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— 22 mai 2026
Tribune des 600 & Canal + : Une communication frontale est-elle une stratégie pertinente pour rallier à une cause ?
Le 79ème Festival de Cannes a démarré dans une ambiance particulièrement électrique. La veille de son ouverture, le collectif « Zapper Bolloré » a virulemment pris à partie le milliardaire breton dans une tribune cinglante publiée dans le quotidien Libération. Motif : dénoncer la mainmise économique et idéologique du propriétaire de Canal + sur l’ensemble de la chaîne de valeur du cinéma français. La réplique n’a guère tardé à venir par le truchement du président du directoire de la chaîne cryptée, Maxime Saada, qui menace en représailles de ne plus travailler avec les 600 signataires de la tribune. Si l’impact médiatique recherché a été au rendez-vous, il n’est pas acquis que ce type de stratégie de communication binaire aide à faire avancer les choses. Analyse.
600 comédiens, techniciens, réalisateurs, scénaristes, attachés de presse et producteurs ont tapé du poing sur la table le 11 mai dernier pour exprimer leur peur de voir Vincent Bolloré mettre au pas cadencé, toute la profession cinématographique française au service du combat civilisationnel que l’homme d’affaires mène depuis plusieurs années en s’emparant de médias, de maisons d’édition de livres et de production de films. Le nabab tricolore n’a d’ailleurs jamais fait mystère de ses intentions culturelles en constituant un empire médiatique puissant et influent. Est-ce pour autant la bonne stratégie de communication pour s’y opposer ?
Bolloré, combien de divisions ?
C’est peu de le dire. Le groupe Canal + et ses filiales sont les argentiers incontournables du cinéma français. La réalité brute des derniers chiffres fournis par le Centre national du Cinéma (CNC) en atteste indubitablement. En 2025, 216 films français ont reçu 341,5 millions d’euros de préachats et de coproduction de la part des diffuseurs. Le groupe Canal (incluant Canal+, Ciné +, OCS, C8 et CStar) représente à lui seul presque la moitié de cette manne avec 163,1 millions d’apport financier (1). Très loin devant les autres contributeurs que sont respectivement les groupes France Télévisions (61,2 millions), TF1 (34,9 millions), M6 (22,7 millions), Arte (6,7 millions) et TV5 Monde (0,5 million) et les plateformes Netflix (41,2 millions), Disney+ (3,8 millions), Prime Video (6,4 millions) ou HBO Max (1,1 million).
A ces sources financières, s’ajoutent également les subventions publiques (soutiens du CNC, aides régionales et crédit d’impôt cinéma) pour un montant de 249,3 millions d’euros et les investissements réalisés par les producteurs indépendants qui pèsent pour 124,1 millions d’euros. Sans nier le poids prépondérant du groupe Canal, ces chiffres remettent toutefois en perspective les cris d’orfraie du collectif « Zapper Bolloré » au sujet d’une emprise qui serait totale. D’autant plus que l’argent déboursé par la chaîne de télévision à péage (comme ses consœurs) résulte d’une obligation légale imposée par le gouvernement français. Une partie de leur chiffre d’affaires doit être dédiée au financement du cinéma français selon des péréquations assez complexes.

Bolloré, roi de la prise de contrôle brutale
Ce qui a très certainement généré des inquiétudes dans la profession, est la percée opérée par Canal + sur le secteur de la distribution cinématographique en 2025 avec l’acquisition de 34% du capital d’UGC, numéro 3 français de la production et de la distribution de films (48 cinémas en France). Un processus d’achat qui prévoit de surcroît la montée progressive au capital de Canal+ et sa société StudioCanal pour atteindre les 100% en 2028. Une opération qui intervient aussi après une autre emplette significative en 2024 avec la reprise des chaînes OCS et d’Orange Studio.
Cette concentration grandissante est également à mettre en regard avec la montée en puissance régulière du groupe Bolloré dans les médias et les maisons d’édition. Des irruptions qui ne se sont jamais déroulées en douceur. En prenant les rênes de Vivendi, alors maison mère de Canal+ en juin 2014, Vincent Bolloré a rapidement opéré des purges drastiques dans les rédactions et au sein du management tout en supprimant des symboles de la liberté d’expression comme l’émission satirique Les Guignols de l’Info et des émissions d’investigation journalistique. Sans oublier la prise de contrôle musclée d’I-Télé devenue par la suite CNEWS avec la ligne éditoriale très droitière qu’on lui connait aujourd’hui. La radio Europe 1 en 2020, le Journal du Dimanche en 2023 et le groupe Prisma Presse en 2025 subiront des saignées éditoriales identiques.

