Comment communiquer sur la mort d’un terroriste ? Les cas d’école divergents Obama et Trump

Dans la foulée de la confirmation officielle par Donald Trump de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, sinistre chef sanguinaire de l’organisation terroriste Daech, l’animateur et humoriste américain Jimmy Kimmel s’est livré à un bluffant comparatif vidéo entre Barack Obama et Donald Trump. Les deux ont en effet en commun le privilège d’avoir pu annoncer en leur temps le décès d’une figure de proue du terrorisme islamiste. L’ancien hôte de la Maison Blanche a prononcé en mai 2011 une déclaration solennelle sur l’élimination de Oussama Ben Laden, chef historique d’Al Qaïda, par les forces spéciales militaires américaines. Au-delà de l’effet hilarant de la vidéo, celle-ci met également en évidence deux styles de communication radicalement différents sur un même sujet. Analyse et perspectives.

Jimmy Kimmel se doutait-il que son mash-up vidéo confrontant les deux modes de discours des 44ème et 45ème présidents des Etats-Unis susciterait autant d’engouement au sein des téléspectateurs fidèles de son talk-show diffusé depuis 2003 sur la chaîne ABC ? Non seulement, il a fait carton plein en termes d’audience mais la vidéo est aussi devenue virale. Depuis le 28 octobre, elle enregistre plus de 4,2 millions de vues sur YouTube. Sur Twitter, le mini-clip est liké plus de 475000 fois et partagé plus de 173000 fois. Il faut bien avouer que la manière d’annoncer la mort de Ben Laden par Barack Obama et celle adopté par Donald Trump sur la mort d’Al Baghdadi sont aux antipodes de la communication politique. Quel regard porter sur ce décalage flagrant ?

Sobriété vs. Fanfaronnade

On savait les deux hommes opposés à tout point de vue. Mais même sur une question éminemment géopolitique à l’impact planétaire comme le terrorisme, l’ancien et l’actuel locataire de la Maison Blanche divergent totalement. Lorsqu’en mai 2011, Barack Obama prend la parole pour donner une allocution présidentielle sur la mort de Ben Laden, celui-ci n’y consacre que 9’30’’ où il se contente de distiller avec gravité les faits qui ont conduit à l’élimination d’un des plus dangereux terroristes au monde. La tonalité est sobre et les mots soigneusement choisis au trébuchet de la solennité requise. Aucun jugement de valeur n’est émis. Le président Obama s’astreint à rester dans les règles du discours diplomatique même si cette annonce constitue une immense victoire pour son gouvernement et son pays.

Avec Donald Trump, c’est une toute autre histoire qui s’enclenche. L’allocution de celui qui tire plus vite que son ombre sur Twitter, va s’éterniser pendant … 48 minutes ! Le président Trump est sans hésiter dans un registre jubilatoire. Il appuie ostensiblement sur chaque syllabe du patronyme de l’ennemi n°1 pour dire qu’il est mort et bien mort. Ensuite, il livre la description de l’opération menée par les militaires américains. Le style est en roue libre et plutôt proche d’un film de baston à la Chuck Norris que celui d’un rapport officiel de l’armée. Lorsque Trump narre les faits (de façon plutôt décousue par ailleurs), on oscille entre le sketch et le café du commerce. La conclusion est du même acabit lorsqu’il s’agit de qualifier la mort d’Al Baghdadi qui est celle « d’un chien » avec dans le sillage, une floppée d’épithètes peu amènes et volontairement provocateurs.

Le grand écart continue

Ben Laden mort, la présidence Obama s’en était strictement tenu au discours protocolaire. Hors de question de déclassifier les vidéos enregistrées par drone et/ou par les commandos opérant sur le terrain. La même attitude est adoptée en ce qui concerne les photos du cadavre de Ben Laden. La Maison Blanche reconnaît les avoir en possession mais se refuse à les rendre publiques par « risque de sécurité nationale ». Lors d’un entretien accordé à l’émission 60 Minutes sur CBS, Barack Obama précise d’ailleurs sa volonté de ne pas en rajouter (1) : « Il est important pour nous de s’assurer qu’aucune photo « graphique » de quelqu’un qui a été tué dans la tête, ne traîne quelque part comme une incitation à la violence supplémentaire ou comme outil de propagande. Nous ne sommes pas ainsi. Nous n’exhibons pas ces choses comme des trophées ». De fait et pour rester sur cette ligne de conduite, la dépouille de Ben Laden sera inhumée en mer selon le rite musulman.

C’est une option absolument inverse que Donald Trump a choisie pour capitaliser sur la mort d’Al Baghdadi. A la suite de son discours de bateleur pas mécontent de lui-même, ordre a été donné au Pentagone de dévoiler aux médias et à l’opinion publique les images aériennes du raid militaire effectué dans la cache où se terrait le chef de Daech. Et histoire d’ajouter une de ces fameuses « good stories » très prisées par les Américains, un vibrant hommage a été rendu au chien éclaireur qui a été blessé par l’explosion du gilet de bombes d’Al Baghdadi. Donald Trump s’est fendu d’un tweet intitulé « American Hero » et accompagné d’une photo où il remet une décoration militaire au canidé, photo qui s’avère vite être un grossier photo-montage créé à la va-vite pour la circonstance.

Quels effets respectifs ?

