Jusqu’où peut-on parler de journalisme dans le cas de Taha Bouhafs ?

Il n’en finit pas de cliver, y compris dans les rangs des journalistes où une partie le voit comme l’un des leurs injustement stigmatisé tandis que d’autres estiment qu’il dévoie les règles du journalisme pour s’adonner à l’agitprop. Il faut bien avouer que Taha Bouhafs ne mégote pas sur les mots et les actes dès lors qu’il s’agit de couvrir une manifestation sociale et de faire parler de lui au passage. Collaborateur au site d’information « Là-Bas si j’y suis » connu pour son positionnement éditorial proche de la gauche altermondialiste et anticapitaliste, Taha Bouhafs alimente régulièrement la chronique au point de bousculer et d’interroger la définition du rôle et des devoirs du journaliste.

« Je suis actuellement au théâtre des Bouffes du Nord (Métro La Chapelle). Trois rangées derrière le président de la République. Des militants sont quelque part dans le coin et appelle [sic] tout le monde à rappliquer. Quelque chose se prépare… la soirée risque d’être mouvementée » (1). Ce message provocant émane du compte Twitter de Taha Bouhafs qui s’est procuré un billet pour se glisser dans la salle où se joue une représentation théâtrale devant des centaines de spectateurs dont un couple présidentiel. Quelque temps avant de se faire embarquer par la police en garde-à-vue, l’impétrant en remet une couche en tweetant à ses abonnés s’il ne devrait pas jeter une chaussure à la face d’Emmanuel Macron, faisant là allusion au jet de godasse que George W. Bush avait reçu en 2008 de la part d’un journaliste irakien. Une fois de plus, Taha Bouhafs a frappé en invoquant sa sacro-sainte qualité de journaliste. Usurpée ou légitime ?

C’est Bouhafs qu’on « assassine »

Son fait d’armes viralisé sur les réseaux sociaux lui a en tout cas aussitôt valu le soutien appuyé d’Edwy Plenel, inoxydable pourfendeur de la Macronie (2) : « C’est une vidéo de @T_Bouhafs qui a révélé les violences de Benalla le 1er mai 2018. Sans lui la part d’ombre de la présidence Macron n’aurait pas été connue. La répression qui le vise s’attaque à notre droit de savoir. Voici ce qu’il disait à @Mediapart ». Et d’ajouter un lien vers une interview vidéo où le jeune homme déclare qu’on l’empêche de travailler en tant que journaliste et que la police le harcèle constamment.

Dans la foulée, un communiqué co-signé Reporters en Colère et Acrimed, une association très critique et très revendiquée à gauche tendance radicale, dénonce la garde-à-vue de Taha Bouhafs et y voit une énième atteinte à la liberté de la presse en soulignant notamment (3) « qu’il n’a commis aucune infraction et ne faisait qu’exercer son droit d’informer (…) Les charges qui pèsent contre Taha doivent être abandonnées. Informer n’est pas un délit, nous n’aurons de cesse de le rappeler ».

Il faut rappeler que Taha Bouhafs n’en est pas à son premier coup d’éclat « journalistique ». Il est en effet celui par lequel le scandale de l’affaire Benalla éclatera via les images qu’il a tournées place de la Contrescarpe durant une manifestation estudiantine où Alexandre Benalla en uniforme de police matraque gaiement deux contestataires. Le personnage est de nouveau sur le terrain lors de l’occupation de la faculté de Tolbiac où il contribue par ailleurs à diffuser la rumeur (fausse) d’un étudiant gravement blessé par la police. Plus récemment, il est encore dans les bons coups en publiant un reportage vidéo sur l’invasion mouvementée du siège de la CFDT par des grévistes. Avec l’épisode des Bouffes du Nord, Taha Bouhafs grimpe encore en notoriété et attise à sa grande satisfaction, un virulent débat entre politiques, journalistes et internautes qui s’étripent pour déterminer si Bouhafs est un journaliste, un militant ou les deux à la fois. En tout cas, il semblerait disposer de sacrées sources d’information pour être si souvent au bon moment et au bon endroit !

