Confiance, communication & Information : Une équation condamnée à devenir impossible à résoudre sur le Web ?

En ces temps troubles infestés de « fake news » au moindre soubresaut de l’actualité, il devient de plus en plus difficile de discerner ce qui relève du factuel et crédible de ce qui découle de l’intox et de la manipulation. Ceci d’autant plus que la vitesse de propagation d’une information atteint des cadences supersoniques et planétaires à la fois. Communicants et journalistes sont évidemment les premiers sur le front pour tenter (pas toujours avec un franc succès) de contrer ce flux qui dit tout et son contraire. Toutefois, l’enjeu est aussi citoyen et démocratique. Si les « fake news » et autres contenus apocryphes continuent à se déverser, le risque est grand de voir la loi du « qui gueule plus fort » s’imposer et la confiance rompue. Tour d’horizon d’un vaste chantier.

A peine les tragiques attentats de Barcelone et Cambrils étaient-ils commis que des militants d’extrême-droite ont aussitôt viralisé sur les réseaux sociaux une rumeur mettant en cause la communauté musulmane d’Espagne. Selon eux, cette dernière refuse de condamner les odieuses attaques. En quasi 24 heures, ce message orienté a été partagé plus de 85 000 fois sur Facebook et Whatsapp (1) pour exciter la haine et diviser encore plus la société hispanique. Un jour plus tard, le réputé quotidien espagnol El Pais met en pièces ce message totalement faux avec une enquête fouillée et 7 preuves incontournables que l’opération de l’extrême-droite était mensongère. Seulement voilà ! Et là est tout le nœud gordien du problème. Ceux qui auront lu l’article El Pais sont rarement ceux qui ont cru et diffusé l’intox. D’autant plus que le temps de latence entre le déclenchement de la rumeur et la publication du reportage, il s’est écoulé une journée. Suffisant pour que les traces de la manip perdurent et rebondissent ultérieurement.

De quoi les « fake news » se repaissent ?

FAKE 1 - banniere communicationIl existe un dénominateur commun à toutes ces « informations » triturées et souvent présentées sous une forme crédible : la confiance très réduite de l’opinion publique à l’égard des médias classiques et plus généralement de ceux qui étaient les tenants officiels de la parole publique. Année après année, cette confiance ne remonte toujours pas. Pire, elle est même devenue une arme de campagne électorale pour Donald Trump qui morigène à longueur de temps les journalistes qui ne racontent pas ses fameux « alternative facts ».

Cette suspicion n’est pas nouvelle en soi. Et communicants et médias ont leur part de responsabilité dans cette défiance que le corps sociétal leur adresse. En France, tout le monde conserve en tête le discours médiatique bétonné du pouvoir et de la presse au sujet du nuage irradié de Tchernobyl qui n’est pas passé au-dessus du pays alors que tout prouvait scientifiquement le contraire. Ce type d’erreurs s’est régulièrement répété au point que même des informations pourtant authentiques passent pour des inventions ! Côté communication, certaines dérives ont également contribué à semer le doute. Entre verrouillage à triple tour des discours et communication enjolivée à l’excès, marques et entreprises n’ont pas toujours marqué des points. Une des illustrations les plus marquantes est le « greenwashing » auquel se sont longtemps adonnés les pétroliers pour faire croire que leurs activités n’avaient pas un impact environnemental aussi fort que ne le prétendaient des ONG écologistes. On a vu la suite et les rétropédalages qui ont dû être conduits !

Si la rumeur et le sentiment du « on nous cache tout, on nous dit rien » sont des postures aussi vieilles que l’humanité et que la propagande a de tout temps constitué un axe prisé des pouvoirs, jamais la société ne s’est retrouvée confrontée à une telle avalanche de contre-discours mensongers ou conspirationnistes. Des discours qui pullulent de surcroît avec une grande aisance grâce aux technologies de communication qui permettent à n’importe qui de raconter n’importe quoi et parce le niveau de méfiance dans la parole officielle atteint des seuils records très préoccupants.

De qui les « fake news » sont-elles l’apanage ?

FAKE 1 - cnn fake news_3Aujourd’hui, il faudrait sans doute une encyclopédie pour recenser in extenso tous les foyers où se concoctent les « fake news ». Néanmoins, on peut distinguer quelques grandes catégories assez récurrentes dont le terrain d’action privilégié est le Web social. En premier lieu, on trouve des groupes d’activistes. Qu’ils soient trois ou une centaine, peu importe à leurs yeux. L’idée va constituer surtout à se servir du levier des réseaux sociaux et autres outils corollaires pour créer un effet volume et générer du bruit autour de la cause qu’ils entendent faire connaître. Pour cela, ils peuvent employer diverses techniques comme l’automatisation des messages émis et des partages mutuels issus de faux profils créés pour la circonstance. D’autres vont chercher l’écho auprès d’un influenceur (un journaliste, un politique, une célébrité) qui va reprendre à son compte l’information reçue et lui conférer de fait un poids supplémentaire et une visibilité auprès … des médias ! Et puis, il y des usages plus sophistiqués comme le recours aux bots et aux algorithmes pour déclencher des mouvements de foule virtuels. En revanche, les tenants de ces « fake news » partagent tous la plupart du temps une inclinaison forte pour l’extrémisme, la vision binaire et ce qui le conforte dans ses opinions radicales. D’où cet acharnement régulier à saisir toutes les opportunités pour attaquer leurs adversaires désignés.

