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— 14 septembre 2026
Communication de la peur : à quoi jouent exactement Anthropic et Open AI ?
Sale temps sur la planète IA ! Cet été, des agents IA d’Open AI ont piraté au cours d’un test, la plateforme Hugging Face à cause d’une faille logicielle. Plus récemment, c’est un nouveau chercheur, Jacob Coxon, qui vient de claquer la porte d’Anthropic à cause de l’IA qui « pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie ». Pendant ce temps-là, le business reste ouvert avec deux géants américains qui préparent toujours leur entrée en Bourse en dépit des déclarations alarmistes fracassantes de leurs patrons respectifs qui appellent à ralentir.
Notre monde va-t-il sombrer dans une sinistre dystopie, quelque part entre les prophétiques Blade Runner et Terminator ? Allons-nous tous tomber sous le joug d’agents IA totalement déchaînés et capables de s’affranchir de l’humain pour faire ce qu’ils entendent faire ? Si l’on en croit certains collapsologues comme le docteur Laurent Alexandre, l’être humain est déjà en cours de substitution radicale dans de nombreux métiers. A cela, s’ajoutent les usages déviants de l’IA par les pirates, les terroristes et âmes maléfiques qui font du monde, une pétaudière ingérable et une menace existentielle. Et si les acteurs de l’IA, à commencer par Anthropic et Open AI, cessaient d’agiter des chiffons rouges un peu partout avec une communication anxiogène qui n’est pas sans arrière-pensées mercantilistes et qui brouillent les vraies priorités ?
Quatre ans de « Pierre et le loup »
Qui aurait pu croire qu’au 30 novembre 2022, l’IA engendrerait une déflagration médiatique sans fin à mesure que la technologie progresse à une vitesse supersonique ? Cette date en effet correspond au lancement public de ChatGPT et constitue ainsi le premier jalon de l’histoire contemporaine de l’intelligence artificielle. Presque quatre ans plus tard, deux acteurs américains continuent de battre le tempo médiatique des annonces : Open AI et Anthropic, suivis par Google et loin devant les autres compétiteurs, à commencer par le français Mistral AI et les Chinois qui avancent leurs pions en toute discrétion à grands coups de mise à disposition gratuite de leurs outils.
Pour bien comprendre cette ambiance quasi sépulcrale que distillent Sam Altman d’Open AI et Dario Amodei d’Anthropic, il est impératif de se replacer dans un contexte plus large et ne pas se restreindre aux remakes de « Pierre et le loup » que les deux impétrants ont décidé d’adopter. L’épisode de Jacob Coxon n’est que la énième séquence d’une stratégie de communication méchamment huilée que le Blog du Communication a déjà eu l’occasion de décrypter en juin 2026 dans un billet sur la communication apocalyptique des deux entreprises américaines.

La peur n’est pas la solution
L’IA est indéniablement une profonde rupture technologique dont nous n’avons pas fini d’explorer les contours et mesurer les impacts. Comme toute rupture, elle bouscule, détruit, transforme, crée sans pour autant être capable de recul immédiat. Chaque lot d’incidents survenus avec la nouveauté est automatiquement interprété avec émotion et spontanéité qui génère de la peur. Pour s’en convaincre, revenons presque deux siècles en arrière. Plus précisément, le 8 mai 1842. Ce jour-là, la Compagnie du chemin de fer de Paris à Versailles affrète un train pour faire le trajet : 18 voitures bondées et tirées par deux locomotives à vapeur. En fin d’après-midi, le convoi traverse Meudon au moment où l’essieu de la première locomotive se rompt. Le gigantesque carambolage des voitures en bois qui s’ensuit, provoque un incendie où 55 personnes périssent.
Dans l’opinion publique, le choc psychologique est immense. Du jour au lendemain, le train passe du statut de symbole du progrès à celui de machine infernale. Les survivants décrivent des scènes d’apocalypse. La population est terrifiée et la fréquentation des lignes de train chute verticalement. À la Chambre des députés et dans la presse, des voix influentes s’élèvent pour réclamer l’arrêt immédiat des investissements dans le ferroviaire. Certains intellectuels et politiques affirment que la vitesse est contraire à la nature humaine, que cette technologie est fondamentalement trop dangereuse et qu’il faut en revenir aux calèches et aux canaux.
L’enquête va pourtant établir que le nombre très élevé de victimes n’est pas directement imputable au train (bien qu’un essieu ait rompu) mais à une pratique instaurée par la compagnie ferroviaire : le verrouillage à clé par l’extérieur des portières des wagons. Motif invoqué : éviter que des gens ne tombent du train en marche ou que d’autres n’y pénètrent frauduleusement. Cette pratique sera alors bannie et le train connaîtra en fin de compte le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