Journaliste statutairement

Le cas Bouhafs n’en finit pas en tout cas de nourrir la controverse autour d’une question-clé : à partir de quand est-on ou n’est-on plus un journaliste ? En juin 2019, CheckNews, l’équipe de fact-checking de Libération s’était livrée à un intéressant travail d’analyse (4) pour tenter de déterminer si oui ou non, Taha Bouhafs pouvait légitimement revendiquer le statut de journaliste. Plusieurs critères sont alors passés au crible et tout d’abord la définition que le Code du Travail donne du journaliste.

L’article L7111-3 dit que « toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources ». Or CheckNews rappelle que Taha Bouhafs correspond en tout point à cette définition (5) « puisqu’il est salarié, depuis la fin de l’année 2018, du site d’actualités Là-bas si j’y suis, créé par Daniel Mermet en 2015 et qui est reconnu par la Commission paritaire des publications et agences de presse ». Bouhafs tweetera même un scan de sa fiche de paie pour souligner qu’il est bien employé par un organe de presse.

Les détracteurs arguent ensuite le fait que Taha Bouhafs n’a suivi aucune école de journalisme (et notamment aucun établissement reconnu par la convention collective des journalistes) et qu’il ne détient aucune carte de presse délivré par la commission de la carte. Ces deux critères sont effectivement avérés. Mais c’est sans doute là l’un des grands paradoxes de la profession de journaliste. Même s’il existe d’excellentes écoles pour apprendre le métier et ses règles ainsi qu’une carte officielle pour attester de la fonction de journaliste et de sa pratique, le journalisme contrairement à d’autres professions admet en son sein des candidats qui n’ont suivi aucune filière de formation et qui ne sont pas en possession du sésame tricolore « Presse ». Nombre de médias comptent depuis longtemps dans leurs rangs, des reporters venus de divers horizons universitaires, voire autodidactes. Techniquement et statutairement, il est donc difficile de ne pas accorder le statut de journaliste à Taha Bouhafs.

L’engagement militant est-il compatible ?

Pour autant, le jeune homme continue de nourrir les controverses et les ambivalences. Il ne s’en est d’ailleurs jamais caché. Son engagement militant est en permanence argué par Bouhafs qui s’est longtemps senti en proximité intellectuelle avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, la France Insoumise, bien qu’il affirme depuis février 2019 avoir pris de la distance. Il n’en demeure pas moins qu’il reste une figure de proue à en juger le nombre de tweets de soutien reçus (comme Eric Coquerel, Alexis Corbière, Obono, etc) réclamant illico l’abandon de sa garde-à-vue après sa guignolade au théâtre des Bouffes du Nord.

De fait, il travaille également depuis décembre 2018 pour le site d’information « Là-bas si j’y suis » qui est l’émanation d’une ancienne émission de radio sur France Inter notoirement connue pour ses positions à la gauche de la gauche. Pour certains de ses pairs, cet engagement appuyé n’est pas incompatible avec l’exercice du journalisme. Le 11 juin 2019, lors d’une interpellation en plein reportage, il reçoit même le soutien de 23 sociétés de journalistes et de rédacteurs de médias traditionnels qui publient une vibrante tribune pour sa défense et accusent la police d’entrave à la liberté de la presse.

Néanmoins, le journalisme peut-il vraiment se conjuguer avec un engagement politique marqué ? Il serait bien évidemment hypocrite de répondre non tant la culture et la tradition du journalisme français ont toujours mélangé les deux registres. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer au parcours (toutes proportions gardées avec Bouhafs !) de Jean Jaurès. En parallèle de son longue carrière politique, il se consacre au journalisme lors de l’affaire Dreyfus pour le compte du quotidien La Petite République étiqueté socialiste républicain. Par la suite, il fondera même le célèbre journal L’Humanité qu’il dirigera jusqu’à son assassinat. Cette imbrication entre politique et journalisme est sans doute nettement moins prononcée aujourd’hui, ou du moins assumée comme telle. Il existe certes quantité de médias ouvertement associé à un courant politique comme par exemple Valeurs ou en Libération. On trouve aussi des éditorialistes qui ne cachent pas vraiment leurs opinions politiques comme Eric Brunet (foncièrement à droite) ou encore Bernard Guetta qui est d’ailleurs devenu député européen pour la majorité présidentielle en 2019.

