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— 12 juillet 2026
Communication politique : Faut-il en passer par des satires comme Count Binface pour redonner envie de voter aux élections ?
Il défraie la chronique politique depuis 2019 au Royaume-Uni lors de grandes joutes électorales. Vêtu d’un costume galactique à la Dark Vador et d’une poubelle en guise de casque intégral, Count Binface (« Le Comte tête de poubelle ») mélange absurdité satirique et critiques politiques pour inciter les électeurs à faire valoir leur voix lors des scrutins. Décryptage d’un phénomène singulier. Pourrait-il surgir en France à l’heure où les populismes saccagent le débat public ?
Derrière cette pochade poilante qui met en émoi le petit monde politico-médiatique britannique, il y a un homme : Jonathan David Harvey, un scénariste et auteur qui se présente aux élections sous le pseudonyme de « Count Binface ». L’homme est un récidiviste. Il avait auparavant utilisé le personnage loufoque de Lord Buckethead (Seigneur tête de seau) avant qu’un différend juridique avec le propriétaire du personnage ne l’empêche de poursuivre l’aventure. Son truc ? Se présenter à des élections où sont en piste des figures majeures du paysage politique anglais pour tenter d’agiter le débat démocratique.
Count Binface, ce serial candidat !
Le premier coup d’éclat de la Poubelle masquée a été contre le premier ministre d’alors, Boris Johnson aux élections générales de 2019 qui visent à renouveler pour cinq ans les 650 membres de la Chambre des communes du Royaume-Uni. Le résultat des urnes n’aura pas été un flagrant succès en termes comptables pour décrocher le siège de la circonscription. Count Binface obtient précisément 69 voix, soit environ 0,1 % des suffrages exprimés et se classe en 7ème position sur 12 candidats. Face à lui, Boris Johnson remporte largement la partie avec 25 351 voix (52,6%), conservant ainsi son siège à la Chambre des communes. Pour l’anecdote, Count Binface a même été battu ce jour-là par un autre candidat satirique, Lord Buckethead (représentant le Monster Raving Loony Party – « Parti officiel fou-dingue monstrueux ») qui avait récolté 125 voix !
Mais qu’importe le score, pourvu qu’on ait la liesse ! Sur ce point, l’objectif est parfaitement atteint par Jonathan David Harvey. Les médias se sont bousculés pour couvrir cette joute où les deux trublions humoristiques avaient décidé de s’immiscer. La figure de Count Binface étant devenue populaire, ce dernier s’intronisera alors plusieurs fois candidat dans les années suivantes, notamment aux élections municipales de Londres en 2021 et 2024 où il recueille à chaque fois plus de 24 000 bulletins soit 1% des suffrages exprimés. En 2024, le maire élu, Sadiq Khan, rendra même un hommage appuyé au bouffon en boîte à ordures en déclarant (1) : « Ce serait bien de prendre un instant pour célébrer le fait d’être devenu la première personne de l’histoire politique britannique à remporter deux victoires consécutives face au comte Binface. Croyez-moi, il m’a donné du fil à retordre ». So british !

The show must go on !
Cette année, Count Binface a décidé de repartir à l’assaut en profitant d’une prochaine élection partielle qui se tiendra le 13 août à Clacton-on-Sea. Ce scrutin a été déclenché par la démission surprise de Nigel Farage (chef de Reform UK, parti d’extrême-droite) début juillet 2026, qui a choisi de remettre son mandat en jeu pour provoquer un vote mais également pour tenter d’échapper à une possible suspension de son mandat liée à une enquête en cours sur des dons de plusieurs millions de livres sterling non déclarés.
Les principaux partis politiques britanniques (Travaillistes, conservateurs, ibéraux-démocrates et écologistes) ayant décidé de boycotter ce qu’ils qualifient de « coup politique », le candidat satirique Count Binface s’est immédiatement positionné comme l’un des principaux opposants en se présentant comme le « candidat de l’unité » face à Nigel Farage. Avec à la clé, de fructueuses retombées médiatiques en Angleterre mais également en Europe et aux Etats-Unis où le phénomène intrigue de plus en plus.
Début juillet, Count Binface a fait fort lors d’une interview mercredi 8 accordée à la BBC. Affirmant que sa candidature est de « défendre la démocratie britannique », il assène tout de go au journaliste qu’il n’a jamais mis les pieds dans cette bourgade mais peu lui importe (2) : « mais d’après ce que j’ai compris, c’est comme ça que cela se passe ». Et de dégainer ensuite les arguments iconoclastes qui sont sa marque de fabrique : la nationalisation de la chanteuse Adele pour éponger la dette publique des chemins de fer britanniques, le plafonnement du prix du croissant à 1 livre ou encore le bon fonctionnement du Wifi dans les trains. Tout en se disant prêt à débattre publiquement avec Nigel Farage « pour comprendre comment obtenir une donation de 5 millions de livres en crypto […] je suis sûr qu’il n’a rien à cacher » (3). Et pan dans les dents !