L’inquiétant précédent de l’édition
Plus récemment, c’est l’univers de l’édition littéraire qui a tangué sous les coups de boutoir du milliardaire breton. Avec sa prise de contrôle d’Hachette en 2023, il acquiert une envergure considérable dans l’industrie du livre. Là aussi, il recourt à la méthode à poigne avec en filigrane des considérations politiques pour expurger des maisons d’édition comme Fayard (devenue aujourd’hui le repaire de toutes les plumes de droite dure et d’extrême-droite) et Grasset où l’éviction de l’emblématique directeur, Olivier Nora à l’autonomie éditoriale assumée, a engendré l’exode de plus de 170 auteurs. Nanti d’un pareil pedigree, il est évident que le secteur du cinéma redoute la répétition de ces scénarios impitoyables.
L’air du temps est d’autant plus propice aux inquiétudes qu’en parallèle les médias Bolloré et toute une frange politique de la droite radicale et de l’extrême-droite ont entrepris une opération de démolition en règle de l’audiovisuel public (France Télévisions, Radio France et France Médias Monde) et du CNC. Le Rassemblement national promet d’ailleurs ouvertement la privatisation pour le premier et la suppression pour le second en cas d’accession au pouvoir en avril 2027. Sans oublier non plus les inénarrables conclusions du rapport parlementaire de Charles Alloncle, député UDR qui entend mater les lignes éditoriales des médias publics.

Crier avant d’avoir mal est-il judicieux ?
Le problème avec la saillie du collectif « Zapper Bolloré » ne réside pas sur le fond de son combat mais plutôt dans la tactique adoptée. Certes, au regard de tout ce qui vient d’être décrit, Vincent Bolloré n’est pas précisément gage d’un pluralisme patent mais plutôt d’une doxa très à droite et imbibée de catholicisme intégriste. Pour autant, l’attaque livrée à son encontre ne sert en rien les intérêts du cinéma français. Notamment en accusant Vincent Bolloré de vouloir imposer une chape de plomb orientée selon ses convictions à tous les films sortant en salles. Les experts du secteur rappellent pourtant que le blocage de certains investissements de Canal+ ne se sont produits que lors de deux films : « Grâce à Dieu » de François Ozon en 2018 et « La Syndicaliste » avec Isabelle Huppert en 2022.
Aux yeux de Marie Masmonteil, productrice indépendante, la tribune du collectif est « inappropriée dans le contexte actuel » parce que « les signataires crient avant d’avoir mal » (2). Certes, Canal + a largement financé en 2025 le docu-fiction intitulé « Sacré-Cœur : son règne n’a pas de fin » à la tonalité catholique explicitement assumée. De même, il a investi en 2023 dans la saga historique « Vaincre ou mourir » qui retrace le destin de François-Athanase Charette de La Contrie (dit « Charette »), célèbre général qui a mené l’insurrection vendéenne contre les troupes républicaines pendant la Révolution française. Le film met l’accent sur les massacres subis par les populations locales catholiques et royalistes, un sujet historiquement ultra-sensible et cher aux milieux catholiques traditionalistes. Mais si l’on est honnête, Canal+ continue toujours de financer des films abordant des sujets sociaux aux antipodes des intégrismes religieux comme sur les LGBT+ ou les flux migratoires.