Et soudain, surgit Jacob Coxon !
Cette anecdote historique ressemble peu ou prou à ce qui se passe actuellement avec l’IA et les cris d’orfraie inhérents qui ponctuent régulièrement les médias, les colloques et le débat public. A cet égard, la démission de Jacob Coxon est très symptomatique. Le 9 septembre, ce jeune chercheur britannique de 27 ans, passé par Open AI pendant 3 ans avant de rejoindre récemment Anthropic, annonce depuis son profil X, sa démission avec perte et fracas. Sa plume est extrêmement alarmiste (1) : « Aucune de ces deux entreprises n’agit de manière responsable. Elles se précipitent tête baissée vers la superintelligence auto-améliorante et jouent avec nos vies ».
Ce total inconnu reçoit alors le support de deux voix concordantes d’ex-collègues d’Anthropic. Le premier, Evan Hubinger, responsable de la recherche, donne raison au jeune homme tout en ajoutant qu’il y a plus de 10 % de probabilité que l’IA cause l’extinction de l’humanité dans la décennie à venir. Le second, Samuel Marks, chercheur sur la supervision des modèles, confirme que le niveau d’inquiétude au sein des entreprises d’IA augmente plus les collaborateurs passent du temps sur l’IA. Les propos font immédiatement tâche d’huile dans tous les médias occidentaux et vont alors raviver la peur d’une IA qui pourrait un jour asservir l’humanité, voire l’éradiquer !

Il est urgent de ralentir … sans ralentir !
Le discours de Jacob Coxon s’inscrit en résonnance directe avec les prolégomènes angoissés que n’ont pas manqué d’essaimer Dario Amodei et Sam Altman depuis des mois et des mois. Chacun rivalisant dans le rôle du bon samaritain responsable qui fera tout pour éviter qu’un tel scénario catastrophe ne se produise avec leurs produits toujours plus puissants. Cette communication choc peut effectivement fonctionner pour séduire ou du moins adouber ces deux grands patrons comme les détenteurs de l’antidote face à l’apocalypse menaçante.
Or, ce narratif que les médias adorent reprendre sans réelle pondération, ni mise en perspective, n’est pas dépourvu d’objectifs un peu moins chevaleresques. Premier paradoxe de l’histoire : l’appel au ralentissement du développement de l’IA. Ce week-end, Sam Altman a fait part de sa décision de repousser l’introduction en bourse d’Open AI pour … l’année en cours (juste 4 mois !). Son comparse d’Anthropic a publié un essai dans la foulée où il dit notamment ceci : « Je crains que d’ici six à douze mois, des modèles soient capables de prendre le contrôle de l’intégralité d’internet, ce qui pourrait entraîner des centaines de milliards de dollars de dégâts » (2). Pourtant grand foutraque dans son genre, Elon Musk a même applaudi !
En y regardant de plus près, les deux locomotives de l’IA mondial ne lèvent pas précisément le pied de l’accélérateur. A l’aube de sa propre introduction en bourse prévue en octobre 2026, la direction d’Anthropic cherche toujours à lever des dizaines de milliards de dollars en fonds propres pour soutenir sa croissance et financer les coûts astronomiques des fermes de serveurs indispensables pour faire tourner les modèles d’agents IA et leur puissance de calcul toujours plus goulue en énergie.

