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— 13 décembre 2025
Réputation : Pourquoi le film « Dossier 137 » de Dominik Moll devrait inspirer la communication de la police nationale ?
Les deux-tiers des Français sondés déclarent régulièrement avoir une bonne image de la police même si les chiffres oscillent selon la conjoncture et les événements. Ce bon score ne doit toutefois pas occulter des lignes de fracture plus profondes (et souvent irréconciliables) entre les générations et les courants politiques où la réputation policière apparaît nettement plus contrastée. Sorti le 19 novembre, « Dossier 137 », le dernier film du réalisateur Dominik Moll suscite à cet égard une salutaire réflexion sur les droits et devoirs de la police et la perception que s’en forge le corps sociétal.
Sans pathos ni partisanerie, le dernier opus cinématographique de Dominik Moll met en scène Stéphanie (Léa Drucker au jeu impeccable et convaincant), une commandante enquêtrice de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) qui hérite du dossier 137 particulièrement encombrant. Ce dossier implique en effet des collègues de la BRI (Brigade de recherche et d’intervention) suspectés de tirs tendus de lanceurs de balles de défense (LBD) à l’encontre de Guillaume, un jeune Gilet Jaune originaire de Saint-Dizier venu manifester à Paris avec sa famille et un ami.
Touché gravement à la tête par un projectile, il est laissé ensanglanté gisant sur la chaussée par les 5 policiers qui repartent en patrouille. Une vidéo accablante surgit pourtant et l’enquêtrice va se retrouver prise en porte-à-faux entre des collègues qui lui reprochent de décrédibiliser les forces de l’ordre tandis que témoin, plaignants et même sa propre mère l’accusent d’enterrer l’affaire.
Deux poids, deux mesures ?
Méticuleusement, le film retrace le déroulement de l’enquête qui se complique au fur et à mesure que la mise en cause des policiers devient inéluctable et irréfutable. Toutefois, la hiérarchie policière (elle-même sous la pression du pouvoir politique) va tout mettre en œuvre pour atténuer les circonstances et éviter des sanctions disciplinaires contre les tireurs jusqu’à dessaisir la commandante de l’IGPN en invoquant un biais « familial » (elle vient aussi de Saint-Dizier où le hasard a voulu que trois ans plus tôt, la maman du jeune homme désormais lourdement handicapé a soigné sa mère) qui l’aurait conduite à prendre les choses « trop à cœur ».
Cette fiction est inspirée de faits réels qui ont eu lieu durant les nombreuses manifestations des Gilets Jaunes à Paris et en province entre 2018 et 2019. Elle met particulièrement bien en lumière les paradoxes auxquels se heurte Stéphanie. Cela démarre par un simple CRS auditionné pour avoir renvoyé un pavé en direction de manifestants agressifs après que la pierre a blessé le chef de son peloton. Devant sa reconnaissance des faits, ses excuses sincères et sa bonne notation, Stéphanie est en faveur d’une relaxe à la différence du magistrat instructeur qui veut faire un exemple !
En revanche, lorsqu’il va s’agir de 5 sous-officiers de la BRI (corps de police célèbre pour avoir courageusement libéré les otages du Bataclan en novembre 2015), l’institution va alors regimber en dépit des éléments probants recueillis par Stéphanie et son équipe. Son ex-mari également flic, lui reproche de trahir la profession. Le commandant du quintet suspect traine volontairement des pieds lorsqu’il est interrogé. Les syndicats de police sont vent debout contre d’éventuelles peines punitives. Les suspects éludent même confrontés à la vidéo. Le pouvoir politique se fait pusillanime, soucieux de ne pas s’aliéner le soutien des forces de l’ordre alors que le pays est secoué par des manifestations parfois violentes et destructrices tous les week-ends.
L’équation délétère toujours à l’œuvre
Femme de chambre noire dans un luxueux hôtel, la témoin de la scène de violence commise par les 5 policiers est symptomatique de la colère sourde qui existe chez les jeunes de banlieue. Elle accuse d’ailleurs Stéphanie de se bouger uniquement parce que la victime est cette fois un garçon blanc avant d’accepter de lui confier la vidéo qu’elle a faite (depuis son lieu de travail) lors de l’intervention musclée des membres de la BRI. Puis c’est la mère de Guillaume et sa sœur qui font part de leur désarroi et leur dégoût de la police devant l’absence de punitions conséquentes envers les deux fautifs.
