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— 21 janvier 2026
IA & Communication : Slop ou encore ?
Désigné comme mot de l’année 2025 par le dictionnaire américain Webster, le slop a déboulé sans crier gare depuis que l’accès aux outils d’IA générative s’est popularisé et nettement simplifié. Ce tsunami visuel aux couleurs souvent criardes engorge sans discontinuer les réseaux sociaux avec des contenus sans queue ni tête mais aussi des contenus trompeurs et aguicheurs qui font la fortune de leurs auteurs. Pour les vrais éditeurs et créateurs, se pose désormais la question de leur propre existence auprès des publics. Les communicants n’y échappent pas. Vont-ils périr sous ce flot ininterrompu ou bien devoir rebâtir autrement des espaces d’expression ? Tour d’horizon d’un encombrant phénomène.
Avant, au tout début d’Internet, il nous arrivait à toutes et tous de croiser soudainement des chatons mignons ou taquins, particulièrement dans les vidéos que YouTube proposait. Même si nous ne les sollicitions pas, ils parvenaient régulièrement à s’immiscer dans notre navigation sur ce qu’on appelait alors « les autoroutes de l’information » pour nous amuser, nous dissiper, voire carrément phagocyter notre attention. Agaçants ou attendrissants, il nous était néanmoins aisé de revenir ensuite à autre chose de plus consistant.
Aujourd’hui, le slop a peu ou prou repris les mêmes ficelles des bouilles félines addictives mais avec une puissance phénoménale jamais atteinte, tant en termes de capacités décuplées de production de contenus que d’effets graphiques hypnotiques qui rendent l’internaute captif jusqu’au doomscrolling le plus compulsif pour les plus accros. Une étude a d’ailleurs jeté un sacré pavé dans la mare en avril 2025. Le rapport Bad Bot d’Imperva (une filiale cybersécurité de Thales) révèle que pour la première fois au cours des dix dernières années, le trafic automatisé a supplanté l’activité d’origine humaine, représentant 51 % de l’ensemble du trafic internet. Va-t-on tous périr d’indigestion de slop ?
Slop : une mixture numérique indigeste
C’est le développeur britannique Simon Willison qui a utilisé le premier en mai 2024, le vocable « slop » pour désigner la marée de contenus indésirables générés par IA sur le Web. Dans un billet de blog, il s’alarme de ce qu’il estime être un dévoiement des capacités conversationnelles que laisse entrevoir l’intelligence artificielle (1) : « Je suis un fervent défenseur des LLM en tant qu’outils de productivité personnelle et plateformes logicielles permettant de créer des applications intéressantes capables d’interagir avec le langage humain. Mais je suis de plus en plus convaincu que partager avec d’autres personnes du contenu non vérifié et généré artificiellement est impoli. Slop est le nom idéal pour désigner cet anti-modèle ».
En anglais, le mot slop a une connotation péjorative pour signifier une « bouillie » ou une « mixture » avec le sens de quelque chose de peu ragoûtant. Le mot est effectivement idoine lorsqu’on se penche de plus près sur ce qu’est intrinsèquement le slop à base d’IA ainsi que l’acronyme qu’il est aussi dorénavant : « Spammy, Low-quality, Over-Produced ». La plupart du temps, il s’agit de contenus sans réelle signification, ni d’autre but que de fixer l’attention de celui ou celle qui regarde des vidéos et des images sur TikTok, Instagram, YouTube ou encore Facebook. Il y en absolument pour tous les goûts : des trucs « gore », des personnages imaginaires acidulés, des animaux dotés de la parole, des humains qui se transforment en monstres et vice-versa, des êtres chimériques, des bâtiments en croûte de pain, etc. Impossible d’établir le moindre recensement tant c’est le règne du « no limit » !

