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Souveraineté numérique : A quoi joue le gouvernement français avec le champion national de la veille Visibrain ?

Du 11 au 14 juin 2025, VivaTech a mis en lumière les fleurons tech de la France et de l’Europe mais aussi l’impérieux sujet de la souveraineté numérique qui a abondamment alimenté les discussions pour enfin contrer les GAFAM. Pourtant en coulisses, il s’est joué une drôle d’histoire quelques semaines plus tôt entre le SIG (Service d’Information du Gouvernement et Visibrain, le seul spécialiste français de la veille informationnelle sur les réseaux et le Web. De la parole aux actes, il semblerait que la communication élyséenne marche clairement sur la tête ou bien ait une définition à géométrie variable de la souveraineté. On vous explique tout !

Devinette : Qui a dit lors de la journée inaugurale du grand raout de la technologie numérique et de l’innovation qu’est VivaTech, la phrase suivante (1) : « L’Europe a perdu son autonomie, elle a mis en danger sa capacité à produire et est devenue de plus en plus dépendante du reste du monde. Il faut innover beaucoup plus pour produire » ? Un indice supplémentaire ? Il s’agissait d’un monsieur qui arborait fièrement le coq rouge de la French Tech sur le revers de sa veste. Il a même ajouté avec une ambition pleinement assumée que « Nous devons construire des champions à l’échelle européenne » (2). Vous trouvez ? Ce monsieur déterminé est tout simplement le président de la République, Emmanuel Macron. Et c’est peu de dire qu’il a fait de la souveraineté numérique de la France et par extension de l’Europe, une priorité stratégique urgente et non-négociable.

Une souveraineté numérique absolument indispensable …

A cet effet, il a commenté avec enthousiasme l’accord de partenariat technologique entre la pépite française de l’IA, Mistral, et le géant des semi-conducteurs Nvidia qui vont bâtir ensemble la future plateforme européenne souveraine consacrée à l’IA : « Votre partenariat change la donne. Il va renforcer notre souveraineté technologique et notre autonomie stratégique » (3) tout en affichant ostensiblement la volonté tricolore de remonter encore dans la chaîne de valeur et être capable de fabriquer soi-même des puces et des semi-conducteurs à la pointe de la performance.

De fait, face à l’incertitude politique et économique qui règne actuellement aux Etats-Unis où certains membres des GAFAM ont fait allégeance à l’inquiétant et versatile M. Trump, la souveraineté numérique de l’Hexagone est un must absolu avec ses partenaires européens. Les observateurs ont d’ailleurs noté que depuis des mois, un objectif est martelé par l’Elysée : il faut renforcer la souveraineté technologique de la France et de l’Europe avec des solutions et des infrastructures estampillées U.E. Emmanuel Macron s’est donc fort logiquement positionné en tant qu’ardent et inflexible défenseur de cette souveraineté essentielle.

… mais au périmètre parfois élastique !

Voilà pour les beaux discours et les salamalecs de circonstance où tout le monde n’a cessé de s’esbaudir sur l’alliance prometteuse unissant Mistral et Nvidia, qui, faudrait-il tout de même le rappeler, demeure avant tout une entreprise américaine avec tous les tenants et aboutissants que cela implique en termes de liens avec le pouvoir politique et militaire. Or, aucun acteur américain de la Silicon Valley et d’ailleurs n’a jamais été très prolixe sur ses pratiques concernant les fameuses « backdoors », ces portes dérobées qui permettent ni vu, ni connu de s’introduire dans un système informatique équipé de composants et de programmes made in USA !

Qu’en est-il alors vraiment de la mise en œuvre concrète et dynamique de cette indiscutable souveraineté numérique que vante à longueur de temps la communication gouvernementale ? La question est loin d’être anodine. Combien de fois a-t-on déjà vu des appels d’offres publics sur des dossiers technologiques à haute sensibilité stratégique confier les clés du camion à des acteurs extra-européens ?

Récemment, on a encore appris que le ministère de l’Economie avait choisi de rétropédaler après avoir pourtant accordé en 2024 à CGI, une entreprise canadienne de services et conseil en technologie de l’information, la gestion de Place, la plateforme officielle où sont publiés tous les appels d’offres publics, y compris ceux qui relèvent du domaine militaire et d’autres secteurs où la protection des données sensibles devrait être maximale. Devant le tollé de quelques députés inquiets de voir ces accès utilisés à des fins de renseignement économique au profit d’acteurs étrangers, Bercy a annoncé qu’un nouveau prestataire sera désigné en septembre prochain. La souveraineté jouera-t-elle enfin ?

Le SIG et le scandale Visibrain

Très récemment, un autre scandale similaire a eu lieu sous les moquettes capitonnées et les lambris flamboyants du Service d’Information du Gouvernement (SIG) qui est sous l’autorité hiérarchique de Matignon et qui alimente en information des services comme Viginum, le ministère de la Défense, celui de l’Intérieur, celui des Affaires étrangères et Bercy. Excusez du peu ! Pour autant, n’essayez pas d’en trouver trace dans les médias. L’histoire est totalement passée sous les radars et pourtant, elle mérite d’être contée tant l’impéritie ou le double discours (voire les deux) sont flagrants. Alors qu’on tambourine avec force à VivaTech sur la souveraineté numérique, l’administration gouvernementale semble étanche à toute considération de ce genre.

