Trump éjecté des réseaux sociaux : Jusqu’où peut aller la liberté d’expression sans dériver ?

Qui vivra par l’épée, périra par l’épée ! Jamais un dicton n’aura eu autant d’acuité pour décrire l’éjection manu militari que vient de subir le 8 janvier Donald Trump de son réseau social de prédilection, Twitter. Lui qui avait forgé son image auprès de ses fans en tweetant compulsivement, parfois jusqu’à 200 fois par jour, est désormais face à un cordon ombilical coupé. Certes, il pourrait toujours venir sur des plateaux de TV pour continuer à déverser sa rage. Cela reste néanmoins « peanuts » à ses yeux tant l’écho assourdissant de la plateforme lui a conféré une puissance d’expression inégalée. Ce qui pose gravement question en matière d’expression publique et démocratique ?

C’est en mai 2009 que Donald Trump débarque sur Twitter. Le réseau co-fondé par Jack Dorsey a alors déjà connu sa première heure de gloire avec l’élection un an plus tôt de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis. Twitter avait en effet constitué une cheville ouvrière efficace dans la stratégie de communication du candidat à la Maison Blanche. Au départ, c’est une équipe de community managers qui se charge de nourrir sporadiquement le fameux @realDonaldTrump. Le ton y est globalement policé sauf quand l’impétrant décide de tweeter lui-même.

Un récidiviste de la première heure

En 2011, changement de cap radical pour Donald Trump qui, convaincu par la caisse de résonnance qu’offre Twitter pour recruter et souder des militants, prend la main sur son compte et se met à taper dur. Il partage sans rechigner le faux certificat de naissance de Barack Obama suggérant que ce dernier n’est pas Américain. La suite sera totalement à l’aune de cette soudaine agressivité digitale qui sera dorénavant la marque de fabrique de Trump. Durant le deuxième mandat de son adversaire honni, le magnat augmente la cadence et la virulence de ses tweets. Il cogne à tout va, affirme et relaie quantité de fausses allégations.

Parvenu à son tour dans le bureau ovale de la Présidence en 2016, il refuse alors de transférer son expression publique sur le compte dédié au 45ème président des Etats-Unis, @POTUS. Plus que jamais, il entend capitaliser sur son compte personnel qui ne cesse d’attirer des abonnés au point d’en compter 88 millions fin 2020. Journaliste ayant travaillé 16 ans aux USA, Guillaume Debré a brossé un excellent portrait de Donald Trump dans son livre « Je twitte donc je suis » (1) : « Chacun de ses messages est en moyenne retwitté 50 000 fois et obtient 80 000 likes. Plus il vocifère, plus il augmente sa notoriété sur la Toile. Si, dans le monde réel, sa cote de popularité avoisine les 40%, le nombre de personnes qui le suivent sur Twitter depuis sa candidature a augmenté de 225% ».

Statistiques du compte de Donald Trump (source : Wikipedia)

Entre hurlements, laxisme et sanction finale

Avec Twitter, Donald Trump se sent dans une toute-puissance magistrale. Il n’hésite pas à admonester par exemple des grands dirigeants de constructeurs automobiles qui auraient l’idée de délocaliser des usines hors du territoire américain. Il se montre insultant envers le dictateur nord-coréen, Kim Jung-un en le traitant de « Little Rocket Man ». Et son public en redemande sans cesse pour viraliser ses tweets cinglants très souvent écrits en lettres capitales comme pour asséner et clouer le bec à tout détracteur potentiel. Notamment les médias américains auxquels il mène une guerre sans relâche en les accusant d’être pourvoyeurs de « fake news » alors qu’il en est le principal auteur et vecteur. Pourtant, Twitter et les autres réseaux sociaux où Trump donne de la voix, ne pipent mot pendant longtemps.