« Jésus crevette » est parmi nous
S’il est toutefois une illustration symptomatique de ce que peut être le slop, c’est sans doute celle du « Jésus crevette » qui incarne le mieux le phénomène ! En mars 2024, Facebook s’est retrouvé infesté d’images étranges fabriquées par IA du prophète Jésus doté d’un corps de crevette. Avec à la clé de multiples variantes toutes plus délirantes et loufoques les unes que les autres. Ne cherchez pas pour autant un sens à cette imagerie crustacée. Il n’y en a pas bien que ces visuels aient rencontré un franc succès allant jusqu’à obtenir plus de 500 000 vus et des likes en pagaille pour certains d’entre eux. La clé de l’explication est justement là : dans la répétitivité et la portée du contenu. Pour les individus à l’origine de cette « création » et ses déclinaisons, le Graal consiste à devenir viral et faire le tour d’Internet grâce aux algorithmes qui se chargent d’amplifier tout contenu rencontrant de l’écho.
En matière de génération de slops, Facebook, Instagram, TikTok et Youtube rivalisent d’ailleurs d’ardeur pour motiver les amateurs. A commencer par celles et ceux qui créent ces trucs improbables et de piètre qualité. Aujourd’hui, nul est besoin d’être un as du design, un pro du code ou un avaleur de substances actives. En quelques clics, quiconque devient le démiurge de choses informes, saugrenues, extravagantes, fascinantes, émouvantes, etc. Exemple parmi d’autres : la vidéo d’un kangourou de compagnie refusé à l’embarquement d’un avion a recueilli plus de 125 millions de vues en mai 2025 tandis qu’il n’a fallu qu’une heure à son auteur pour la générer !

La monétisation, le nerf du slop
Les plateformes sociales sont les premières à encourager cette déferlante de slops avec des programmes spécifiques qui prévoient des rémunérations à la clé. Sur YouTube, un profil qui atteint 1 000 abonnés et 4 000 heures de visionnage, se verra gratifié d’une petite somme d’argent en retour (2). Dans l’émission d’Arte, « Le dessous des images », un jeune créateur philippin témoigne de son activité stakhanoviste pour produire des slops à la chaîne et se félicite de gagner 6 000 $ par mois en moyenne avec des pointes jusqu’à 15 000 $ si le contenu explose les compteurs.
Pour les producteurs de ces contenus synthétiques comme pour les plateformes numériques, l’intérêt est clair : monétiser les vus. Instagram rémunère ainsi environ 100-120 $ la vidéo par million de vus (3). Un deal gagnant-gagnant puisque les revenus publicitaires de Google ont été multipliés par 2,5 depuis 2017, notamment grâce aux slops (4). Autant dire qu’avec de l’argent aussi facilement gagné, le phénomène n’est pas prêt de s’enrayer de sitôt à moins que les internautes ne finissent par déserter devant ce déversement à jets continus d’images débiles et abrutissantes, sans cohérence éditoriale derrière lesquelles se cachent aussi parfois des arnaques financières et de la propagande d’Etat pour polluer des élections ou des débats sociétaux.

La vague slop jusqu’à l’indigestion ?
Devant cette vague slop qui n’est guère appelée à refluer, la cote d’alerte semble déjà largement atteinte. En 2025, la plateforme de montage vidéo Kapwing a publié une étude édifiante : plus de 20 % des vidéos proposées par l’algorithme YouTube aux nouveaux utilisateurs sont constituées de « AI slop ». L’analyse a porté sur 15 000 des chaînes YouTube les plus populaires au monde (les 100 premières de chaque pays) et a identifié 278 chaînes composées exclusivement de ce type de contenu. Au total, les chaînes AI slop ont totalisé plus de 63 milliards de vues et 221 millions d’abonnés, générant environ 117 millions de dollars par an (5).
Bien que les plateformes clament officiellement lutter contre la prolifération excessive des formats AI slop, elles laissent hypocritement leurs algorithmes faire le sale boulot de recommandation et pousser toujours plus cette junk food numérique auprès des internautes. Ce qui n’est pas sans conséquence à terme. Les plus pessimistes évoquent même la perspective de la mort d’Internet à cause de cette lente asphyxie des contenus humains par les contenus artificiels qui pour d’aucuns, sont en plus propulsés par des bots.
Autres effets collatéraux à redouter : la fatigue des internautes et le retrait pour se protéger de cette accumulation de slops. Trouver des contenus pertinents et authentiques finira par relever de l’exploit tant ils seront noyés dans cette masse informe et flasque de créations où l’on ne parvient même plus à démêler le vrai du faux. Cette altération des perceptions et cette perte de confiance qui en résultent, constituent des défis majeurs pour les médias d’information mais aussi pour les organisations qui produisent du contenu pour leurs publics.