Une rhétorique redoutable
Sous des apparences de déconnade absolue, le personnage de Count Binface sait également glisser sporadiquement des propositions nettement moins loufoques qui mettent dans le mille auprès de l’opinion publique sur des sujets particulièrement sensibles. Ainsi, lors des municipales londoniennes de 2024, il avait lancé l’idée que « les palais royaux et les maisons des oligarques russes soient donnés à l’État pour aider à éradiquer le sans-abrisme » (4).
C’est véritablement grâce à cette aptitude à entrecroiser une dimension satirique et une tonalité plus sérieuse que Count Binface s’est imposé progressivement dans le paysage politique britannique comme un acteur récurrent qui bat en brèche les discours populistes mais aussi les discours conventionnels qui s’appliquent à minorer les choses qui crispent mais qui constituent pourtant d’énormes problèmes au quotidien pour les électeurs anglais. En se présentant comme l’alternative absurde face à ce qu’il considère comme l’absurdité du système politique, il désamorce le sérieux des discours populistes ou trop institutionnels.

Un nouveau populisme ?
Pour autant, il ne s’adonne pas à un dégagisme radical en dépit de ses critiques mordantes. A la BBC, il affirme à travers la fente de sa poubelle casquée (5) : « Mon travail consiste à montrer que la démocratie britannique est merveilleuse et unique dans tout le cosmos ». L’objectif déclaré de Harvey est de proposer des mesures qui font sourire, attirent la sympathie et interpellent l’establishment et les médias mais qui incitent aussi peut-être aussi l’électeur à réfléchir.
Même le Daily Mail, pourtant plutôt favorable au parti anti-immigration de Nigel Farage, n’a pas pu s’empêcher de se moquer un peu de lui en titrant tout récemment : « Farage : l’élection partielle de Binface est d’une gravité extrême ». En pages intérieures, un éditorial enfonçait même le clou en soulignant que (6) : « Farage apprend que lorsque les électeurs vous crient dessus, c’est mauvais signe. Quand ils se moquent de vous, c’est fini ».

Une stratégie de communication bien pensée
Autre point fort de ce candidat extravagant : il ne se confond pas avec son créateur. Celui-ci refuse en effet de parler en personne et à visage découvert aux médias. Tant qu’il n’a pas enfilé son armure de chevalier de l’espace (il prétend provenir de la planète Sigma IX !), aucun entretien ne peut avoir lieu. Ce qui paradoxalement renforce l’attractivité de Count Binface qui peut ainsi exister en toute liberté et dire tout ce qu’il a envie de dire sans limites particulières. Avantage supplémentaire : sur les photos ou sur les plateaux, on voit un individu avec une poubelle sur la tête et pas le visage classique d’un candidat. C’est une indéniable arme absolue de guérilla médiatique qui imprime fortement dans le cadre télévisuel.
Enfin, derrière un aspect décalé et volontiers trublion, Jonathan David Harvey anime un dispositif de communication très rigoureux : un site web dédié, une chaîne YouTube (130 000 abonnés), un compte X (230 000 abonnés), une newsletter payante sur Substack, un podcast, un livre de 214 pages de propositions, des spectacles et des produits dérivés (casquettes, t-shirts, etc). Bref, il s’agit de l’attirail idoine pour promouvoir le combat de son avatar interstellaire et nourrir son capital sympathie.

Une longue et typique tradition anglaise
Un personnage comme Count Binface s’inscrit dans la longue et typique tradition de la satire anglaise. Comme le rappelle The Guardian, les urnes et la vie politique d’Outre-Manche ont toujours été animées par des figures improbables et farfelues mais bien décidées à donner de la voix. Elle remonte notamment au capitaine de corvette Bill Boaks, un héros de guerre hautement décoré qui, à partir des élections de 1951, s’est présenté à 28 scrutins en ne défendant qu’un seul thème : la sécurité routière, tout en sillonnant les rues sur un vélo fortement modifié et recouvert de grands slogans.
C’est toutefois David Sutch, plus connu sous le nom de Screaming Lord Sutch (Le seigneur hurlant Sutch) qui s’est approprié ce rôle. Il s’est présenté pour la première fois dans les années 1960 lors d’une élection partielle provoquée par la démission de John Profumo à la suite du célèbre scandale mêlant sexe et espionnage. Il a ensuite fondé le parti Monster Raving Loony au début des années 1980 en se moquant de la classe politique tout en proposant des programmes toqués mais séduisants.

