Note de lecture – « La machine à influencer – une histoire des médias » de Brooke Gladstone

Sous-titré « une histoire des médias », ce livre s’interroge sur les différentes théories et courants de pensée qui ont tendance à systématiquement transformer les médias en machines à décerveler les citoyens, à prendre le contrôle de leur libre arbitre et les perfuser avec une propagande orientée à dessein dans la presse. Spécialiste des médias et journaliste chevronnée à la NPR (peu ou prou l’équivalent américain de Radio France), Brooke Gladstone pond un décapant manifeste qui prend à rebrousse-poil les préjugés sans épargner les coups de coude critiques envers la profession journalistique. A lire et relire sans modération.

A ceux qui passent leur temps à conspuer les médias, l’ouvrage de Brooke Gladstone devrait être immédiatement prescrit. En plus d’avoir été réalisé sous un format très ludique de livre-BD qui rend la lecture très accessible, celui-ci constitue une pépite qui remet intelligemment les choses en perspective au sujet de l’histoire du journalisme, des dérives qui l’ont émaillé au fil des décennies mais des biais cognitifs et militants des consommateurs de médias que nous sommes tous. Dans un style très enlevé et rehaussé par la patte graphique du dessinateur Josh Neufeld, le livre se dévore de bout en bout sans jamais tomber dans l’ennui ou le conceptuel qui tourne à vide. Seul petit bémol peut-être : les exemples cités sont éminemment imprégnés de l’histoire américaine des médias. Néanmoins, ceux-ci font facilement écho à des cas similaires vécus en France et en Europe !

La machine médiatique est une illusion

Gladstone - Cover bookAutant prévenir d’emblée ! Les contempteurs pétris de certitudes envers les médias et les adeptes de théories conspirationnistes en seront pour leur frais. Si la réflexion de Brooke Gladstone est incontestablement stricte et parfois mordante envers ses homologues professionnels, elle ne s’abandonne pas pour autant aux idées reçues si souvent colportées par ceux qui collent des étiquettes aux journalistes pour pouvoir se rassurer eux-mêmes dans leurs certitudes étriquées. Forte de plus de 20 ans d’expérience, la journaliste de la NPR démonte méticuleusement les assertions les plus fréquentes à l’encontre du journalisme.

C’est ainsi qu’elle n’hésite pas à montrer comment les dirigeants politiques s’évertuent à embarquer les médias avec eux et comment les mêmes s’en plaignent dès que ceux-ci ne suivent plus ou déterrent des dossiers très encombrants. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer 2007 où les médias courtisaient Nicolas Sarkozy. Lequel n’était pas en reste pour la séduire et leur vendre la promesse d’un futur président aux antipodes du vieillissant Jacques Chirac. Cinq ans plus tard, les rapports sont devenus frelatés. Elu président puis battu à la fin de son quinquennat, Nicolas Sarkozy n’a alors eu de cesse de maudire les médias et de les accuser d’avoir précipité sa chute, oubliant au passage qu’il a lui-même alimenté les raisons du désamour électoral par quantité de frasques et de dossiers prêtant largement le flan à la critique.

Brooke Gladstone n’est pas plus tendre avec le public, c’est-à-dire nous tous et notre hypocrisie latente de consommateur avide de sensationnalisme, d’hémoglobine et d’émotions fortes tout en s’offusquant de voir la presse en faire ses gros titres. Tous autant que nous sommes, nous ne sommes pas forcément plus vertueux dans notre consommation d’information comme l’écrit la journaliste : « Alors quand nous voyons notre reflet déformé dans le miroir des médias, nous devrions peut-être nous dire qu’une partie de ce que nous voyons, c’est vraiment nous. Nous sommes séduits par les infos people. Nous ne crachons pas sur une bonne course-poursuite. Et qui ne prend pas un certain plaisir coupable à entendre un commentateur qui partage ses vues ? ».

La liberté d’expression reste avant tout une avancée démocratique

Gladstone - image BDA bien des égards, la presse peut être morigénée. Encore aujourd’hui, les calomnies gratuites, les révélations balancées à la va-vite ou la victimisation à outrance brouillent la qualité des informations mises à disposition du public. D’où la tentation chez d’aucuns d’y mettre bon ordre en ressortant du tiroir les vieux ciseaux de la censure, le martinet de la procédure judiciaire, voire le couperet radical pour faire cesser d’exister tel ou tel média. En cela, les médias sociaux ont remis au goût du jour ces tentations tant ils charrient aussi des discours insipides, orduriers et dangereux pour la liberté et le respect des uns et des autres. Il n’y a qu’à se souvenir du récent bras-de-fer sans merci entre Manuel Valls, ministre de l’Intérieur d’alors et le comédien agité Dieudonné M’Bala M’Bala.

Dans son livre, Brooke Gladstone met pourtant en garde ceux qui seraient tentés par l’étranglement de ceux qui pensent autrement et/ou s’aventurent sur des territoires d’expression sulfureux. Pour appuyer sa démonstration, elle cite l’exemple du président américain Thomas Jefferson : « Toute sa vie, Jefferson déplora l’« état putride » des journaux tout en défendant leur droit d’être. Même après un demi-siècle de presse libre et souvent porteuse de calomnies, il continue de croire que la seule et unique défense contre la tyrannie est la liberté d’expression ». En écho, la journaliste de NPR fait également référence à Albert Camus, journaliste et écrivain qui disait ceci : « La presse libre peut sans doute être bonne ou mauvaise mais assurément sans la liberté, elle ne saura jamais être autre chose que mauvaise ».

