Note de lecture : « La condition numérique » de Bruno Patino et Jean-François Fogel

A ceux que le titre un soupçon philosophico-éthéré pourrait dissuader, je conseille vivement d’aller outre leurs réticences et de dévorer illico ce brillant essai commis par Jean-François Fogel, consultant en journalisme et professeur à Sciences-Po, et Bruno Patino, récemment nommé directeur des programmes de France Télévisions après avoir été directeur du développement numérique du groupe télévisuel public. Avec l’immixtion quotidienne du numérique, les deux auteurs s’interrogent sur le devenir de notre humanité. L’homo sapiens est-il devenu un homo numericus à part entière ?

En neuf chapitres très vivants et riches en références, les deux auteurs explorent toutes les facettes de l’existence humaine que le numérique a chamboulées. Ici, point de fulgurances de gourous égotiques persuadés de détenir les clés explicatives du monde à venir. Avec beaucoup d’humilité et de souci de pertinence, le duo s’attache avant tout à comprendre comment Internet (avec au premier chef, les réseaux sociaux et la connectivité permanente qui vont de pair) a considérablement remodelé la façon d’être et de se comporter de millions d’internautes.

Impressions générales

Excellent et très abordable essai sur notre vie numérique

Il est difficile de résumer en un seul billet, la quintessence des dimensions évoquées par Jean-François Fogel et Bruno Patino dans « La Condition numérique« . Mais une chose est certaine lorsqu’on referme l’opus des deux essayistes : la condition humaine a totalement basculé dans une nouvelle ère au tournant des années 2005-2007 où sont successivement apparus les réseaux YouTube, Twitter, Facebook et le cordon ombilical qui relie le tout : l’iPhone d’Apple et l’explosion de la connexion en mobilité. Si l’humain continue d’avoir une vie physique bien réelle, cette dernière se nourrit désormais sans cesse des incursions opérées dans l’appendice numérique qui scande nos existences.

Le livre se lit plaisamment et transporte son lecteur dans un langage précis mais jamais noyé par un jargon ampoulé d’universitaire qui voudrait en mettre plein la vue pour asseoir son cheminement intellectuel. Au contraire, l’ouvrage s’efforce de vulgariser au possible des notions pas toujours évidentes à cerner comme le devenir de l’identité numérique, les nouveaux rapports entre pouvoirs existants et réseaux virtuels ou encore les impacts du digital sur la chaîne de l’information, l’acquisition du savoir et de la culture et l’extension de la vie économique dans le « cloud » et ses satellites.

Autre atout : l’essai ne se veut absolument pas un bouquin d’initiés mais un aiguillon intelligent nous invitant à nous poser quelques instants et à prendre du recul sur notre frénésie de connectivité, de clics et de partages sur les réseaux sociaux. Loin de vouloir juger en bien ou en mal, la réflexion de Fogel et Patino s’efforce d’abord de remettre en perspective l’être humain par rapport à ces nouvelles technologies de communication. D’où de fréquents emprunts et références à des auteurs des siècles précédents qui montrent que l’Homme a toujours été finalement un être mué par les activités sociales. Activités que les réseaux actuels n’ont fait qu’amplifier à des degrés certes jamais atteints dans l’histoire de l’humanité.

Deux questions cruciales soulevées : identité numérique …

Notre identité se forge désormais aussi sur les réseaux numériques

 

A mes yeux, le livre met brillamment en lumière les deux questions sans doute les plus cruciales et fondamentales depuis que les réseaux sociaux ne cessent d’accueillir de nouveaux membres et d’engranger des zetabytes de données digitales. La première est la question de l’identité numérique et de la protection des données personnelles. Sans toujours en avoir conscience, nous semons des empreintes numériques indélébiles toujours plus nombreuses dont se gavent avec gourmandise les algorithmes des services comme Google, Facebook, Amazon, Apple et consorts. Au-delà des risques de traçabilité qui interpellent et alimentent bien des débats, cette activité numérique peut aussi avoir tendance à nous enfermer.

Les auteurs reprennent à cet égard l’analyse de l’auteur technophile américain, Nicholas Carr : « Au fur et à mesure que les outils et les algorithmes deviennent plus sophistiqués et que notre profil personnel est plus précis, Internet va agir de façon croissante comme une boucle à rétro-effet, précisément réglée, qui fait revenir vers nous, de façon plus puissante, nos préférences ». Et de citer en écho à cette perspective, l’alerte pointée par Eli Pariser, militant Internet et co-fondateur d’Avaaz.org : « Un monde construit à partir de ce qui est familier est un monde où il n’y a rien à apprendre ».

… et le poids énorme des géants du Web sur nos vies digitales

Apple, Facebook, Microsoft mais aussi Google et Amazon sont les nouveaux géants

La deuxième question soulevée (et intrinsèque à la précédente) est celle du pouvoir phénoménal détenu en peu d’années par quelques entreprises issues du numérique. Fogel et Patino renvoient à ce propos à l’analyse de Steve Rubel, consultant et expert en stratégie pour l’agence de communication Edelman. A ses yeux, cinq sociétés  « influencent de façon décisive l’accès à l’information des internautes en contrôlant les principaux canaux de distribution ». Ce club des Cinq rassemble Google, Microsoft, Facebook, Twitter et Apple.