Au cours de l’intrigue, Stéphanie prononce des paroles fortes qui mettent précisément le doigt sur le paradigme qui abime aujourd’hui la confiance et la réputation de l’institution policière dans l’opinion publique : « A force de trouver des excuses à tous ceux qui déconnent, les flics sérieux qui font bien leur boulot vont tous se barrer de la police ». Aujourd’hui, c’est effectivement cette équation délétère qui prévaut très fréquemment lorsque des membres des forces de l’ordre se retrouvent impliqués dans des bavures et des violences policières injustifiées.

Je t’aime, moi non plus !
Les analyses du CEVIPOF (Centre de recherche politique de Sciences Po) n’ont de cesse de souligner ce paradoxe récurrent : alors que la confiance globale atteint plus de 70% chez les Français toutes catégories confondues, une majorité de Français considère en revanche que la police ne traite pas tous les citoyens avec respect, n’est pas assez accessible et n’use pas toujours de la force à bon escient. Entre 50% et 60% des répondants jugent que la force n’est pas utilisée de manière appropriée et que les fautes des agents ne sont pas suffisamment sanctionnées. Des proportions qui sont encore plus élevées chez les jeunes, notamment ceux qui y sont exposés quotidiennement à travers les contrôles au faciès.
En janvier 2020, j’avais publié un billet sur la guerre d’image asymétrique qui régnait à propos des violences policières durant les manifestations des Gilets Jaunes. J’y pointais le fait que les autorités policières et politiques était en train de laisser s’installer un sentiment mortifère dans l’opinion publique en ne montrant jamais l’autre envers du décor où ce sont des policiers et des gendarmes qui sont blessés et agressés gratuitement par des excités souvent avinés et des semeurs professionnels de chaos sachant redoutablement manier le choc des images pour laisser supposer que les forces de l’ordre agissaient de façon aveuglément brutale, sans discipline, ni procédures.

Une hiérarchie policière à la communication absente
Cinq ans plus tard, quelques progrès ont été opérés en matière de communication. L’institution ose un peu plus contextualiser les faits face à certaines opérations de dénigrement caractérisé, notamment sous l’impulsion de mouvements politiques de la gauche radicalisée, avec la France Insoumise en tête qui ne manque jamais une occasion de mettre de l’huile sur le feu dès lors qu’il s’agit de pourrir la réputation de la police comme celle de la gendarmerie.
Le problème est que dans le même temps, la haute hiérarchie des forces de l’ordre laisse encore trop souvent s’instaurer le sentiment que l’impunité est systématique chez les flics qui franchissent les limites de la loi et qui se comportent comme des brutes épaisses sur fond de xénophobie latente et récurrente. Trop souvent, cette hiérarchie délègue (ou plutôt abandonne) la prise de parole dans les médias aux syndicats policiers, en particulier le plus partisan de la méthode « tape-dur » et ciblée (sur ce qui semble basané mais sans jamais le dire ouvertement). A ce jeu totalement contre-productif (et dorénavant bien épaulé par CNEWS, le JDD et Europe 1), un syndicat comme Alliance Police National a totalement usurpé le débat à son seul profit et pour dérouler son unique doxa de police infaillible et toujours dans son bon droit.

Quelques-uns font la réputation de tous dans les médias
En laissant ce ver prospérer dans le fruit, les hauts dirigeants ne rendent pas service à la réputation des plus de 250 000 policiers et gendarmes qui assurent actuellement la protection des citoyens et le respect des lois. Cette posture alambiquée et trop timorée a été dénoncée par Camille Chaize, ancienne porte-parole du ministère de l’Intérieur jusqu’à début 2025. Dans son livre intitulé « Porte-parole » et publié à la même époque que son départ, elle raconte notamment comment Alliance et des syndicats satellites ont préempté l’expression publique de la police nationale dans les médias pour imposer leur seul narratif. Ce qui lui aurait d’ailleurs valu son éviction de la place Beauvau.