L’engagement est pour ainsi dire consubstantiel à l’ADN du journalisme français. Celui qui en parle le mieux sans conteste est Albert Camus. Avant d’être le renommé écrivain, il a embrassé la profession de journaliste à Alger Républicain en 1938 puis fut éditorialiste pour le prestigieux journal Combat et plus brièvement pour L’Express. Docteur en sciences de l’information et auteure de « Albert Camus, journaliste« , Maria Santos-Sainz trace un fin portrait du journaliste engagé camusien (6) : « Il pratique un journalisme d’intentionnalité, qui porte un regard critique sur l’impartialité supposée. L’objectivité n’est pas la neutralité. Aujourd’hui encore, Camus journaliste reste un modèle de journalisme, exigeant, honnête, intègre, critique du sensationnalisme ». Et l’universitaire d’ajouter ces deux éléments fondamentaux (7) : « S’il vivait encore, il serait contre la course aux clics et contre le fait d’informer vite au lieu d’informer bien. +Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde+, disait-il. Il va là où sa conscience le guide, là où il peut donner une voix aux sans voix, débusquer les ombres des pouvoirs, là où les autres médias ont déserté ».

La défiance en toile de fond

Il est donc entendu que le métier de journaliste ne peut pas se borner à une simple retranscription factuelle des faits mais peut aussi s’engager et défendre des causes sociétales. L’exercice devient nettement plus ambivalent quand il s’agit de politique pure. C’est très probablement pour cette raison que les médias font l’objet d’une défiance qui n’en finit pas de la part des citoyens.

Indicateur fiable de cette confiance en décrépitude, le 32e Baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar pour La Croix, vient à nouveau de souligner cette tendance durable où la crédibilité accordée aux différents supports et la perception de l’indépendance des journalistes (particulièrement à l’égard des politiques) sont au plus bas. C’est d’ailleurs cette dialectique que cultive en permanence Taha Bouhafs pour justifier son propre engagement et morigéner l’establishment journalistique. A longueur de temps, il cible ceux qu’il qualifie d’éditocrates à la botte du pouvoir en citant par exemple Christophe Barbier, l’ancien directeur de la rédaction de l’Express, qui livre selon lui, des chroniques « vendues » au gouvernement actuel.

C’est donc sur cette suspicion permanente qu’a éclos ces dernières années une flopée de petits médias indépendants comme Street Press, Taranis News, etc qui entendent montrer, images fortes à l’appui, ce que soi-disant les médias traditionnels occultent ou du moins relèguent au dernier rang de leurs priorités éditoriales. C’est ce même filon que Taha Bouhafs a décidé d’exploiter dans ses reportages. Pour autant, celui qui se voudrait un Rouletabille du 21ème siècle prête le flanc à bon nombre de critiques. S’il est acquis que statutairement Bouhafs coche les cases de la définition du journaliste, l’exigence déontologique semble en revanche passée à la trappe. Lors de l’occupation de la faculté de Tolbiac, le personnage n’a pas ménagé sa peine pour relayer l’infox qui voulait qu’un étudiant était à deux doigts de passer de vie à trépas à cause des forces de l’ordre. Même s’il s’en est excusé par la suite, c’était aussi le même qui cherchait la confrontation avec un policier en le tutoyant et en l’abreuvant d’invectives comme « Vous êtes de grosses merdes ! » (8). Pas sûr que le journalisme engagé d’Albert Camus aurait cautionné cette étrange façon de couvrir des événements en les orientant d’une part et en insultant d’autre part ce qui ne rentre pas dans le cadre de la pensée militante de Bouhafs.