Count Binface est-il transposable ailleurs ?
Une initiative comme Count Binface pourrait-elle voir le jour prochainement en dehors des frontières du Royaume-Uni ? La question n’est pas si saugrenue tellement il y a de nations européennes aujourd’hui durement secouées par des populismes d’extrême-droite et d’extrême-gauche en pleine ascension.
On se souvient notamment de l’Italien Beppe Grillo, un humoriste provocateur télévisuel qui en 2005, lance son blog engagé avec l’aide de Gian Roberto Casaleggio (un stratège en communication web). Ce site devient rapidement l’un des blogs les plus consultés et un point de ralliement d’une communauté de citoyens déçus par la politique traditionnelle (lire à ce propos l’article du blog publié à l’époque). Il y organise les « V-Day » (Vaffanculo Day), des rassemblements massifs dans toute l’Italie pour protester contre la corruption des parlementaires. Avant de fonder en 2009, son mouvement politique 5-Stelle qui parviendra au pouvoir.
On pense également à Volodymyr Zelenski. Producteur de shows télévisuels et comédien, il décolle en 2015 avec le lancement de la série télévisée satirique « Serviteur du peuple » qui critique la corruption des élites et le système oligarchique. En avril 2019, il est élu avec plus de 73 % des voix et deviendra le chef de guerre valeureux résistant depuis 2022 à l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine.

Et en France ?
La France a aussi eu son lot de personnalités insolites au discours politisé. Oublié de la chronique médiatique depuis longtemps, Ferdinand Lop, journaliste et dessinateur qui se définissait comme « licencié ès canulars », s’est présenté à de multiples reprises aux élections (législatives, présidentielles de l’époque) sous la Quatrième République. Avec des propositions commel’extinction du paupérisme à partir de 22 heures, la construction d’un toboggan pour relier Paris à la mer ou le déplacement de Paris à la campagne pour que les habitants respirent un air plus pur.
En 1965, le célèbre humoriste Pierre Dac crée le MOU (Mouvement d’Onction Unilatérale) et se lance dans la campagne présidentielle. Son slogan était limpide : « Les temps sont ce qu’ils sont, et nous sommes ce que nous sommes ». Il tient de fausses conférences de presse tout en parodiant à la perfection la grandiloquence du Général de Gaulle avant que l’Élysée ne lui demande discrètement de renoncer.
Plus près de nous, ce fut l’immense Coluche qui décide en 1981 de se lancer dans l’aventure présidentielle avec des slogans restés célèbres : « Le seul candidat qui n’a pas de raison de vous mentir » ou « Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ». La farce a vite dépassé son initiateur lorsque les sondages l’ont crédité de plus de 10 % des intentions de vote avant qu’il ne se retire sous la pression et les menaces.

L’heure n’est pas à l’humour
Le terreau électoral hexagonal n’a rien à envier à celui du Royaume-Uni. Il est labouré par les mêmes tensions et clivages autour de l’immigration, le déclassement social de certaines classes et un pouvoir d’achat en berne, le chômage persistant, les perspectives compliquées pour les jeunes générations et le sentiment d’insécurité sans parler de certaines institutions publiques au bord du craquage (hôpitaux, éducation nationale, protection sociale).
Un descendant français du Count Binface pourrait par conséquent tout à fait trouver sa place dans ce décor fracturé et désenchanté où une grande partie de l’opinion publique oscille entre propension aux populismes ou abstention écœurée. Pourtant, depuis Coluche, le filon s’est nettement tari malgré tous les outils de communication disponibles aujourd’hui pour mobiliser des communautés et peser sur les scrutins. L’électorat français semble plus enclin au dégagisme en votant pour les acteurs les plus binaires plutôt que soutenir un signal humoristique cinglant aux partis politiques traditionnels et les enjoindre de se ressaisir.
Certes, la rumeur a couru que deux perturbateurs patentés envisageraient de mettre les pieds dans le débat électoral pour la présidentielle de 2027. Il y a d’abord le comique et chanteur paillard Patrick Sébastien. Ce dernier a créé un mouvement citoyen « Ça suffit »pour recueillir les revendications de « la France des campings et des travailleurs du quotidien », leurs doléances et leurs propositions concrètes. Néanmoins, il a démenti toute ambition de concourir. Son rôle se limite à porte-voix.
L’autre figure est l’animateur de télévision Cyril Hanouna. En 2025, un sondage Ifop le créditait de près de 10 % d’intentions de vote, provoquant de vives réactions dans toute la classe politique et quelques ivresses chez ce tribun « anti-système ». Mais là aussi, l’aventure a vite avorté et Hanouna d’annoncer qu’il n’en serait pas. L’obstacle des 500 parrainages d’élus et le coût d’une campagne réelle ont probablement achevé de disqualifier ces hypothèses. Il est fort plausible que Count Binface continue donc de croiser le fer tout seul de l’autre côté de la Manche. Dommage, cela aurait peut-être pu réveiller et réenchanter une campagne présidentielle qui s’annonce brutale et sans consistance.
Sources
- (1) – « Sadiq Khan salutes Count Binface for beating Britain First candidate in London mayoral election » – Sky News – 7 mai 2024
- (2) – Camille Laurent – « Qui est le mystérieux « Comte Tête-de-poubelle », qui défie Nigel Farage au Royaume-Uni lors d’une élection législative partielle ? » – France Info – 9 juillet 2026
- (3) – Ibid.
- (4) – Ibid.
- (5) – Scott Simon – « Is democracy a joke? Count Binface says no » – NPR – 11 juillet 2026
- (6) – Daniel Boffey – « He goes a bit funny if you use his real name’: the unstoppable rise of Count Binface » – The Guardian – 11 juillet 2026
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