Il faudra attendre l’orée de l’élection présidentielle de 2020 pour voir Twitter commencer à réagir fermement. En août, le réseau social place un avertissement à la suite d’un tweet du locataire de la Maison Blanche appelant ses électeurs à ne pas utiliser le vote par correspondance susceptible d’être manipulé par les Démocrates. Néanmoins, Twitter maintient la publication du tweet tendancieux. Il va alors s’ensuivre une bagarre constante entre l’oiseau bleu et le chevelure orange. Le tout vire même à l’escalade nucléaire entre les deux protagonistes. Au tout début de janvier 2021, Twitter suspend temporairement @realDonaldTrump à cause de plusieurs tweets carrément mensongers puis redonne accès au président déchu. Lequel derechef récidive avec deux tweets du même acabit. Cette fois, le couperet tombe et le compte est définitivement banni. Les autres réseaux sociaux emboîtent aussitôt le pas.

Les réseaux sociaux ont une responsabilité à assumer

Cette décision abrupte intervient également à la suite de tweets sibyllins où Donald Trump appelait et chauffait ses partisans pour qu’ils aillent manifester à Washington lors de la confirmation officielle de la victoire de Joe Biden. De fait, des milliers de trumpistes d’obédience complotiste, suprémaciste et raciste ont alors pénétré en force le 6 janvier, les locaux du Capitole pendant plusieurs heures, sidérant ainsi le monde entier. De toute évidence, la nécessité de couper la parole digitale de Trump s’imposait tant celui-ci continuait à se murer dans un déni absolu de la réalité tout en continuant à exciter la galaxie hétéroclite mais souvent radicale et violente de ses supporters.

Cet ultime avatar délétère aura au moins servi à prouver une chose : les réseaux sociaux ont une responsabilité publique qu’ils ont pourtant escamotée pendant très longtemps. Si Facebook par exemple, a toujours été d’une extrême célérité à supprimer le moindre poil pubien circulant sur sa plateforme, il n’en a pas été de même pour les propos excessifs, violents et mensongers que nombre de figures trumpistes n’ont pas hésité à tenir pour attiser les colères et les fractures sociétales. Désormais acculés comme l’a été Twitter, ils n’ont plus d’autre choix que d’opérer un vaste ménage, particulièrement chez les thuriféraires du mouvement conspirationniste Qanon et ses différentes émanations. Il est juste déplorable qu’il ait fallu 5 morts dans l’invasion du Capitole pour qu’enfin les réseaux sociaux admettent que les dérives graves de leurs utilisateurs leur sont aussi en partie imputables.

Illustration : Eric Pratt/The Guardian

Modérer mais pas seulement à la marge

Ceci étant dit, la décision de censurer Donald Trump et ses affidés n’est certes pas sans poser des questions relatives à la liberté d’expression et le débat démocratique. Autant il était urgent de débrancher le flux haineux et délirant des figures trumpistes, autant il ne faudrait pas que cette sanction ultime demeure l’apanage unique des réseaux sociaux. Légalement, il est vrai que ces derniers ont le droit de procéder à ce genre d’éviction. Tout internaute s’inscrivant sur une plateforme pour y créer et/ou partager des contenus, est censé connaître les conditions générales d’utilisation (CGU) qui prévoient ces cas d’exclusion. D’ailleurs, d’aucuns se sont déjà retrouvés bloqués ou évincés pour des motifs bien plus futiles que ceux argués à Donald Trump.

A cet égard et à titre plus préventif avant que le pire n’arrive, il serait plus que souhaitable que la modération entre dans les mœurs de Facebook et consorts. Même si quelques améliorations ont été apportées çà et là (comme le signalement de contenus mensongers), force est de reconnaître que trop de trous dans la raquette persistent, faute d’allouer volontairement des moyens technologiques et humains et de se contenter d’aller sous-traiter la modération à pas cher dans des pays comme les Philippines. Tant que la modération ne sera pas volontariste et prise plus au sérieux, les résurgences de propos radicalisés et hystérisés recommenceront.

