Légionnaire masqué : Quand les médias sociaux réécrivent l’histoire

Au beau milieu de l’opération militaire Serval au Mali en janvier 2013, un légionnaire français s’était soudainement retrouvé sous les feux de la rampe médiatique. Photographié par un reporter de l’AFP, le soldat était grimé avec un masque à tête de mort au graphisme directement inspiré du jeu vidéo de guerre « Call of Duty ». Le cliché fut même repris en couverture de feu l’hebdomadaire américain Newsweek puis déclencha une controverse au sein de l’état-major français qui réprimanda l’impétrant. Le 22 novembre, le combattant déchu est revenu dans l’actualité à cause d’un sordide fait divers lui valant 3 ans de prison avec sursis. Pourtant, sur les médias sociaux, l’émotion est vive et dresse de l’homme un portrait de martyr injustement abandonné par l’armée et la nation. Décodage d’un mythe plus nuancé qu’il n’y paraît.

Bien que son identité demeure toujours inconnue du grand public, jamais un soldat français n’aura connu un tel quart d’heure gloire warholienne en s’affublant d’un foulard macabre sur le visage pour partir au combat contre les milices terroristes occupant le Nord du Mali au début de 2013. Repérée par un photographe de l’Agence France Presse et aussitôt capturée, l’image de cette dégaine martiale provoqua alors une virulente polémique. Les réseaux sociaux s’emparèrent prestement du sujet avec d’emblée deux camps bien tranchés: ceux qui s’offusquaient d’une telle attitude provocante et ceux qui s’enthousiasmaient pour ce combattant hors normes déterminé à bouter l’ennemi intégriste.

L’état-major en mode communication commando

La photo par laquelle tout est arrivé (Photo AFP Issouf Sanogo)

La photo par laquelle tout est arrivé (Photo AFP Issouf Sanogo)

Conscient des potentiels pièges que recèle ce sujet envenimé, l’état-major des armées s’empresse illico de condamner l’attitude du militaire français lors d’un point presse. Porte-parole de l’état-major des armées françaises, Thierry Burkhard choisit de prendre ses distances vis-à-vis de ce légionnaire ultra-guerrier (1) : « Cette image n’est pas représentative de l’action que conduit la France au Mali à la demande de l’Etat malien et de celle que mènent ses soldats, souvent au péril de leur vie ».

Et de promettre des sanctions exemplaires pour celui qui a mélangé jeu vidéo et guerre réelle. Sanctions qui se traduiront par plusieurs jours d’arrêt sans que pour autant le soldat ne soit rapatrié de suite en France dans son escadron d’appartenance.

Sur les réseaux sociaux et chez des blogueurs spécialistes de la défense, nombreux sont ceux qui trouvent la punition injuste et/ou déplacée. Ils continuent alors de débattre de la pertinence de la position adoptée par l’armée à l’égard d’un soldat qui est tout de même engagé dans des combats et qui risque sa peau.

Consultant en communication stratégique et guerre informationnelle basé au Canada, David Millian fait partie des circonspects face à la décision de l’état-major : « En voulant apparaître “plus blanc que blanc” le Mindef (NDLR : Ministère de la Défense) joue la vierge effarouchée et veut sanctionner un soldat qui n’a rien demandé et qui risque actuellement sa vie sur un théâtre d’opération. Personne ne sent comme un léger décalage ? ». Autrement dit, ce militaire n’accomplit que son devoir au risque de sa propre existence. Pourquoi l’accabler pour « si peu » ?

Légionnaire 2, le retour

L'histoire du légionnaire masqué rebondit

L’histoire du légionnaire masqué rebondit

Le 22 novembre dernier, l’anonyme soldat a fait sa réapparition sur un autre théâtre d’opération : le tribunal correctionnel de Carpentras. Il y comparaissait pour avoir menacé ivre un pharmacien avec une kalachnikov démilitarisée dans le but d’obtenir des médicaments. On y apprend alors que l’homme n’est désormais plus dans l’armée depuis juin 2013 et que son retour à la vie civile n’est qu’une lente déchéance alternant oisiveté dépressive et absorption massive de médicaments et d’alcool. La sanction du procureur tombe : 3 ans de prison avec sursis. Le fait divers est alors relaté en quelques lignes dans le quotidien régional.

Si la nouvelle passe quasiment inaperçue dans les médias classiques, elle suscite en revanche des tweets d’indignation sur les réseaux sociaux. La page Facebook de soutien au légionnaire masqué ouverte en janvier dernier au plus fort du débat médiatique se réactive dès le lendemain avec des messages indignés où sont tour à tour stigmatisés le politiquement correct de l’armée, le manque de reconnaissance honteux du pays, le gouvernement de gauche et pour faire bonne figure, l’éternel bouc émissaire des médias harceleurs qui ont enfoncé le soldat aujourd’hui dans la panade la plus totale. Une autre page Facebook de soutien prend alors le relais dès le 25 novembre pour porter la contestation et jeter l’opprobre vis-à-vis de tous ceux jugés coupables d’avoir lâchement abandonné le militaire.