Cette désolante histoire concerne Visibrain. Fondée en 2010 par trois brillants ingénieurs, cette start-up tricolore s’est progressivement imposée comme une référence dans l’univers de la veille stratégique des réseaux sociaux et d’Internet. Basée à Paris, elle compte aujourd’hui une vingtaine de salariés et a gagné la confiance de grands groupes internationaux et d’agences de communication réputées mais aussi de nombreux ministères et d’acteurs publics comme … la Présidence de la République ! Depuis 2017, Visibrain a ajouté un nouveau client de taille suite à un appel d’offre : le SIG. Une belle consécration dans un très concurrentiel marché de la veille informationnelle où seuls les meilleurs survivent grâce à leur capacité de développer des outils pointus et performants. De plus, Visibrain est le seul acteur tricolore qui subsiste encore.

La calculette bafoue la souveraineté !

Parmi les lots confiés à Visibrain, figure celui de la surveillance en temps réel des mentions publiques en ligne sur les ministères, les membres du gouvernement et les sujets sociétaux émergents, y compris ceux qui sont encore embryonnaires et loin des médias mais qui nécessitent une vigilance. Une mission particulièrement sensible puisqu’il s’agit de fournir un outil d’alerte ultra-réactif et essentiel à la gestion de crise et à la sécurité informationnelle de l’Etat via la cellule de veille du SIG. Autrement dit, c’est un vrai sujet de souveraineté numérique d’autant plus que les solutions concurrentes sont toutes dans des mains anglo-saxonnes.

Tout allait pour le mieux pour Visibrain et le SIG jusqu’au dernier appel d’offres publié début 2025 (après une première annulation pour raisons techniques en 2024). La start-up française candidate est évidemment à sa propre succession et décroche la meilleure note technique parmi tous les prétendants. Pourtant, surprise ! Visibrain est évincé au profit de Talkwalker, une solution de social listening originellement luxembourgeoise mais qui a été rachetée en 2024, par le canadien Hootsuite qui est par ailleurs contrôlé par des capitaux américains. Une victoire qui a été accordée de surcroît sur un simple critère : une offre commerciale jugée trois fois inférieure mais qui introduit désormais une potentielle brèche dans la souveraineté numérique du gouvernement.

Des risques de captation et de manipulation avérés

En soi, Talkwalker n’est pas un mauvais outil de veille informationnelle. En revanche, il ne garantit aucune souveraineté du fait qu’une partie de ses infrastructures est hébergée chez Amazon Web Services, entreprise américaine s’il en est, qui relève de la réglementation du Cloud Act qui permet aux autorités américaines d’avoir potentiellement accès à des données sensibles quel que soit le lieu physique de l’hébergement. Jusqu’à nouvel ordre, les rapports du SIG n’ont pas vocation à alimenter d’autres personnes que les membres du gouvernement. C’est par conséquent un coin enfoncé dans les flux d’informations sensibles que collecte et analyse le SIG. Le risque captation ou de fuite s’en trouve nettement accru.

Quiconque s’intéresse un peu à la guerre informationnelle qui est livrée sur les réseaux sociaux et sur le Web, comprend immédiatement que s’adosser à un acteur non-national et non-européen, ouvre une faille de sécurité particulièrement préjudiciable. Etre en mesure de percevoir très rapidement des signaux faibles et de les décoder permet d’avoir une lecture d’une granularité très fine et d’anticiper des crises, des polémiques ou même des attaques à caractère propagandiste comme le font régulièrement des Etats comme la Chine, La Russie ou encore l’Iran.

Dans ce contexte, la veille informationnelle fonctionne avec des algorithmes puissants qu’il est préférable de voir développés par un acteur national plutôt qu’un acteur extraterritorial qui pourrait pour diverses raisons moduler ses ressources algorithmiques en faveur d’un agent étranger. Il ne faut nullement y voir là un scénario sorti de l’imagination d’un écrivain de science-fiction. Celui qui détient les manettes d’un outil numérique, en contrôle l’accès, les usages, les données et les activités.

Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à Elon Musk qui bricole en permanence les algorithmes de sa plateforme X pour pousser ses propres contenus mais aussi ceux dont il est politiquement et intellectuellement proche. Tout cela au détriment d’autres courants d’opinion dont certains ont même eu la mauvaise surprise de se retrouver déclassés, suspendus ou bannis parce qu’incompatible avec l’algorithmie de Musk.

La souveraineté numérique n’est pas négociable

A l’heure où la souveraineté numérique est brandie (à juste titre) comme le mot d’ordre impératif à suivre, la communication gouvernementale serait bien avisée de commencer par être alignée avec elle-même. Comment un service aussi stratégique et sensible comme le SIG, peut se permettre d’en affaiblir la portée et le sens en s’appuyant sur des solutions technologiques qui ne font que peu de cas des desideratas français de souveraineté. Même si la solution Visibrain est plus élevée financièrement, elle n’en délivre pas moins un service performant et surtout en règle par ailleurs avec des réglementations comme le RGPD, la doctrine française de Cloud de Confiance et les exigences de la DINUM. L’excellence numérique a un prix au regard des enjeux. Le mieux-disant ne peut pas être l’alpha et l’oméga dans pareille circonstance.

Comment dès lors peut-on faire preuve d’autant de légèreté décisionnelle face à un enjeu de veille informationnelle où la manipulation, la désinformation et les fake news sont devenues un arsenal de guerre et de déstabilisation à part entière ? Comment peut-on être ensuite crédible sur la nécessité impérieuse d’assurer notre souveraineté numérique si au cœur de l’Etat, d’aucuns choisissent de s’en absoudre pour des questions de calculette ? Visibrain a déposé un recours contentieux devant le tribunal administratif de Paris. Une audience s’est tenue jeudi 12 juin. Souhaitons que la justice fasse preuve de souveraineté et ramène le SIG à la raison !

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