En ne voulant pas surjouer la victoire acquise sur Ben Laden, l’administration Obama a usé d’une stratégie de communication fort honorable, soucieuse d’éviter des surenchères médiatiques pouvant conduite à d’autres excès. Pourtant, ces précautions vont s’avérer en partie inefficaces, notamment dans le camp conservateur américain. L’association de surveillance des activités de l’Etat Américain, Judicial Watch, d’obédience conservatrice, va même engager un procès pour faire divulguer les photos post-mortem de Ben Laden au motif que le gouvernement cache quelque chose ou qu’il a délibérément détruit des pièces à conviction. Le demandeur sera débouté par la justice mais s’ensuivra dans la foulée un essaimage de fausses photos du corps de Ben Laden sur les réseaux sociaux.

C’est sans doute pour cette raison que l’administration Trump s’est inscrite à rebours en décidant d’ouvrir les vannes de l’information sur l’élimination d’Al Baghdadi. Cela permet de surcroît à Trump de surfer sur un succès en politique étrangère (un domaine où il n’excelle globalement pas vraiment) et de ressouder ainsi fièrement sa base électorale grâce à l’éradication d’un terroriste. Tout en anticipant toutefois ouvertement en parallèle sur le fait que Daech va probablement vouloir mener des représailles. Mais qu’importe le fond du sujet aux yeux de Trump (actuellement empêtré par ailleurs dans la procédure de demande de destitution exercée à son encontre), il s’agit pour lui de reprendre à nouveau la main au niveau national et de montrer qu’il est un responsable politique qui assume efficacement son combat contre le terrorisme. Et ça marche auprès du quidam moyen américain.

De la simplicité au simplisme

A la différence de Barack Obama, la communication de Donald Trump n’a jamais été empreinte d’une grande subtilité. Entre les tweets balancés en rafales et à l’emporte-pièce et les assertions énormes et mensongères au titre de la « vérité alternative », Trump ne fait pas dans la dentelle. Sa stratégie de communication vise essentiellement à parler et à toucher le cœur de l’opinion publique américaine pas forcément encline elle aussi à faire preuve de plus de finesse dans ses perceptions et des attentes. Sur un sujet de géopolitique et de terrorisme, Donald Trump maintient sa communication de vendeur de savonnette qui cherche à tout prix à faire des « deals ». Qu’importe les considérations périphériques (mais pourtant diablement cruciales), l’enjeu est de frapper les esprits avec des mots et des images simples qui vont droit aux tripes de l’électeur.

Force est de reconnaître que cette communication populiste et décomplexée rencontre un écho soutenu dans l’opinion publique aux Etats-Unis comme dans bien d’autres pays. Les préventions responsables d’un Barack Obama ne touchent pas vraiment l’âme du citoyen moyen qui préfère les discours à grosses louches de testostérone politique. Pourtant, des voix se sont élevées aux USA suite à l’allocution vantarde de Trump sur la disparation d’Al Baghdadi. L’une d’entre elles, est celle de la diplomate et ancienne ambassadrice des Etats-Unis au Qatar. Dana Shell Smith a été aux premières loges de la communication de la présidence Obama lors de la mort de Ben Laden. Elle déplore l’attitude hâbleuse de l’actuel président qui constitue un risque non négligeable (2) : « Il est de la responsabilité absolue du gouvernement des Etats-Unis d’assurer la protection et la sécurité des Américains à la fois sur le territoire national et à l’étranger. Utiliser ce genre de langage émotionnel et provocateur que nous avons vu dimanche, peut certes raviver le soutien national mais aussi exciter les successeurs d’Al Baghdadi et de tous ceux qui se tournent vers les voies extrêmes. Ce sont des gens qui peuvent être mués par la violence non seulement à l’égard des troupes américains ou des diplomates opérant à l’étranger mais aussi envers leurs familles, les étudiants américains, les hommes d’affaires et les touristes qui constituent des cibles faciles ».

Malheureusement, l’ère contemporaine ne semble guère réceptive aux dirigeants qui s’efforcent d’avoir une communication mesurée lors de situations et de faits graves. Si la vidéo de Jimmy Kimmel fait rire tant le contraste entre Obama et Trump est aussi énorme que le jour et la nuit, elle souligne néanmoins la vogue actuelle des discours binaires qui certes s’expriment avec des mots plus simples qu’un certain « establishment » mais qui dérapent franchement de la simplicité au simplisme le plus radical et fallacieux. Existe-t-il pour autant un antidote à la parole populiste qui a « l’art » de tout amalgamer et de flatter les instincts pas toujours censés de l’opinion publique ? A voir le parti Démocrate péniblement ramer aux USA devant le rouleau compresseur primesautier et flagorneur de Trump, les questions et les préoccupations affleurent. Cette dualité communicante Trump/Obama commence dangereusement à se transposer en France (et en Europe) entre un Emmanuel Macron cherchant à développer une certaine hauteur de vue et une Marine Le Pen qui ne s’embarrasse pas de fioritures, ni de complexité. A méditer chez les stratèges de la com !

Sources

– (1) – Adam Taylor – « Why Obama didn’t release footage of the raid that killed Osama bin Laden » – The Washington Post – 30 octobre 2019
– (2) – Dana Shell Smith – « How Trump’s Gilding the Lily on Baghdadi Death Will Return to Haunt Americans » – Just Security – 27 octobre 2019



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