Sur la seule foi de deux journalistes blogueurs

Pour Jean-Dominique Merchet, le symbole de la tête de mort est intrinsèque à l'armée (ici l'aviateur Charles Nungesser)

Pour Jean-Dominique Merchet, le symbole de la tête de mort est intrinsèque à l’armée (ici l’aviateur Charles Nungesser)

Les événements vont surtout prendre une autre tournure avec l’irruption de Jean-Dominique Merchet. Journaliste spécialisé de longue date dans les questions militaires, il a notamment collaboré pour Libération puis Marianne avant d’ouvrir en 2007, un blog intitulé « Secret Défense » qui devient vite un lieu d’expertise reconnu par les acteurs du milieu. Depuis quelques mois, son blog a migré au sein du nouveau quotidien d’information créé par Nicolas Beytout, L’Opinion.

Jean-Dominique Merchet prend connaissance de l’article du Dauphiné libéré relatant la condamnation de l’ex-légionnaire masqué et s’en émeut aussitôt.

Dans un court billet publié le 24 novembre, il livre sa version explicative de cette descente aux enfers (3) : « Puni pour avoir porté un foulard à tête de mort au Mali, l’homme a sombré… ». Si le texte est bref, il met cependant pleinement et délibérément l’accent sur le côté émotionnel de l’histoire d’un homme désormais à la dérive parce que l’armée l’a laissé choir.

Forts d’une pareille caution, les internautes reprennent l’article de Jean-Dominique Merchet pour asseoir leurs propres affirmations et la version calamiteuse d’un état-major bien peu reconnaissant des risques courus par le légionnaire pour le drapeau français. Peu de temps après, un autre journaliste blogueur, Olivier Ravanello, pousse un cran plus loin la dramaturgie de l’histoire (4) dans un billet où le légionnaire endosse carrément l’uniforme de la victime injustement sacrifiée sur l’autel des intérêts supérieurs. Ce qui l’a tout droit conduit à la dépression et l’alcoolisme.

Entretemps, Jean-Dominique Merchet en remet une couche sur la symbolique de la tête de mort dans l’armée en rappelant que celle-ci ne date pas d’hier, exemples célèbres à l’appui comme celui de l’aviateur de combat Charles Nungesser (5). Résultat : lorsqu’on tape sur Twitter « légionnaire masqué », le fil des commentaires oscille clairement en faveur de la thèse sous-entendue par Jean-Dominique Merchet et Olivier Ravanello.

Quand l’omission réécrit le récit

Sur Twitter, une seule théorie prime

Sur Twitter, une seule théorie prime

Du côté de l’état-major, c’est à nouveau la mobilisation pour cette fois rectifier la véracité des faits concernant le véritable parcours de l’ex-légionnaire aujourd’hui à la dérive. Le colonel Bruno Louisfert, chef du SIRPA Terre, livre alors une version des faits nettement moins hagiographique et expiatoire que celle suggérée par les réseaux sociaux et les deux blogs à l’origine.

En recueillant ses propos, un autre journaliste spécialisé défense travaillant pour la Voix du Nord, Olivier Berger, précise ainsi dès le 25 novembre dans son blog « Défense globale » que l’ex-légionnaire a commis beaucoup de manques à la discipline une fois son retour du Mali effectif (6) : « Parti en permission, il fut porté absent mi-avril pour absence irrégulière et ne répondait plus aux sollicitations. Alors porté déserteur, il revint de lui-même mi-mai. Il fut alors sanctionné pour désertion (…). En juin, il a de nouveau été porté absent, puis une seconde fois déserteur selon la procédure. Avec signalement à la gendarmerie. Cette fois, le légionnaire n’a pas regagné le 1er REC et fut finalement rayé des contrôles de la Légion étrangère. Son contrat se terminait normalement début novembre ».

A l’heure actuelle, c’est pourtant la tenace version victimaire initiée par Jean-Dominique Merchet et Olivier Ravanello qui continue de prévaloir sur Twitter et Facebook. En dépit de la mise au point très claire de l’armée par la voix de Bruno Louisfert (7) et des éléments factuels qui nuancent considérablement le parcours chaotique du soldat déchu, nombreux sont ceux qui préfèrent d’emblée établir un amalgame évident et un lien de cause à effet irréfutable entre la sanction reçue pour le port du masque à tête de mort et le pétage de plombs sous forme de braquage en état d’ivresse dans une pharmacie. Ceci sans attendre les résultats d’une enquête juridique plus poussée, finalement la seule apte à déterminer si oui ou non le syndrome post-traumatique que d’aucuns invoquent est la cause de la dérive du légionnaire masqué. A condition de pouvoir lever véritablement le masque plutôt que répandre des supputations tronquées.

Sources

(1) – « Mali : l’état-major des armées juge cette photo inacceptable » – Le Parisien – 21 janvier
(2) – David Millian – « Mali – Le légionnaire et son masque : la Défense se tire une balle dans le pied » – Comfluences.com – 22 janvier 2013
(3) – Jean-Dominique Merchet – « Légionnaire masqué, quel gâchis » – Secret Défense/L’Opinion – 24 novembre 2013
(4) – Olivier Ravanello – « La descente aux enfers du légionnaire masqué » – Le monde selon Ravanello – Yahoo.com – 26 novembre 2013
(5) – Jean-Dominique Merchet – « Quand les têtes de mort n’étaient pas punissables » – Secret Défense/L’Opinion – 24 novembre 2013
(6) – Olivier Berger – « Le légionnaire au masque de tête de mort dépressif, deux fois déserteur et condamné à 3 ans avec sursis » – Blog Défense Globale – La Voix du Nord – 25 novembre 2013
(7) – « Serval : Mise au point de l’armée de Terre au sujet du légionnaire au foulard à tête de mort » – Opex360.com – 25 novembre 2013

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