Risque de statu quo ou de durcissement
Le fait de frapper frontalement aura finalement abouti à engendrer une réplique tout autant frontale par la voix de Maxime Saada, fortement agacé de se voir affubler l’étiquette de « crypto-fachiste ». Avec à la clé, des promesses de mesures de rétorsion contre celles et ceux qui osent critiquer Canal + et par extension, Vincent Bolloré. D’ailleurs, les organismes professionnels du cinéma français et plusieurs producteurs ne s’y sont pas trompés. Ils se sont vite dissociés des éclats de voix et des alertes intempestives du collectif.
Sur cette polémique stérile, le quotidien Le Monde note avec justesse que « les signataires auraient gagné à se cantonner à cette fonction de lanceurs d’alerte, sans clouer au pilori leur principal financeur, accusé de faire peser un risque de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». En l’absence de censure avérée, brandir l’épouvantail du fascisme culturel, c’est s’exposer à une contre-attaque facile et fournir des munitions à ceux que l’on combat » (3). Qu’il y ait un devoir de vigilance à l’égard des intentions cinématographiques de Vincent Bolloré se conçoit pleinement. Mais pas de cette manière. Le cinéma français n’est pas suffisamment en bonne forme pour s’offrir le luxe de dézinguer une entreprise qui est totalement reconnue pour son professionnalisme et son soutien significatif dans nombre de projets de films. Quel est l’intérêt de mettre le marché en ébullition sinon de faire fuir de potentiels investisseurs devant tant de crispations polluées par des considérations politiciennes de part et d’autre ?

Et si on tentait la communication de coalition ?
Il s’agit effectivement de ne pas se tromper de combat. Aujourd’hui, le péril est bien plus important pour le CNC que le Rassemblement national veut éradiquer et pour l’audiovisuel public qui reste un partenaire financier majeur pour les réalisateurs de films mais dont le budget se réduit comme peau de chagrin. La communication de confrontation génère rarement des solutions productives à en juger par la réaction totalement disproportionnée de Maxime Saada. Plutôt que nourrir un front antagoniste, il serait sans doute plus pertinent et profitable d’adopter une stratégie de communication de coalition.
Une telle stratégie vise à regrouper quantité d’acteurs concernés à tous les échelons de la chaîne de création cinématographie pour s’unir autour de la seule question commune qui vaille : comment contraindre Canal + à respecter ses obligations de pluralisme ? Plutôt que rechercher la confrontation directe qui a surtout l’art de cliver encore plus les postures, il s’agit de nourrir un écosystème de voix variées qui défendent la nécessité de préserver la diversité au sein du cinéma français et d’explorer ainsi des voies alternatives pour inciter de nouveaux investisseurs à soutenir la création hexagonale.

Rééquilibrer les rapports de force
Loin d’être une vue de l’esprit, cette approche donne des résultats tangibles et des avancées concrètes. Pour s’en convaincre, on peut par exemple se référer à la Business Coalition for a Global Plastics Treaty. Celle-ci a vu le jour en mars 2022 à l’Assemblée des Nations Unies pour l’environnement à Nairobi au Kenya où une résolution historique devait être votée pour lancer les négociations d’un traité mondial juridiquement contraignant sur la pollution plastique.
Au lieu de s’attaquer de but en blanc aux États pétroliers et aux géants de la pétrochimie au risque d’aboutir à un blocage ou un statu quo, cette coalition inédite a mobilisé des parties prenantes très différentes comme des ONG (WWF, fondation Ellen MacArthur) mais aussi des institutions financières et surtout des multinationales consommatrices d’emballages plastiques (Unilever, Nestlé, Coca-Cola) désireuses d’avoir des règlementations cohérentes et durables en matière de réduction du plastique au profit de matériaux recyclables. Cela n’a évidemment pas empêché des discussions vives mais le rapport de force s’en est trouvé rééquilibré et quelques avancées ont été obtenues à ce jour.
Que Canal + veuille produire plus de films satisfaisant les desideratas idéologiques de Vincent Bolloré est une chose sur laquelle il sera difficile (voire illégal) d’interdire. En revanche, exiger de cette même entreprise de continuer à contribuer significativement au financement du pluralisme, est un objectif atteignable. Encore faudrait-il que le gouvernement et son ministère de la Culture endossent plus énergiquement le rôle d’arbitre et de régulateur qui leur sied. C’est sans doute là que les craintes peuvent être vives à la lumière de ce qui s’est produit dans les médias et l’édition.
Sources
- (1) – Boris Manenti et Renaud Février – « Canal+ : l’emprise de Bolloré sur le cinéma français en chiffres » – Le Nouvel Obs – 19 mai 2026
- (2) – Marina Fabre Soundron – « Boycott des anti-Bolloré : le cinéma français face à sa vulnérabilité économique » – Novethic – 18 mai 2026
- (3) – « Canal+ : une polémique qui fragilise le cinéma » – Le Monde – 19 mai 2026
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