’emploi. Le grand patron précise (2) : « Il n’y aura pas de conséquence, ni sur l’emploi, ni sur la politique de rémunération des fonctions, des métiers et des géographies ». Des engagements qui ont été réitérés verbalement devant le Comité Central d’Entreprise (CCE) quelques jours plus tard. Il n’en demeure pas moins que le traumatisme est énorme pour les collaborateurs. Depuis des années, la banque s’est toujours targuée de concilier rigueur, éthique des affaires et performance là où d’autres moins scrupuleux et plus avides s’aventuraient sur les terrains nettement plus fangeux des produits dérivés, de l’optimisation fiscale peu regardante ou encore du trading à haute fréquence.

Pour l’instant, le corps interne reste solidaire mais jusqu’à quand ? Les syndicats ont déjà fait valoir leurs interrogations profondes à l’instar de la phrase ironique de Charles Legros, délégué syndical de Force Ouvrière chez BNP Paribas (3) : « Il serait regrettable pour BNP Paribas d’avoir d’un côté des salariés formidables et d’un autre, une direction fort minable ». Le ton est donné et la marge de manœuvre collatéralement réduite pour la communication de la direction générale qui va devoir s’employer à reconstruire la confiance tout en évitant de faire supporter le coût de l’amende à ses troupes. Cela supposera beaucoup de doigté, de sens du leadership mais aussi d’empathie et des actes concrets de la part de Jean-Bernard Bonnafé et son staff dirigeant. Des sanctions ont certes déjà été prises en interne sous forme de licenciements, de rétrogradations et de baisses de salaires à l’encontre des 45 salariés impliqués. Seul le respect des engagements permettra de reconstruire a minima le nécessaire socle de confiance en interne.

Une lettre aux clients pour tempérer

BNP - clientDans la foulée, le directeur général de BNP Paribas s’est aussi fendu d’une seconde missive pour tous les clients de la banque. Là aussi, rien à redire sur la démarche. Celle-ci s’imposait de toute évidence pour ne pas laisser les usagers sans réponse de la banque et uniquement alimentés par les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Ceci s’avérait d’autant plus urgent que la presse a couvert le sujet avec une unique et obsédante question autour de la banque : peut-elle faire faillite devant l’exorbitant montant réparatoire réclamé par les Etats-Unis ? Traduite dans la tête d’un client, la question devient aussitôt : vais-je perdre mes avoirs déposés à la banque et/ou vais-subir des augmentations drastiques de tarifs en matière de frais bancaires ?

Sur ce point, la lettre de Jean-Bernard Bonnafé est plutôt sans ambages dans ses propos (3) : « A ce titre, que vous soyez client particulier, commerçant, artisan, profession libérale, entrepreneur ou dirigeant d’entreprise, je m’engage à ce que ce sujet spécifique n’ait absolument aucun impact pour vous. (…) La sécurité totale de vos avoirs chez BNP Paribas est une évidence. Et notre politique tarifaire ne sera bien sûr pas modifiée ». Autrement dit, tout risque de banqueroute est évité et tout accroissement des frais est écarté. Sauf que là aussi, la réputation de la banque en a pris un sacré coup comme le fait remarquer Colette Neuville, présidente de l’Association de défense des actionnaires minoritaires (4) : « Comment faire confiance à une entreprise qui n’a pas su gérer de tels risques ? ».

Un argumentaire bien emberlificoté

Des valeurs pourtant fièrement affichées par BNP Paribas
Des valeurs pourtant fièrement affichées par BNP Paribas

C’est le moins qu’on puisse dire. Le contenu de la lettre aux clients pêche clairement quant à l’explication des ressorts de l’affaire auxquels sont consacrés les premiers paragraphes du courrier. Les arguments avancés oscillent entre raisonnement alambiqué et réécriture subtile des faits. Au sujet du non-respect de l’embargo aujourd’hui sanctionné, Jean-Bernard Bonnafé écrit (5) : « La jurisprudence en matière d’embargo est non seulement complexe, mais aussi évolutive. Ainsi, les opérations en cause, conduites par des banques internationales comme BNP Paribas, alors même qu’elles auraient été licites au vu de la réglementation française et européenne ont été faites en dollars et ont donc été progressivement sanctionnées par les autorités des Etats-Unis ».