Pourtant, Camille Chaize a raison. La haute administration sous-traite à son insu (ou de plein gré ?) la communication de la police à des syndicats dont la coloration politique est clairement imbibée des thèses « fier-à-bras » du Rassemblement national. Matthieu Valet étant le parangon par excellence de cette porosité malsaine, lui l’ancien commissaire devenu député européen du RN qui continue plus que jamais d’assurer le service après-vente d’une vision policière où lacrymos, LBD, matraques et menottes sont la seule doxa. Ce qui fait dire à Camille (1) : « C’est toujours perturbant de savoir que des policiers, des membres de votre maison critiquent, réprouvent ou sont en désaccord avec votre vision. Et que, face aux critiques, ils refusent de voir les faits, ou qu’ils les voient mais qu’ils préfèrent adopter une posture corporatiste et éviter toute remise en question. La réalité a tort, c’est bien connu ».
Et d’ajouter fort justement à propos de Matthieu Valet, cette analyse qui prouve si besoin était que l’image de la police est dans les mains d’acteurs totalement partisans (2) : « Il faut surtout se demander qui a accepté que, durant de très longs mois, il puisse courir les plateaux de télévision en dénonçant à chaque fait divers, la ‘voyoucratie’, l’incompétence de la justice ou l’immigration rampante, outrepassant le périmètre de son mandat électif […] Certains estiment qu’il est dans leur intérêt d’agiter les extrêmes et d’acclimater les citoyens à ces discours. J’y vois plutôt une grossière manipulation politique, l’instrumentalisation d’une profession, la quête de rapports de force plus radicaux, au détriment de la cohésion nationale de la neutralité du service public ».

Urgent : réputation en grand danger !
Il serait grand temps que les hauts dirigeants des forces de l’ordre prennent conscience de la glissade nocive qui affecte la réputation de la police (et dans une moindre mesure, celle de la gendarmerie). En particulier sur la question de l’impunité de ceux qui dévoient le métier de flic par leurs actes déviants. Ce constat n’est pas une vue de l’esprit. Malgré plusieurs centaines d’enquêtes ouvertes par l’IGPN et l’IGGN, les données disponibles indiquent qu’il y a eu très peu de condamnations pénales de policiers et gendarmes pour violences commises pendant les manifestations des Gilets Jaunes. A contrario, la main a été lourde (et justifiée dans de nombreux cas) avec plus de 3 100 manifestants condamnés dont 400 à des peines de prison ferme avec incarcération immédiate dans toute la France (3).
Tant que le sujet des violences policières fera l’objet de perceptions majoritairement négatives au sein du corps sociétal à cause de cette asymétrie, la réputation (et plus encore la confiance) dans la police continuera de refluer vers le bas. Ce qui est une mauvaise nouvelle pour tout le monde tant le rôle de la police est fondamental dans une société démocratique et républicaine. Le 15 octobre dernier, l’IGPN a dévoilé son rapport annuel sur l’année 2024 avec un constat relayé par l’AFP : « Interventions policières sur la voie publique : légère baisse des enquêtes de l’IGPN en 2024 ». Un constat cependant contesté par l’ONG lyonnaise Flagrant Déni qui estime que nombre de cas sont « résolus » dans l’entre-soi policier.
Une chose est certaine. La police mérite mieux qu’une image réductrice de « bourrins baqueux » (NDLR : policier membre d’une brigade anticriminalité (BAC) dont les « exploits » garnissent souvent la rubrique faits divers des médias. L’initiative des caméras piétons décidée en 2016 procède d’une bonne idée. Encore faudrait-il que les hautes instances aient le courage de reconnaître ensuite les dérapages et les punir comme tels au lieu de laisser des syndicats façonner une réputation qui ne sert nullement le « vivre ensemble » en confiance. Espérons que le film de Dominik Moll contribuera à stimuler la réflexion et redorer l’image de celles et ceux qui travaillent bien.
Sources
- (1) – Juliette Campion – « Que contient le livre de la porte-parole du ministère de l’Intérieur, Camille Chaize, qui l’a incitée à démissionner ? » – France Info – 23 janvier 2025 x
- (2) – Ibid.
- (3) – Elise Vincent – « Gilets jaunes : 10 000 gardes à vue, 3 100 condamnations… une réponse pénale sans précédent » – Le Monde – 8 novembre 2019
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