[Note de lecture] : Guy Birenbaum, Dépression au-dessus de la Toile

« Vous m’avez manqué. Histoire d’une dépression française » est le dernier opus de Guy Birenbaum, figure médiatique multicartes. C’est aussi un uppercut sans concession sur les ravages psychologiques de l’hyperconnectivité numérique, la violence verbale antisémite de l’époque et l’égotisme médiacratique. Ça se lit d’une traite et cul sec comme l’éprouvante descente aux enfers qu’a connue le chroniqueur avant de parvenir in fine à réajuster la focale de sa vie, de son héritage familial et de ses projets professionnels. Thérapie de choc.

Ce livre est un OPNI (Objet Publié Non Identifié). D’abord par sa couverture verte anis acidulée et son élégante typographie gaufrée qui attirent immanquablement l’œil du lecteur potentiel. Ensuite parce qu’il est un peu beaucoup à l’image du personnage protéiforme qu’est Guy Birenbaum. Aujourd’hui zébulon radiophonique sur France Info, il est avant tout l’homme de plusieurs vies qui le virent successivement chercheur universitaire et thésard, éditeur et enquêteur, journaliste, chroniqueur et ces dernières années blogueur compulsif shooté aux réseaux sociaux. Ce livre est aussi un condensé accéléré d’un homme en mal d’une certaine reconnaissance sociale, aux racines juives plus ou moins estompées par lui-même selon les moments de sa vie mais brutalement insultées par les trolls extrémistes qui pullulent sur le Web. Ce livre est finalement une plongée très contemporaine dans notre époque perfusée au buzz numérique débridé, au selfie impudique et à la « bfmisation » de l’actualité.

Remuant, percutant et sincère

Birenbaum - portraitDifficile, voire impossible de résumer le récit de Guy Birenbaum, voire d’en extraire des échantillons symptomatiques. Ce journal de bord d’une glissade dépressive non contrôlée vous agrippe par la manche et ne vous lâche plus durant les quelques 400 pages qu’il compte. Sous forme de petites pastilles quotidiennes, l’auteur empile les saynètes qui l’ont progressivement aspiré dans une dépression poisseuse sur fond de connectivité digitale frénétique. A cet égard, ce livre n’est pas sans rappeler celui plus ancien de Philippe Labro, « Tomber sept fois, se relever huit … » qui contait également sa chute mentale. Guy Birenbaum y fait d’ailleurs référence plusieurs fois tant le dévissage moral des deux hommes a emprunté des méandres similaires.

Le ton est en revanche différent. Chez le trublion blogueur, chaque billet est une claque. Une claque salutaire et énergique du genre de celle qu’on administre à une personne en voie de trépasser pour la ramener impérativement à la vie. Loin d’être un couinement plaintif égocentrique, l’auteur ne s’épargne pas vraiment allant même jusqu’à se moquer de ses accès d’humeur numérico-nombrilistes en se qualifiant de « Joséphine Baker du Web ». C’est précisément ce qui fait la force et la sincérité de ce récit remuant et percutant. Loin d’être une chronique complaisante d’un exhibo médiacratique valétudinaire, l’auteur se livre comme rarement il a pu le faire sur son blog ou ses chroniques décalées sur Europe 1.

Un peu de nous-mêmes aussi

Birenbaum - couverture livreQuelque part, cette version totalement revisitée d’une « Confession d’un enfant du siècle » nous renvoie sans fard et avec acuité des morceaux de ce que nous sommes nous-mêmes tout ou partie. Surtout pour les « homo connectus » qui évoluent aux confluents parisiens des mondes des médias, de la communication, de l’information, des réseaux sociaux et de l’édition. Sur fond d’addiction digitale où l’on se gave de clics et de likes pour gonfler à l’hélium une vie pas assez trépidante ou trop frustrante, Guy Birenbaum n’épargne rien et ne cache rien ou si peu de son parcours. Pas même sa poignante histoire familiale faite de ruptures, de retrouvailles, de non-dits et de rendez-vous manqués.

A vrai dire, on ne ressort pas indemne de la lecture de ce bel effort d’introspection. Même s’il s’agit avant tout de la dépression de Guy Birenbaum, l’ouvrage constitue un miroir universel décapant de ce que notre société connectée est intrinsèquement. On y voit une confusion poreuse entre le virtuel et le réel au point de se déconnecter des êtres en chair et en os pour s’attacher à des avatars et des pseudos faits d’octets et de clics. On y trouve aussi une désillusion violente à propos de cette Toile qui devait apporter l’agora d’une démocratie vivifiée et qui n’est surtout que le déversoir de haines binaires et racistes recuites (dont Guy Birenbaum a d’ailleurs souvent fait les frais du fait de ses origines juives). On y découvre que cette fascinante sérendipité des contenus tourne vite à la maladie vénérienne du cerveau alors happé par la lessiveuse numérique.

Pour autant, le livre n’est pas un dégoulinage de noirceur anxiogène. Il offre aussi de belles éclaircies pleines d’humanité et d’amour comme le soutien sans failles et courageux qu’apporte l’épouse de l’auteur ou encore la fidélité amicale profonde que David et Bruce témoignent à celui qui est au fond du trou. Dans cet univers cinglant et faux-cul des médias où le plantage de couteau dans le dos est un art consommé, il est rassurant de constater que l’humanisme et l’empathie n’ont pas encore été totalement emportés par les ambitions individuelles et la machine digitale à clics. Tout comme l’épilogue de cette reconnexion plus humble et plus sélective qu’entend désormais cultiver Guy Birenbaum. Chiche ?

Le pitch de l’éditeur

Guy Birenbaum – « Vous m’avez manqué. Histoire d’une dépression française » – Les Arènes – 416 pages – 19,90 €
Plus d’informations sur le livre sur le site de l’éditeur

L’hyperconnexion a joué un rôle dans ma dépression. Branché en permanence sur le Web, j’ai absorbé comme une éponge l’antisémitisme et la violence de l’époque. J’ai payé le prix fort.
Un jour, pourtant, « ça » a été mieux. J’écris ce livre pour cette phrase. Pour que la lectrice inconnue, le lecteur perdu au fond de sa nuit, sache que « ça » arrive.
On va mieux. Pas « moins mal », mieux. Le moteur redémarre. Il toussote à l’occasion, mais il ronronne à nouveau. Il faut le bon psy, des médicaments, de l’amour, de l’amitié aussi.
Mais « ça » repart.
Aujourd’hui, j’ai retrouvé le goût des autres, celui des projets, l’envie. Et surtout une juste distance. Je suis le même en différent ; j’espère que je suis un peu meilleur.



4 commentaires sur “[Note de lecture] : Guy Birenbaum, Dépression au-dessus de la Toile

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