Là encore, Brooke Gladstone stigmatise les réactions ambivalentes du public, notamment lorsque la presse met à jour des scandales politiques comme celui du Watergate. Au début, les journalistes sont portés au pinacle pour avoir osé rompre le silence sur des pratiques délétères. Mais ensuite, ils sont souvent pointés du doigt et crachés dessus pour trop s’acharner sur les turpitudes des politiques. En France, s’il est un média qui peut particulièrement se reconnaître dans ce syndrome, c’est bien Mediapart. Dans l’affaire Cahuzac, le site d’information fut allègrement bousculé et accusé de mensonges avant que la réalité des faits ne s’impose et ne donne raison aux journalistes enquêteurs.

Ces biais qui faussent notre perception de l’information

Gladstone - image BD 2Brooke Gladstone consacre de longs passages au fameux débat sans fin de l’objectivité en journalisme qui voudrait en fin de compte que le journaliste ne soit qu’un témoin dépourvu d’émotions retranscrivant des faits qui se déroulent sous ses yeux. Au-delà du fait que cette exigence relève de la plus grande des utopies, la journaliste rappelle utilement que le public est également soumis à des biais cognitifs et analytiques qui peuvent déformer la perception d’une réalité. Elle décline ainsi toute une série de biais qui façonne le mode d’appropriation et d’interprétation que chacun va appliquer lorsqu’il s’agit de comprendre un événement.

Le cas de l’information de guerre est probablement le plus symptomatique. Creuset d’enjeux géopolitiques et de fierté national, les faits sont souvent distordus de manière plus ou moins consciente jusqu’à la manipulation patentée. Brooke Gladstone revient notamment sur l’histoire des soldats irakiens qui auraient laissé mourir sciemment des bébés dans une nurserie après avoir envahi le Koweït en 1990. Le récit horrible avait été traité par les médias du monde entier avant que l’on ne s’aperçoive d’un mensonge raconté par la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis et orchestré avec le support de l’agence de relations publiques Hill & Knowlton.

Néanmoins, il s’avère parfois que les bobards répandus dans les médias aient la vie dure à cause des solides croyances enkystées au sein même du public. Brooke Gladstone évoque ainsi le test scientifique mené par les chercheurs américains Brendan Nyhan et Jason Reifler. Ces derniers ont administré à un groupe de volontaires profondément républicains des preuves solides attestant qu’il n’y avait aucune arme de destruction massive en Irak avant l’intervention américaine en 2003. Avant d’entendre les preuves, un tiers était convaincu que ce genre d’armes existait bel et bien. Après avoir lu les preuves, deux tiers étaient désormais persuadés que l’arsenal militaire était une réalité que Saddam Hussein a escamotée !

Ce renforcement des croyances peut même mener à un sentiment encore plus puissant : l’amplification incestueuse telle qu’on a par exemple pu la vivre dans le cas des attentats du 11-septembre où des milliers de personnes persistent à croire qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone et à partager des supposés indices prouvant qu’il y a manipulation. Ceci en dépit des abondantes enquêtes et autres pièces à conviction montrées publiquement. Au final, Brooke Gladstone tend à souligner que notre critique parfois féroce des médias n’est pas qu’une dénonciation de vraies dérives et erreurs journalistiques mais qu’elle procède aussi d’un refus entêté d’admettre les images que nous renvoient les médias … de nous-mêmes. Ce qui lui fait dire en conclusion que « nous avons les médias que nous méritons ».

Autres contenus à lire et voir sur le livre

– Jean-Laurent Cassely – « La machine à influencer de Brooke Gladstone est une critique des médias … et de ceux qui les suivent » – Slate.fr – 8 mai 2014
– Rachel Cook – « The influencing machine » – The Guardian – 5 août 2012

Le pitch de l’éditeur

Brooke Gladstone et Josh Neufeld – La machine à influencer – une histoire des médias – 183 pages – Version française aux Editions Ca et La (20,90 €) – Version anglaise chez WW. Norton & Co (13 €)

Pourquoi le chiffre de 50 000 victimes revient-il aussi souvent dans les médias américains ? Les journalistes devraient-ils annoncer leurs intentions de vote ? Internet radicalise t-il nos opinions ? Ce sont quelques-unes des questions soulevées par Brooke Gladstone, journaliste spécialiste des médias pour la radio publique américaine NPR. Avec l’aide du dessinateur de bande dessinée documentaire Josh Neufeld, elle retrace dans La machine à influencer l’évolution des médias d’information et des pratiques journalistiques. Des premières dérives de l’information sous l’empire romain jusqu’aux errements des médias américains au moment de l’entrée en guerre contre l’Irak, Brooke Gladstone s’interroge et livre une grande leçon de journalisme.

Passionnant manifeste, La machine à influencer réfute les théories qui représentent les grands médias en tireurs de ficelles tout-puissants. De la censure aux journalistes « embedded » en zones de guerre, le livre recense les stratégies des politiques pour s’accommoder du quatrième pouvoir, décortique les différents biais qui affectent les journalistes, décrit le circuit des sondages et statistiques qui parviennent jusqu’à nous et explique comment nous en venons à croire ou rejeter certaines informations. Brooke Gladstone et Josh Neufeld nous fournissent ainsi des outils pour décrypter les médias et rester des consommateurs (voire des producteurs) d’information vigilants.

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