Et la déontologie, bordel ?

Être journaliste, c’est enfin (et surtout) respecter et appliquer autant que faire ce peut, deux textes fondateurs de la profession. Le premier est la Charte de Munich. Etablie en 1971 et adoptée par la Fédération européenne des journalistes, celle-ci fixe 10 devoirs et 5 droits imprescriptibles à tout acteur se prévalant du journalisme. D’ores et déjà, il advient que Taha Bouhafs est hors des clous pour deux devoirs : le 8ème qui prévoit de s’interdire la calomnie et la diffamation et le 9ème qui prévoit de ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui de propagandiste. L’autre texte de référence est la Charte des devoirs professionnels des journalistes français. Adopté en 1918 par le Syndicat national des journalistes, puis révisé en 1938, celui mentionne notamment qu’un journaliste professionnel « n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée ».

Là encore, les agissements d’un Taha Bouhafs interpellent. Si critiquable puisse être Christophe Barbier pour des éditoriaux possiblement orientés politiquement, l’a-t-on déjà vu inciter le public à commettre des actions militantes ? Pour Taha Bouhafs, cela ne semble pas poser un problème. En mars 2019, il appelait dans un tweet à se mobiliser (9) contre la mort accidentelle de deux jeunes délinquants à Grenoble. Résultat : des CRS et des pompiers attaqués à coups de cocktails Molotov.

Depuis, Taha Bouhafs a récidivé avec l’épisode des Bouffes du Nord. Samedi soir, il a été déféré devant un juge d’instruction qui mènera une information judiciaire pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations » et « organisation d’une manifestation non déclarée ». Dans les annales du journalisme, on cherche encore pareil cas où un représentant de la presse se retrouve mis en cause pour ce type de motif. Bouhafs a certes gagné ses galons de martyr aux yeux de la frange insoumise et totalement allergique au pouvoir en place. Mais a-t-il agi en tant que journaliste soucieux de ses devoirs déontologiques ? La question demeure plus que jamais ouverte.

Sources

– (1) – Tweet du 17 janvier 2020 de Taha Bouhafs
– (2) – Tweet du 18 janvier 2020 d’Edwy Plenel
– (3) – Communiqué conjoint du 18 janvier 2020 d’Acrimed et Reporters en Colère
– (4) – Jacques Pezet – « Taha Bouhafs est-il journaliste ? » – Libération – 20 juin 2019
– (5) – Ibid.
– (6) – « Camus journaliste, une passion pour la justice et la liberté » – L’Express – 1er juin 2019
– (7) – Ibid.
– (8) – André Perrin – « Taha Bouhafs: journaliste, vraiment ? » – Causeur.fr – 3 juillet 2019
– (9) – Ibid.



2 commentaires sur “Jusqu’où peut-on parler de journalisme dans le cas de Taha Bouhafs ?

    1. Olivier Cimelière  - 

      Qui a écrit ceci sur ce blog :
      « Difficile de rester insensible lorsqu’on voit passer à cadence régulière, des extraits vidéos où des policiers (ou des gendarmes) rouent à coups de tonfa une jeune femme tombée à terre qui tente vainement de se protéger. Difficile d’admettre le croche-pied déplacé et gratuit d’un membre des forces de l’ordre qui fait chuter une autre jeune femme interpelée par des collègues. Difficile encore de refréner une crispation énervée lorsqu’un CRS vise et tire avec son lanceur de balles à bout portant un manifestant qui lui fait face. Difficile enfin de ne pas être pétrifié et indigné devant l’arrestation du livreur à scooter qui est plaqué au sol et molesté avant de décéder d’un arrêt respiratoire à son arrivée à l’hôpital. Pour un humain normalement constitué, ces scènes de violence inouïe sont tout bonnement inacceptables »

      Si ces phrases sont de la relativisation des violences policières, alors il vous faut consulter un sémanticien et lire un dictionnaire …

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