Déboulonner une statue est-il un acte de communication pertinent ?

Dans le sillage de la mort de George Floyd à Minneapolis, des mouvements antiracistes comme « Black Lives Matter » ont entrepris d’éliminer les statues de figures historiques au motif qu’elles ont participé ou cautionné l’esclavagisme et la traite des Noirs. Filmées et viralisées sur les réseaux sociaux, les images de statues déboulonnées ont frappé l’opinion publique et engendré un vaste débat. Doit-on effacer un passé devenu incompatible avec les valeurs sociétales présentes ou entretenir un travail mémoriel révisé à la lumière des faits ?

Il s’appelait Edward Colston. Au 17ème siècle, il était un de ces puissants marchands bourgeois ayant fait fortune dans le commerce maritime depuis Bristol. En 1895, une statue en bronze lui a même été érigée en mémoire de ses actes philanthropiques ayant financé des écoles, des églises et des hôpitaux dans sa ville natale. Un siècle plus tard, c’est un passé nettement moins glorieux qui émerge à la faveur de pétitions exigeant le retrait du monument. La raison ? Edward Colston a contribué à la déportation de 84 000 Noirs africains vers les Amériques. Au gré des nombreuses controverses, la municipalité décide en 2018 d’ajouter une plaque où est explicitement mentionné l’esclavagisme qui a fait la richesse de Colston. Insuffisant aux yeux des manifestants de « Black Lives Matter » qui le 7 juin dernier, ont dégradé la statue avant de l’arracher de son socle et la jeter dans le port sous l’œil des caméras de télévision et des smartphones immortalisant la scène sur les réseaux sociaux.

Le déboulonnage comme exorcisation de l’Histoire

Ce n’est pas la première fois qu’une statue fait le frais d’un passé colonial et esclavagiste venant s’entremêler à des questions bien actuelles de ségrégation et de racisme frappant les communautés noires. En août 2017 à Charlottesville en Virginie, des suprémacistes blancs et des néonazis se sont violemment opposés à des contestataires qui voulaient abattre la statue du général confédéré Lee, symbole de la défense de l’esclavage pratiqué dans les Etats du Sud des Etats-Unis. L’événement eut un écho retentissant dans le monde entier du fait d’un mort et plusieurs dizaines de blessés mais aussi d’un tweet compulsif provocateur : « Je suis triste de voir notre histoire et notre culture détruites par le retrait de nos belles statues » (1). Ce qui n’empêcha pas pour autant plusieurs villes de rapidement escamoter d’autres officiers sudistes statufiés pour éviter d’autres débordements.

Le choc émotionnel suscité par la mort de George Floyd a aussitôt conduit à des réactions similaires à celle de Bristol. A Bruxelles, la statue du roi Léopold II qui a colonisé le Congo, a été vandalisée tandis que des plaques d’avenue à son nom ont été taguées dans un quartier de la ville. Les auteurs des dégradations ont alors expliqué leurs motivations derrière ce geste spectaculaire (2) : « Il y a trop de symboles du colonialisme à Bruxelles. Cela fait des années que l’on milite et qu’on essaie de se faire entendre par rapport à cela. On a l’impression de prêcher dans le désert, de dire des choses et qu’on ne nous écoute pas ».

C’est sur le même registre que fin mai en Martinique, des activistes anti-béké et anti-héritage colonial ont déboulonné deux statues de Victor Schoelcher pourtant réputé comme celui ayant décrété l’abolition de l’esclavage en 1848. Pour les détracteurs, l’homme est au contraire l’incarnation d’un pouvoir colonial qui à leurs yeux, s’exerce encore aujourd’hui avec la domination de l’économie de l’île par les békés (descendants des colons blancs). Là encore, les réseaux sociaux ont servi de canal d’amplification pour défendre la cause et se réclamer du mouvement « Black Lives Matter ».

Le symbole fort de la statue à terre

C’est dorénavant entendu. Le déboulonnage de statue ou de plaques de rue est un outil de communication pour attirer l’attention médiatique sur une cause. En France, il est d’ailleurs d’autres personnages illustres dont les représentations sculptées sont à risque. Parmi eux, on trouve notamment Jean-Baptiste Colbert, ministre des Finances de Louis XIV mais aussi auteur de l’Edit sur la police des esclaves plus connu sous le nom de Code Noir qui réglementait la pratique de l’esclavage dans les colonies françaises. Autre figure dont le nom est pourtant très répandu au frontispice des écoles et monuments publics : Jules Ferry. Grand réformateur de l’école et pilier de la IIIème République, il est aujourd’hui ciblé pour ses positions de colonialiste estimant que « les races supérieures ont un droit sur les races inférieures ».