Y a-t-il une issue de secours ?
Aujourd’hui, il est encore temps de réagir et de reprendre les choses en main. Face aux slops qui persisteront tant que les plateformes les monétiseront, il est vain de répliquer frontalement en essayant de produire encore plus de contenus. Autant opter pour une stratégie asymétrique qui place la qualité, la fiabilité et la pertinence au cœur de toute stratégie éditoriale. Cela implique d’abandonner le contenu marchandise, le fameux snack content déjà responsable aussi de l’infobésité actuelle, pour se concentrer sur ce que l’IA ne peut pas simuler correctement.
Fort heureusement, il existe encore des terrains éditoriaux où l’IA n’a aucune valeur, notamment lorsque l’humain intervient directement. C’est la touche humaine qui fera la différence auprès des publics. Un reportage incarné, bien sourcé, illustré avec des photos prises sur le terrain suscitera toujours plus d’attractivité auprès des lecteurs que des pastilles vidéo de 30 secondes mixant à la perfection (technique) la voix standard d’un commentateur virtuel, des images pompées à droite et à gauche et des effets spéciaux. C’est clairement l’orientation que doivent privilégier dès maintenant les journalistes et les communicants. Plus ils seront en mesure de proposer des approches cousues main, plus ils auront de chances d’émerger et de toucher leurs cibles. Plus le Web sera inondé de contenus synthétiques à base de slop, plus le contenu artisanal, humain, vérifié prendra de la valeur. Le slop n’est pas la fin des créateurs de contenu. C’est au contraire le moment où leur véritable valeur va enfin pouvoir se mesurer par contraste. Et tant pis pour les personnes qui resteront scotchées aux slops sans prendre soin de leur hygiène informationnelle.

Les bons vieux basiques ne sont pas morts !
En cela, LinkedIn est une assez bonne illustration de ces enjeux. Certes, le slop vidéo n’y fait pas encore incursion mais les posts concoctés à base d’IA ont largement pullulés. Face à cette inflation de textes tr op léchés pour être vrais et tellement reconnaissables, la plateforme a pris les devants récemment en retouchant son algorithme où désormais la fréquence et le volume de production ne seront plus autant décisifs dans la suggestion de textes aux utilisateurs comme l’explique Alexis Lemonnier, consultant spécialisé, dans un post du 4 janvier 2026.
Autre axe exploratoire à considérer pour conserver son public : le format long. Longtemps décrié et décrit comme ringard, ce dernier retrouve des couleurs auprès des internautes lassés de voir défiler des contenus superficiels à peine vu ou lu. Il devient même une valeur refuge à mesure que les réseaux sociaux charrient tout et n’importe quoi et nivellent le vrai et le faux. Ainsi, dans ses critères SEO, Google ne cherche plus seulement des mots-clés. Il intègre aussi le fait qu’un article de fond retient le lecteur plus longtemps sur la page s’il apporte de la qualité à celui-ci (« Dwell Time »). Idem pour les vidéos où le « Watch Time » est devenu nettement plus prépondérant sur YouTube. Pour l’algorithme, une vidéo de 20 minutes regardée à 50% vaut plus qu’une vidéo de 3 minutes regardée à 100%.
Derrière ces considérations, ce n’est ni plus ni moins que l’attention qui est l’enjeu majeur de toute stratégie de communication. Contrairement aux déclinistes et autres pythies lugubres qui prédisent l’implosion du Web à cause de ses multiples scories que sont les slops, les spams et autres parasites numériques, il y a là l’opportunité de remettre au centre du jeu la qualité, la véracité et l’utilité du contenu. A ma modeste échelle, c’est ce à quoi je me suis toujours astreint avec ce blog en dépit des remarques sur la longueur de mes billets : prendre le temps de raconter, expliquer, justifier avec un vrai regard humain et du jus de neurones plutôt que chercher à nourrir la bête algorithmique et courir après le buzz.
Sources
- (1) – Simon Willison – « Slop is the new name for unwanted AI-generated content » – Simon Willison’s webblog – 8 mai 2024
- (2) Le dessous des images – « Intelligence artificielle : le slop ? Ce poison du Web » – Arte – 16 décembre 2025
- (3) – Théo Alves Da Costa – « Le monde brûle et on regarde Jésus se transformer en crevette» : que sont les AI slops, ces faux contenus qui pourrissent internet ? » – Vert – 28 mai 2025
- (4) – Ibid.
- (5) – Paola Cavaglià – « Più del 20% di ‘AI slop’ tra i video proposti ai nuovi utenti YouTube, secondo uno studio » – Primaonline.it – 30 décembre 2025
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