Et si c’était un coup de com’ ?
Avec le post ravageur de Jacob Coxon, des voix se sont rapidement élevées pour suspecter un coup de com’ un peu filou de la part d’Anthropic. Premier indice perturbant : le chercheur venait d’ouvrir récemment son profil sur X (en janvier exactement) sans réelle communauté derrière et qui n’avait jusqu’à présent que publié 11 posts avant son buzz du 9 septembre. Sur LinkedIn par ailleurs, il est impossible de mettre la main sur son profil professionnel. Suffisant pour flairer une arnaque communicante ? En tout cas, Jacob Coxon prend bien soin dans sa saillie sur X de préciser (3) : « Les personnes qui développent l’IA sont fermement convaincues qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie. Ce n’est pas un coup de marketing ». Ah bon ?
Un autre critère concourt à la théorie d’un dispositif orchestré : la publication d’un article d’Amrit Ramkumar, journaliste tech au Wall Street Journal sur la démission de Jacob Coxon. Un article diffusé en exclusivité après le post du jeune homme sur X. Le procédé est relativement peu courant lorsqu’il s’agit d’annoncer sa démission, a fortiori quand on est en plus un quidam de l’IA ! Dernier point troublant : l’étonnante homogénéité des éléments biographiques que la presse va diffuser à propos de Jacob Coxon. En tout cas, le tour est joué et l’équation parfaite. Un buzz mondial, un scoop fracassant, quelques soutiens du monde la tech. Suffisant pour que les médias embrayent aussitôt sur le filon tellement vendeur de la peur d’une IA « mangeuse d’hommes ». Sans chercher plus loin.

Les faux-nez d’Anthropic et Open AI
La clé de l’explication pourrait se trouver dans un étonnant entretien de Xavier Niel avec la revue Le Grand Continent. A un certain moment de l’interview, le trublion de la tech française évoque l’IA et les stratégies que mènent Altman, Amodei et Musk dans ce domaine. Sa lecture est éminemment précieuse (4) : « Imaginez que je suis Sam Altman ou Dario Amodei. Si je suis Sam Altman ou Dario Amodei, je suis bien obligé de vous raconter qu’à un moment, on va avoir une intelligence spontanée qui va marcher toute seule. » Pourquoi ? « Parce que sinon, je ne peux plus lever de fonds, alors qu’il faut que j’en lève beaucoup. Je dois donc vous vendre que je vais vous créer quelque chose qui va être supérieur à l’être humain, qui va être capable de créer des choses incroyables. Il faut que je vous raconte un truc énorme ».
Sous couvert d’œuvrer pour le bien commun et endosser la cape des sauveurs, Anthropic et Open AI masquent leurs véritables motivations : lever encore et encore des fonds alors même que leurs modèles n’ont pas atteint le seuil de rentabilité mais brûlent allègrement des ressources financières sans fin. Et l’urgence est d’autant plus grande qu’il existe également un concurrent nettement moins prolixe (et bien peu embarrassé par le bien commun) : la Chine dont la stratégie consiste à inonder gratuitement le monde avec ses modèles IA en dépit de processeurs moins performants jusqu’à présent. Lesquels en revanche, n’ont pas les mêmes limites de capacités énergétiques et financières que leurs deux concurrents américains.

Communiquer, ce n’est pas faire peur mais expliquer
Rien de mieux dans ce contexte qu’une stratégie où la peur devient un levier à activer pour rester dans la course technologique tout en adoptant le visage de la technologie responsable de ses actes pour les médias et l’opinion publique. Il est toutefois regrettable de se livrer à de pareilles stratégies de communication qui ne concourent pas à clarifier le débat. L’IA n’est évidemment pas exempte de défauts et de dangers (certains sont d’ailleurs déjà très palpables avec les cyberattaques, la désinformation massive et la fragilité des infrastructures des pays et des entreprises). Le propos n’est pas de minorer, ni de passer sous silence et encore moins de se réfugier dans le techno-solutionnisme béat de certains.
Des garde-fous et des réglementations sont nécessaires et ne sont absolument pas incompatibles avec le développement d’une IA performante et au service de l’humanité. Celle-ci peut d’ailleurs être un formidable atout face au défi urgent du dérèglement climatique bien plus concrètement mortifère pour l’espère humaine. Mais recourir à du lobbying putassier qui vise uniquement à protéger les intérêts d’Anthropic et Open AI est un dévoiement caractérisé sur lequel les médias feraient bien de se pencher plus proactivement au lieu de réciter des scénarios flippants. Souvenons-nous que le chemin de fer n’a pas exterminé les humains !
Sources
- (1) – Post de Jacob Coxon sur X – 9 septembre 2026
- (2) – Denis Lantoine – « Anthropic appelle à ralentir la course à l’IA, OpenAI n’ira pas en Bourse cette année » – Investir Les Echos – 14 septembre 2026
- (3) – Elise Viniacourt – « L’IA pourrait tous nous tuer » : par pitié, arrêtons ce cirque médiatique » – Libération – 12 septembre 2026
- (4) – Guillaume Erner et Florent Zemmouche – « Pourquoi Xavier Niel ne veut pas être président ? » – Le Grand Continent – 13 septembre 2026
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