Qu’en termes choisis, ces choses-là sont dites ! Or, la réalité des faits est nettement plus prosaïque. BNP Paribas paie le prix de s’être affranchi d’une loi américaine, l’International Emergency Economic Powers Act, de 1977 qui autorise le président américain à restreindre ou interdire le commerce en dollars avec certains pays pour des raisons géopolitiques. Lors des conclusions de l’enquête visant BNP Paribas, le ministre américain de la Justice, Eric Holder, a d’ailleurs été très direct (6) : « BNP Paribas a déployé d’énormes efforts pour dissimuler des transactions interdites, brouiller les pistes et tromper les autorités américaines ». On est loin d’une jurisprudence volatile où des failles légales permettent de contourner les textes.

De même, le DG deBNP Paribas se garde bien de mentionner nominativement les 3 pays où BNP Paribas a poursuivi son négoce de pétrole : Cuba, l’Iran et le Soudan. Trois nations mises au ban du commerce mondial à cause des violations répétées en matière de droits de l’homme (et aussi pour des contentieux politiques avec les USA !). Pas franchement le genre de pays qui colle pourtant avec les aspirations humanistes et responsables que proclame la banque dans ses chartes de responsabilité sociétale. Dès lors, pourquoi occulter cet aspect de la réalité alors même que les journaux en traitent abondamment ? Les instigateurs de ce contenu croient-ils que les clients vivent en vase clos et sans accès aux informations ? Cette façon d’aménager l’histoire laisse du coup un arrière-goût dérangeant d’être pris plus ou moins pour un neuneu. Au final, le courrier ne semble guère avoir convaincu les lecteurs comme l’indique un petit sondage en ligne proposé par l’hebdo économique Challenges. Seul un tiers des répondants s’admet satisfait des explications fournies.

La partie sera serrée

BNP - diversSi jusqu’à présent, BNP Paribas était effectivement parvenu à passer intact à travers les gouttes régulièrement crisiques du secteur financier (contrairement à Crédit Agricole, Société Générale, Crédit Suisse, JP Morgan, Barclays, HSBC, etc), l’amende salée propulse désormais la banque « dans un monde qui change » pour paraphraser son slogan institutionnel ! Terminée, la façade impeccable qu’assénait il n’y a encore pas si longtemps Jean-Laurent Bonnafé à des journalistes l’interrogeant sur le scandale du Libor (7) : « Notre entreprise à nous est gérée. Nous effectuons des contrôles tous les jours. Il n’y a donc pas besoin de faire davantage ».

La gifle réputationnelle reçue va désormais impliquer une révision de la communication de BNP Paribas. Dans un contexte généralisé de défiance exacerbée de l’opinion à l’égard des banques et d’intransigeance accrue des autorités politiques envers ces mêmes établissements encore souvent pétris d’arrogance et d’infaillibilité, il va falloir sérieusement songer à abandonner les explications lénifiantes et empressées de tourner la page. Dans sa lettre aux clients, le DG de BNP Paribas tente de rassurer en affirmant (8) : « Nous avons bien sûr tiré les enseignements de ces dysfonctionnements contraires à nos valeurs et à notre politique de banque responsable. Nous avons renforcé très significativement nos dispositifs de contrôle et de sécurité et avons pris les sanctions disciplinaires qui s’imposaient. Ces décisions ont été mises en œuvre pour que ces problèmes ne se reproduisent plus. Vous pouvez compter sur moi pour y veiller personnellement ».

Il aurait été beaucoup plus convaincant de précisément détailler plus amplement les mesures exactes prises par la banque pour que ne se reproduisent effectivement plus de pareilles violations. Or, le sujet est évacué en quelques lignes succinctes à la manière du chevalier du guet qui répétait durant sa ronde nocturne : « Dormez, le guet veille » ! Un peu court au regard des enjeux qui pèsent désormais sur la banque et son obligation d’honorer une facture sacrément salée !

Sources

– (1) – Stéphane Lauer – « La justice américaine fait plier BNP Paribas » – Le Monde – 2 juillet 2014
– (2) – Anne Michel – « Les salariés de BNP Paribas ne veulent pas pâtir de l’amende américaine » – Le Monde – 9 juillet 2014
– (3) – Lettre de Jean-Bernard Bonnafé adressée le 1er juillet aux clients de la BNP Paribas
– (4) – Christine Monin – « Qui va payer l’amende de la BNP ? » – Le Parisien Magazine – 11 juillet 2014
– (5) – Lettre de Jean-Bernard Bonnafé adressée le 1er juillet aux clients de la BNP Paribas
– (6) – Stéphane Lauer – « La justice américaine fait plier BNP Paribas » – Le Monde – 2 juillet 2014
– (7) – Isabelle Chaperon – « La banque qui marchait sur l’eau » – Le Monde – 2 juillet 2014
– (8) – Lettre de Jean-Bernard Bonnafé adressée le 1er juillet aux clients de la BNP Paribas