Or, poursuivent les deux auteurs, ces sociétés plus quelques autres dont notamment Amazon, exercent une domination sans précédent dans l’histoire du capitalisme grâce aux outils numériques qu’elles ont créés. A la différence près, souligne le duo, qu’ils « ne se voient pas comme des fournisseurs de logiciels, de contenus et d’interfaces ou comme des créateurs d’outils. Ils s’affichent plutôt en créateurs de civilisation, attachés à bâtir l’environnement de leurs utilisateurs. Leur but est de cheminer à chaque instant avec l’humanité toute entière, au-delà de l’utilisation ponctuelle de la connexion ». Un écosystème dont dépendent des milliards d’internautes (Chine mise à part !) mais qui n’est pas sans susciter des interrogations. Pour Fogel et Patino, « les géants d’Internet qui détiennent les données, les analysent et connaissent l’état du marché, prennent des décisions qui leur sont favorables ». Une hégémonie qu’il convient de regarder de près.

Selon eux, là réside la clé du futur de nos conditions numériques. Soit les données restent un bien privé aux mains exclusives des géants d’Internet, soit une autre option se fait jour où les données pourraient être considérées comme un bien commun comme d’aucuns le suggèrent. Autrement dit, l’avenir s’écrira via un ultra-libéralisme des données où la régulation est réduite aux acquêts ou via une vraie vision communautaire où les données se partagent. Pas sûr que cette dernière perspective enchante outre mesure Google, Facebook et les autres qui ont bâti leur suprématie sur la possession irrévocable du pétrole numérique que sont les données personnelles !

Alors, quelle condition numérique au final ?

La connexion permanente gouverne notre identité numérique

Pour Bruno Patino et Jean-François Fogel, une évidence s’impose. Le numérique est un bouleversement qui n’a pas son semblable dans toute l’Histoire humaine. Pour autant, il n’est pas non plus un système additionnel ou fonctionnant ex-nihilo :

« Internet n’est pas un univers supplémentaire qui vivrait à côté du monde réel tout en l’ignorant. Ce n’est pas non plus un univers miroir qui se contenterait de le reproduire. En aucune façon, il n’est un univers divergent avec la possession d’un passé différent. Quant à en faire un hyperespace, ce n’est pas davantage possible car s’il abolit l’espace, ce n’est pas pour permettre aux internautes de changer d’univers mais plutôt pour communiquer simultanément avec différents lieux du monde réel ».

Difficile donc de circonscrire précisément cette condition numérique en perpétuelle expansion et permanente connexion. Pour autant, deux citations du livre permettent de dessiner ce qu’est notre condition numérique à l’heure d’aujourd’hui (en attendant que d’autres services ne viennent peut-être invalider le tout !). La première est : « Il s’agit plutôt d’une autre façon d’être au monde, d’une manière de s’accommoder d’une réalité façonnée à partir du réel et de son extension numérique ». Le seconde est : « Le login et le mot de passe ne mènent pas vers une autre vie mais vers une vie où la condition humaine devient différente, sociale et solitaire à la fois, vouée à la veille permanente sur un présent aussi vaste que le réseau ». Et maintenant, on déconnecte pour lire l’essai !

Pitch de l’éditeur

Jean-François Fogel et Bruno Patino – La condition numérique – Grasset – Avril 2013 – 216 pages – 18 €

« Internet n’évolue pas selon le plan secret de quelques producteurs de technologie qui fixent son devenir. Des millions de personnes se sont saisis d’un média pour le transformer en un espace social. Il s’agit de bloguer, skyper, tweeter, poster, naviguer, envoyer et relever des sms et des mails, googleiser et, par-dessus tout, de ne pas perdre la connexion.

Une forme nouvelle de la condition humaine naît de cet accès permanent au réseau. Il n’y a plus de virtuel ou de réel. Tout est réel. L’expérience numérique est devenue une veille sans fin qui transforme tout. Les mass médias, les loisirs, le système de production, les rapports interpersonnels et même l’idée que nous nous faisons de la vie. »

Biographie des auteurs

Jean-François Fogel et Bruno Patino

– Lire la biographie Wikipedia de Bruno Patino
– Jean-François Fogel (biographie de Sciences-Po) :
Journaliste et consultant, il est licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de Formation des Journalistes. Après avoir débuté à l’AFP, il a travaillé pour de nombreuses publications dont Libération et Le Point. Il a été, de 1994 à 2002, conseiller auprès de la direction du quotidien Le Monde. Il participe à la définition et à la mise en œuvre de la stratégie et de la conception rédactionnelle de la filiale numérique du Monde depuis 2000. Il est l’auteur, entre autres, de «Morand-Express» et de «Fin de siècle à la Havane» (éd. Le Seuil). Il enseigne à la Fondation pour un Nouveau Journalisme en Amérique Latine présidée par Gabriel Garcia Marquez. Il est co-auteur avec Bruno Patino du livre «Une Presse sans Gutenberg» (éd. Grasset, 2005).

 

 

En complément

– Marie-Laure Delorme – « Bruno Patino, l’homme qui monte » – Le Journal du Dimanche – 1er avril 2013

– Gilles Anquetil et François Armanet – « La connexion permanente ? Nous adorons cela » – Le Nouvel Observateur – 13 avril 2013

2 commentaires sur “Note de lecture : « La condition numérique » de Bruno Patino et Jean-François Fogel

Les commentaires sont clos.