Breizh.info est un site d'extrême droite. Dreuzh.info un site sioniste extrême prmi des sources classiques !
Breizh.info est un site d’extrême droite. Dreuzh.info un site sioniste extrême prmi des sources classiques !

Une deuxième catégorie est aussi à la manœuvre avec des moyens sensiblement plus importants : les sites de contre-information, réinformation, alter-information, etc. Tous ces libellés largement mis en avant auprès des lecteurs prospèrent justement sur le postulat qu’on ment totalement à l’opinion publique, qu’on lui cache la vérité et qu’on la manipule notamment à travers les médias traditionnels qui sont évidemment de mèche avec l’élite, l’oligarchie etc. En France, ces sites d’obédiences très différentes pullulent à tous niveaux. Du local comme le site Gros Dijon qui entend déboulonner le quotidien local Le Bien Public ou alors du national comme les plus connus (Egalité & Réconciliation, Boulevard Voltaire, Salon Beige, Fdesouche), voire de l’international à la botte de certains pays (Russia Today en version française, Sputnik News ou encore Dreuzh.info). Ces sites brassent des audiences considérables, souvent engagées et en phase avec la cause et n’hésitant à viraliser les contenus dans leurs propres espaces sociaux. A tel point que sur certains sujets, on peut tomber sur ces sites placés au même niveau que Le Monde.fr, Les Echos.fr ou autres sur les « newsfeed » de Facebook ou dans Google Actualités. Un espace d’exposition « révé » pour les « fake news » car peu de lecteurs prennent le temps de savoir qui est vraiment la source de l’information.

Une troisième catégorie est aujourd’hui en train d’émerger progressivement : le détournement de l’intelligence artificielle pour fabriquer des faux discours. La technique est encore au stade expérimental mais nul doute que certains acteurs mal intentionnés sauront capitaliser sur le potentiel de l’outil. En juillet 2017(2), des chercheurs scientifiques de l’université de Washington sont en effet parvenus à créer un faux discours vidéo de Barack Obama qui une fois visualisé, présentait toutes les caractéristiques d’un vrai ! Les mots proviennent d’extraits audio de l’ancien président. Ils sont ensuite remontés avec un autre sens contextuel puis grâce à la technologie synchronisés avec les mouvements de bouche de l’orateur. L’effet est effectivement bluffant et suscite pas mal de questions déontologiques même si les concepteurs de l’expérience se veulent rassurants.

La résistance s’organise mais …

FAKE 1 - InfobesiteActuellement Partner chez @Futurs_io mais encore récemment ex-conseiller du président de la République et directeur adjoint du Service d’Information du Gouvernement, Romain Pigenel tire effectivement la sonnette d’alarme devant le phénomène plus que croissant des « fake news ». A ses yeux, « la précarisation de la vérité » est plus que latente (3) : « Cela désigne à la fois un nouveau modèle de rationalité et un nouveau paradigme cognitif, dont on peut résumer à grands traits les caractéristiques : moyennisation et nivellement des émetteurs d’informations (sous l’effet conjoint de la démocratisation des moyens de production, de l’explosion de l’offre et de l’effet uniformisateur des réseaux sociaux, dont je parle ici) ; infobésité et compétition attentionnelle ; intelligence assistée (les algorithmes des moteurs de recherche biaisent autant qu’ils aident notre réflexion) ; enfin, bouleversement des critères de jugement de la vérité (méfiance structurelle envers les institutions, redistribution de la confiance, et règne de la recommandation de pair à pair). Tous ces phénomènes aboutissent à une ère du doute et du relativisme généralisé par rapport à l’information, surtout quand elle est « officielle ».

Il existe pourtant des antidotes dont certains sont très actifs depuis de nombreuses années. Aux USA, Snopes s’évertue inlassablement à identifier toutes les rumeurs, fake news et autres fadaises pour ensuite les décortiquer et leur opposer des faits. C’est lui en 2016 qui a démasqué le mensonge émanant d’un site Web pro-Trump annonçant le Pape François apportait son soutien à la campagne de l’actuel hôte de la Maison Blanche. En France, un site comme Hoaxbuster opère sur les mêmes principes. Malheureusement, ces sites et d’autres n’ont pas une forte notoriété au sein de l’opinion publique qui rarement songent à consulter ces sites avant de partager un contenu à toute volée.

