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Décès du philosophe Jürgen Habermas : « L’Agir communicationnel comme boussole essentielle du communicant »

Le philosophe et sociologue allemand, Jürgen Habermas, vient de quitter ce monde à l’âge de 96 ans. En dépit d’une pensée pas toujours aisée à saisir, il laisse derrière lui une œuvre considérable où la notion de communication fut explorée avec une grande acuité à travers son célèbre concept de « l’Agir communicationnel ». Loin de moi l’idée prétentieuse d’en faire ici une synthèse exhaustive, j’en serais bien incapable. En revanche, je trouve intéressant de mettre en lumière quelques point fondamentaux de ce concept si contemporain par rapport au métier de communicant et ce qu’il devrait impliquer.

Comme l’écrit fort justement Assaël Adary, président de l’Association nationale des communicants, dans un post publié sur LinkedIn à l’annonce du décès de ce grand penseur, « Toute son œuvre a montré que le dialogue rationnel (et non radical ou conflictuel) n’est pas seulement un idéal philosophique mais une pratique sociale essentielle et combien la communication est au cœur de la vie démocratique. Avec la théorie de l’agir communicationnel, il a replacé la parole, l’argumentation et l’écoute au centre du lien collectif. Pour nous, professionnels de la communication, son héritage est une responsabilité ! » (1). On ne saurait mieux dire.

L’Agir communicationnel comme socle de la communication

Le concept de l’Agir communicationnel a été théorisé par Jürgen Habermas dans son œuvre majeure de 1981, Théorie de l’agir communicationnel (traduit de l’allemand chez Fayard en 1987). Son postulat repose sur l’idée que nous devons utiliser le langage non pas pour manipuler les autres mais pour parvenir à une compréhension mutuelle. En d’autres termes, la raison ne doit pas mener pas nécessairement à la domination, mais doit aussi être un outil de libération et de consensus. A cet égard, on y retrouve pleinement l’étymologie latine du mot « communiquer » qui signifie mettre en commun.

Pour cela, Jürgen Habermas distingue deux façons d’interagir avec autrui : l’Agir stratégique et l’Agir communicationnel. Dans le premier cas, l’interaction est en priorité orientée vers le succès personnel. On utilise le langage comme un outil pour influencer l’autre, le séduire ou le contraindre afin d’atteindre un objectif précis. C’est l’efficacité qui prime. C’est d’ailleurs le biais le plus fréquemment emprunté aujourd’hui par la majorité des stratégies de communication qu’elles relèvent d’individus (politiciens en premier lieu) ou d’organisations (avec ce fantasme inavoué de beaucoup d’être un « love brand » ou une enseigne iconique). D’où certaines dérives manipulatoires qui ont pu survenir au fil du temps puisque l’objectif est de rallier à tout prix et de convaincre.

Dans le deuxième cas, l’interaction est d’abord orientée vers l’intercompréhension. Dans ce cadre, les acteurs cherchent sincèrement à s’entendre sur une situation et établir des points de convergence pour coordonner leurs actions de manière consensuelle ou du moins admise par le plus grand nombre. On ne cherche pas à gagner sur toute la ligne ou être aimé à tout prix mais à bâtir et à valider un accord satisfaisant pour la majorité des acteurs. Cette posture est ce que j’appelle dans mon dernier livre paru en 2024, la communication d’acceptabilité. L’enjeu pour une entreprise est de parvenir à montrer son utilité sociale, économique et environnementale même si elle reste imparfaite et améliorable. Dans cette communication d’acceptabilité, les parties prenantes agissent en quelque sorte comme des aiguillons et des garde-fous pour préserver l’accord, la tolérance et la convergence sur des éléments essentiels.

Trois revendications essentielles

Pour qu’un véritable agir communicationnel puisse se produire, Jürgen Habermas explique que chaque locuteur émet implicitement trois revendications. Si l’une d’elles est contestée, la communication s’arrête ou doit être renégociée. Ces trois revendications sont dans sa pensée :

  1. La Vérité (monde objectif) : est-ce que ce que je dis est-il factuellement vrai ?
  2. La Justesse (monde social) : Est-ce que ce que je dis est-il conforme aux normes et aux valeurs de notre contexte social ?
  3. La Sincérité (monde subjectif) : Est-ce que je pense vraiment ce que je dis ?

A l’heure où la désinformation, la post-vérité et la manipulation polluent considérablement les débats sociétaux, on voit que cette grille de lecture pourrait aider grandement à élever la qualité des discussions et des échanges au lieu d’être dans ce clash permanent des idées binaires, radicalisées où chacun tente d’aboyer le plus fort pour réduire au silence tout ce qui ne cadre pas avec son référentiel intellectuel, culturel, politique, économique et même religieux. Or, ce questionnement n’est guère plus pratiqué. Pire, la nuance et la pondération sont même vues comme des faiblesses et des concessions à autrui. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à la communication testostéronée et à géométrie variable de Donald Trump. Tout est dit.

L’Agir communicationnel est le fondement de la démocratie

Pourtant, aux yeux de Jürgen Habermas, l’Agir communicationnel est le fondement intrinsèque de la démocratie délibérative. Une loi ou une décision n’est légitime que si elle est le résultat d’une discussion libre et si possible éclairée entre citoyens, où seul « le meilleur argument » l’emporte, sans recours à la pression, à la domination ou à la manipulation.

Assaël Adary y fait écho (2) : « Communiquer ne consiste pas seulement à transmettre un message mais à construire des espaces de compréhension mutuelle. Habermas nous a appris que la qualité d’une société se mesure à la qualité de ses conversation publiques … et ce message n’a jamais été aussi actuel. Son œuvre nous rappelle que la communication peut-être un instrument de pouvoir ou un chemin vers le consensus éclairé ».

Ce n’est malheureusement pas précisément le contexte dans lequel nous évoluons aujourd’hui où l’hystérisation populiste et les discours musculeux prédominent. Un contexte où la communication des entreprises s’efforce en premier lieu d’éviter de recevoir des balles perdues quitte à accoucher d’une parole aseptisée et passe-partout qui ne résout rien sur le fond des problèmes.

Encore croire au pouvoir du dialogue ?

Le diagnostic de Habermas est d’ailleurs plutôt sombre. Dans ses ouvrages, il parle de la « colonisation du monde du vécu ». Le Système (logique de profit et d’efficacité) a envahi les sphères privées et a remplacé la discussion et l’entente par des transactions monétaires ou des ordres administratifs. En 1990, il écrivit à ce propos : « S’il me reste une trace d’utopie, elle réside seulement dans la conception que la démocratie – et le débat public dans ses formes optimales – a la capacité de trancher le nœud gordien de problèmes sinon pratiquement insolubles » (3).

Espérons que sa pensée ne sera pas diluée ou effacée au fil du temps dans notre société si prolixe à l’excès et tellement incapable de s’entendre constructivement. La communication contemporaine en est d’ailleurs le reflet. Il y a nettement plus d’émissions de messages assertifs que de démarches d’interactions pour tracer ensemble des terrains d’acceptabilité où chacun peut se reconnaître sans se sentir intégralement nié. A son petit niveau et loin d’avoir les fulgurances de Jürgen Habermas, ce blog continuera malgré tout de prôner le pouvoir du dialogue plutôt que le bras-de-fer où l’un doit obligatoirement l’emporter sur l’autre.

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