La loi comme garde-fou

En revanche, il serait nécessaire que les pouvoirs publics s’emparent également plus proactivement de la question de la régulation. Depuis plus d’un siècle en France, il existe bien des lois sur la liberté de la presse avec des droits et des devoirs que les journalistes doivent respecter. N’en déplaise aux grincheux ou aux extrémistes, ces lois ont permis que le paysage médiatique soit globalement de bonne tenue et d’opinions variées même si de regrettables et sinistres dérapages surviennent encore comme les saillies borderline à répétition d’un Eric Zemmour sur CNews.

Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les plateformes sociales en les astreignant à plus de responsabilités juridiques ? Bien qu’imparfaite sur de nombreux points, le projet de loi Avia n’était pas si inconvenant ou liberticide comme beaucoup l’ont proclamé un peu vite. Sur ce blog, j’avais d’ailleurs écrit en août 2019 qu’un encadrement législatif plus strict devait être appliqué aux propriétaires de réseaux sociaux. Même si une loi ne règlera évidemment pas tout, elle aura au moins le mérite de poser les jalons qui manquent. Dans le cas contraire, le risque est grand de déléguer excessivement un pouvoir de suppression aux seuls Twitter et consorts. Or, s’ils doivent être indéniablement des acteurs de cette régulation, il n’est pas possible de confier à eux seuls les clés régulatrices.

 

The Economist

Stop à la pandémie complotiste

L’inaction, voire le laxisme des plateformes de contenus, a constitué un terreau particulièrement fertile pour les propagateurs de théories complotistes, de projets terroristes et plus généralement d’incitations à la haine en ligne. Supprimer un profil n’est certes pas un acte anodin (et doit être bordé juridiquement) mais il doit devenir une option possible et pas une potentialité jamais (ou si peu) exercée. Sans véritable sanction encourue, les tenants de discours extrêmes poursuivront inlassablement leur logorrhée alternative comme l’a fait Donald Trump durant près de 10 ans.

Qu’importe si les complotistes trouvent matière à crier au loup en cas de sanctions avérées (et par là même justifier leurs idées de grand complot mondial), il devient plus qu’urgent de recadrer les limites d’un débat public sain où les diverses sensibilités peuvent s’exprimer sans propager des fariboles alternatives comme tout récemment cette fake news annonçant que le Pape François avait été arrêté pour trafic d’enfants et d’êtres humains. Pour avoir personnellement suivi la montée en charge virale de cette histoire à dormir debout dans des boucles de messageries et sur Facebook, il est inquiétant de constater la célérité avec laquelle elles se diffusent.

Il n’est plus possible de laisser la vie démocratique être kidnappée par des croyants illuminés et inflexibles. Même s’ils migrent désormais vers des plateformes moins modérées (voire pas modérées du tout) comme Gab, Parler, Rumble, MeWe, CloutHub ou encore Odyssey, ils seront au moins dans leur entre-soi pathologique. Avec de surcroît, une capacité amoindrie de faire percoler leurs fantasmes politico-sociétaux grâce aux algorithmes des Facebook, Twitter, Instagram, etc. Il ne faut jamais perdre de vue qu’un mouvement comme Qanon est né à 100% en ligne et qu’aujourd’hui, il continue de métastaser les réseaux sociaux au point de convertir des personnes dans le doute, l’incompréhension ou la peur du monde et de son futur proche. Laisser aller serait un terrible aveu de faiblesse, voire de démission.

Sources

– (1) – Guillaume Debré – Je twitte donc je suis – Fayard – 2020

Ressources à lire pour alimenter la réflexion

– Paula Forteza – « Reprendre le contrôle des réseaux sociaux » – Fondation Jean Jaurès – 8 décembre 2020
– Damien Leloup – « Suspension des comptes de Donald Trump : les plates-formes numériques entre opportunisme et aveu d’échec » – Le Monde – 9 janvier 2021
– Editorial – « Donald Trump banni de Twitter et Facebook : les réseaux sociaux entre laxisme et censure » – Le Monde – 11 janvier 2021
– Olivier Cimelière – « La haine est-elle totalement intrinsèque aux réseaux sociaux ? » – Le Blog du Communicant – 7 août 2019


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