FAKE 1 - Logo DecodexLes médias s’organisent aussi avec la mise en place de dispositif de « fact-checking » bien qu’ils se fassent encore avoir par des faiseurs de « fake news » comme en atteste par exemple la fausse opération « burkini » en Algérie que nombre de médias français ont relayé prestement en citant une page Facebook d’un jeune évoquant une telle opération (4). Il n’en demeure pas moins que la tendance est dorénavant à muscler les équipes. Ainsi, le magazine hebdomadaire allemand Der Spiegel emploie actuellement 70 personnes à plein temps (5) pour épauler la rédaction et traquer les « fake news ». Début 2017, le quotidien Le Monde a lancé auprès de ses lecteurs, Decodex, un moteur de recherche pour vérifier la fiabilité des sites d’information. Bref, les initiatives et les prises de conscience s’opèrent. Y compris chez les GAFA demeurés longtemps passifs face aux « fake news ». Depuis, tous ont annoncé des projets pour mieux détecter ces dernières même si pour l’instant tout n’est pas couronné de succès.

Et si l’éducation était la clé ?

Si les « fake news » se portent si bien, c’est qu’elles profitent aussi de « l’infobésité et la compétition attentionnelle » qu’évoque plus haut Romain Pigenel. Aujourd’hui, on consomme l’information comme un hamburger avalé en 30 secondes. Ce nivellement informationnel constitue un terreau fertile où plus rien n’est hiérarchisé et où tout est mis en doute, même les évidences les plus avérées. A cet égard, la fondation Mozilla, éditrice du navigateur Firefox, vient de proposer une initiative très intéressante baptisée Mozilla Information Trust Initiative (Miti). Il s’agit d’une batterie d’outils pour juguler la désinformation sur Internet. Mais point particulier et majeur, elle vise à éduquer les internautes en leur donnant des outils pour décrypter la fiabilité des informations lues sur la Toile et à financer des recherches universitaires sur le phénomène.

FAKE 1 - EducationOr c’est bien là que réside le problème des « fake news ». Outre la confiance chahutée envers les médias, les jeunes générations ne reçoivent bien souvent aucune éducation sur l’information, sa fabrication, sa contextualisation et les nécessaires prises de recul et d’esprit critique qu’il convient d’apprendre. Un nombre impressionnant de jeunes gobe sans barguigner les alertes infos reçues et préfère s’en remettre à sa communauté amicale pour se forger une opinion sur un sujet donné. Et s’ils ont besoin de creuser, Google et Wikipedia sont les grands incontournables avec souvent la croyance bien ancrée que les 10 premiers résultats du moteur de recherche sont les 10 contenus les plus fiables.

Il existe certes bien quelques actions en France menées dans les écoles pour expliquer comment fonctionnent des vrais médias comme le lancement récent, dans les primaires et au collège, de l’«Education aux médias et à l’information» (EMI) ou encore le site Media Education.fr crée en 2014. Il y a aussi le projet de l’enseignante Rose-Marie Farinella qui anime des ateliers qu’on peut retrouver sur YouTube (voir ci-dessous). C’est sans doute là que les GAFA pourraient également être les plus utiles en contribuant à enseigner et à soutenir des projets de ce type. Du côté des communicants et des journalistes, la responsabilité est également majeure. Bien qu’il existe des chartes déontologiques professionnelles, trop de journalistes travaillent encore dans l’approximation. Idem chez les communicants où les bons vieux réflexes d’occulter ou de biaiser ressortent du chapeau. Donnant par la même du grain à moudre à ceux qui fabriquent des « fake news ». Il en va clairement de l’avenir de la confiance informationnelle en ligne. Sinon, les temps prochains risquent d’être sacrément compliqués pour la presse et les communicants. Comme l’écrivent fort justement Nicolas Gauvrit et Elena Pasquinelli dans le dernier numéro de Cerveau & Psycho (6) : « Face au pullulement d’informations contradictoires sur internet et les réseaux sociaux, l’esprit critique n’est plus un luxe, c’est une question de survie« . Un site comme Esprit Critique peut d’ailleurs y aider !

Sources

– (1) – Pablo Canto – « 7 respuestas al viral que acusa a los musulmanes de no manifestarse tras los atentados » – El Pais – 18 août 2017
– (2) – Alexis Orsoni – « L’avenir des fake news ? Une université américaine parvient à créer un faux discours de Barack Obama » – Numérama.fr – 12 juillet 2017
– (3) – Romain Pigenel – « Fake news et vérité précaire : comment gérer le risque informationnel ? » – Futurs.io – 20 juillet 2017
– (4) – « Une fausse «opération bikini» en Algérie enflamme les médias français » – Libération – 8 août 2017
– (5) – Lucinda Southern – « Inside Spiegel’s 70-person fact-checking team » – Digiday – 15 août 2017
– (6) – Nicolas Gauvrit et Elena Pasquinelli – « Comment enseigner l’esprit critique » – Cerveau & Psycho – N°91 – Septembre 2017

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