Manifeste

Un blog pour une communication du dialogue

La création de ce blog constitue une idéale synthèse de mes convictions personnelles en matière de communication et d’information et de leurs enjeux relatifs. Convictions que le sociologue Dominique Wolton résume si parfaitement (1) : « L’information et la communication sont inséparables de l’histoire de l’émancipation de l’homme. C’est par la liberté d’information que la connaissance du monde et l’esprit critique ont pu se développer. C’est par la communication que l’égalité entre les individus et la légitimité du dialogue ont pu s’imposer. Elles sont les deux faces de la grande question de l’émancipation. On les perdra ou les sauvera ensemble ».

C’est à force de projets, de rencontres, de discussions, de lectures et d’expériences que je me suis décidé à militer à travers ce blog pour une forme de communication autre que celle qui prévaut encore grandement au moment même où l’avènement du Web 2.0 chamboule les règles du jeu communicant.

La communication que je défends est une communication délivrée des oripeaux cosmétiques des marchands du temple, une communication libérée des slogans incantatoires des propagandistes patentés, une communication expurgée des manœuvres intoxicantes des spins doctors et des maniaques de l’agenda médiatique. C’est une communication qui s’inspire et revendique pleinement la citation de Dominique Wolton (2) : « Communiquer c’est autant partager ce que l’on a en commun que gérer les différences qui nous séparent ».

Si ce blog peut devenir avant tout un espace de dialogue et d’échange de sensibilités et agréger des personnes qui défendent eux aussi cette conception de la communication, alors il aura trouvé son utilité. Surtout en ces temps complexes où les raisonnements binaires et séquentiels s’empilent, se chevauchent et s’entrechoquent dans des batailles d’image improbables et frénétiques qui relèvent plus du patchwork hallucinogène et incompréhensible que d’une vision éclairée et porteuse de sens.

Débarrassons-nous de la com’ de papa !

Jusque dans les années 80/90, les choses étaient relativement simples. D’un côté, des détenteurs du savoir et du pouvoir délivraient leurs messages. De l’autre, des journaux, des radios et des télévisions se faisaient les réceptacles et les relais plus ou moins conciliants de ce que la France d’en haut disait aux honnêtes citoyens d’en bas. Même si çà et là, un reportage vachard pouvait sporadiquement écorner la réputation d’untel, les effets collatéraux restaient relativement circonscrits. De surcroît, c’était l’époque où dans un contexte économique plutôt florissant, les entreprises et leurs dirigeants se vedettisaient à tour de bras comme des pots de yaourt tandis que les politiques entrouvraient déjà les draps satinés de leur chambre à l’heure du petit déjeuner dominical, entourés d’une jolie famille aux dents blanches et d’élégants canidés. C’était l’apparition des premiers « homo communicatus » dans les organigrammes des sociétés et des lieux d’influence.

C’était un temps « bénit » où il suffisait d’affirmer pour faire adhérer. C’était par exemple un Bernard Tapie vantant à longueur de temps en bateleur survolté les bienfaits d’un capitalisme échevelé et d’un matérialisme à portée de tous :

C’était encore un fringant futur président de la République portant décontracté le slip de bain avec son homologue américain, devisant doctement de l’accordéon avec une animatrice de télé ou gambadant sur le pré en footballeur bondissant, histoire d’incarner la modernité :

Un « Vu à la télé » suffisait globalement à bâtir une image crédible et pérenne. A charge pour les communicants de dresser la table en conséquence, de distribuer les petits fours événementiels à des journalistes en mal de « bons papiers », de célébrer l’ode onirique des grandes réussites et de s’assurer que l’écho médiatique perdure aussi longtemps que nécessaire. Fort de leurs paillettes, de leur entregent et de leur faconde, les « dircoms » ont alors pris racine dans l’agora bruissante de la société de l’information.

Stop à la com’ monolithique et incantatoire

Trois décennies plus tard, les dircoms siègent souvent dans les comités de direction. L’image et la réputation sont clairement devenues des enjeux stratégiques. A tel point qu’elles sont désormais décortiquées, commentées, sondées et même valorisées par des agences de notation financière qui hésitent de moins en moins à l’inscrire à la colonne des actifs d’une entreprise au même titre que son outil de production ou son cash flow.

Pas étonnant dans ces circonstances que la communication soit effectivement devenue un viatique incontournable pour ripoliner la réputation des grands noms de la société, leur conférer une image unidimensionnelle à force de slogans hauts en couleurs. Pour certains qui ne reculent devant rien, la communication peut même servir à faire avaler toutes les pilules et à valoriser à l’envi le discours ou l’action de l’entité qu’ils représentent. Tout est bon pourvu que l’histoire soit belle !

L’illusion peut certes fonctionner un temps donné si tous les acteurs s’accordent à croire dans les mêmes valeurs et les mêmes références. Mais la persistance de cette image comme le maintien de sa consistance et de sa crédibilité reposent sur un subtil et fragile équilibre qui peut se rompre à tout instant, surtout si l’image a été de plus bâtie sur des attributs excessivement enjolivés ou en passant soigneusement sous silence certaines caractéristiques.

Un mot importun ou un fait impromptu peuvent suffire à faire vaciller l’édifice savamment assemblé par les imagiers de la communication à grands coups de budgets somptuaires, d’opérations calibrées et de jeux d’influence distillés. De peintre en bâtiment, le dircom se transforme alors en pompier de service pour allumer les contrefeux idoines, voire couler le béton du bunker médiatique.

La communication 2.0 rebat les cartes

Aujourd’hui, il est plus que crucial de s’arracher de cette lénifiante et bornée mécanique quantique de la com’ première génération bien que d’aucuns s’échinent encore à en faire un ardent usage. Il est temps que les imposteurs à paillettes et autres obsédés du contrôle de l’image unidimensionnelle fassent place à une génération de communicants 2.0.

A l’heure où la récusation des élites et des entreprises est prompte à s’enflammer à la moindre étincelle, à l’heure où le culbuto médiatique versatile adore un jour ce qu’il peut vite brûler le lendemain, à l’heure où n’importe qui peut s’arroger la parole et répandre n’importe quoi, il est urgent que les « dircoms » envisagent leur métier autrement qu’au titre de décorateur en chef, pompier de service et hygiaphone officiel.

Jacques Suart, ancien président d’Entreprises et Médias, une association professionnelle de directeurs de la communication, trace avec clairvoyance la voie nouvelle à emprunter (3) : « Il n’y a plus de magistère de la parole. L’entreprise doit en tenir compte et ses communicants, plutôt que de camper sur une position défensive, doivent accepter de recevoir la contradiction de façon plus sereine (…) C’est la seule façon de faire progresser le débat sur de grands enjeux, développement durable, employabilité, mesure de la valeur où l’entreprise a un rôle de premier plan ».

Les distorsions d’image et de discours ne se régleront plus avec des sparadraps au vernis clinquant, ni avec des écrans de fumée dilatoires, encore moins avec des agendas médiatiques overdosés. Loin d’être une menace, la communication 2.0 rebat les cartes et constitue au contraire une opportunité pour instaurer une approche fondée sur le dialogue, l’écoute active et la pédagogie. Souvenons-nous de l’étymologie latine du mot « communiquer ». Elle signifie « mettre en commun ».

1 – Dominique Wolton – Informer n’est pas communiquer – CNRS Editions – 2009
2 – Ibid.
3 – Jacques Suart – « Entreprises : communiquer dans la crise » – Les Echos – 17 novembre 2009