S’attaquer précisément aux statues de ces figures historiques est un levier puissant pour agiter le débat public. Une statut qui tombe symbolise de façon très heuristique la volonté de s’opposer à ce qui a historiquement gouverné un pays à une période. L’Histoire est remplie de ces statues qui plient et s’écrasent au sol sous le poids des cordes et des chaînes des manifestants, notamment lors de la chute de régimes dictatoriaux comme l’URSS, l’Irak de Saddam Hussein ou lors des Printemps Arabes. Dans cet acte fort réside une sorte de catharsis destinée à ouvrir un nouveau chapitre et à le faire savoir de manière très impactante. Philosophe de l’art, Dominique Château résume parfaitement cette visée (3) : « Par le biais de la sculpture, la symbolique historique – en l’occurrence l’esclavage – est cristallisée dans une personnalité, ce qui en fait une cible plus concrète. En outre, ce sont des proies d’autant plus évidentes qu’elles sont sur la place publique et que celle-ci est de plus en plus investie, comme le montre le Street art ».

Abattre une statue fonctionne d’autant plus que les réseaux sociaux constituent une chambre d’écho inégalée. La force dégagée par l’image circule alors à toute vitesse et touche des milliers de personnes au-delà du lieu même du déboulonnage. Sans parler du quotient médiatique qu’un tel événement revêt pour les chaînes d’information continue toujours friandes de scènes spectaculaires.

Photo Jérôme Delay

Attention, risque de révisionnisme réducteur

Pour autant, est-ce vraiment servir efficacement une cause en effaçant un symbole honni ? La tentation de réécriture de l’Histoire ne présente-t-elle pas le risque d’une amnésie collective pas forcément bénéfique ? Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Bertrand Tillier souligne les possibles effets collatéraux une fois l’exutoire achevé (4) : « On assiste ainsi à une opération de relecture, de réinterprétation critique de personnages historiques. Lesquels ont, à un moment donné, fait consensus puisqu’on leur a élevé des statues. Quand ce consensus n’existe plus, elles sont contestées dans l’espace public, où elles sont alors vues comme des blessures à soustraire au regard citoyen ».

S’il est clairement indiscutable que la survivance de pages noires de l’Histoire ne doit pas être occultée (surtout lorsqu’elle entre en écho avec des problématiques très actuelles et tout aussi graves que la persistance de la discrimination raciale et des inégalités ethniques), il apparaît comme contre-productif de vouloir à tout prix remodeler radicalement les traces patrimoniales et historiques d’un pays. A ce propos, Bertrand Tillier est sans ambages (5) : « On relit ainsi l’histoire dans l’espace public avec une passion militante. Ce faisant, on ne lui donne qu’un seul sens (ce que nous appelons la monosémie), or l’historien ne peut s’en satisfaire. L’histoire est polysémique, elle est très plurielle. Réduire un personnage à un moment de son action, de sa vie, est très problématique dès lors que l’issue est la destruction définitive de signes qui sont aussi des objets patrimoniaux ».

Photo Andy Rain – AFP

Expliquer plutôt qu’éradiquer

Directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, Dominique Taffin prône une approche plus pondérée et pédagogique concernant les remises en cause de l’existence ou non d’une statue de personnage historique (6) : « Ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est examiner la situation de ces monuments qui sont dans l’espace public, qui ont été érigés à un moment donné pour des raisons qui correspondaient à celles de l’époque à laquelle ils ont été érigés : une démarche de mémoire et de mise à l’honneur. Aujourd’hui, bien évidemment, l’histoire elle-même, qui examine le passé, réévalue le rôle de ces personnages. Je crois que la chose doit être examinée au cas par cas, dans chaque territoire. Le sens des monuments dans un espace comme à Paris, comme à Nantes, Bordeaux, ou en Outre-mer est différent. Il faudra que ce travail soit mené dans chaque territoire ».

En termes de communication et contextualisation, l’explication semble effectivement préférable à la destruction pur et simple, ne serait-ce que pour l’indispensable legs mémoriel. A cet égard, la ville de Bordeaux a tout récemment changé 5 plaques de rues portant le nom de commerçants négriers. Si le nom de la rue ne change pas pour autant, il est désormais accompagné d’un texte explicatif sur le rôle joué par ces acteurs de la traite des Noirs. Sur la plaque de la rue David-Gradis, par exemple, on peut désormais lire : « La firme David Gradis et Cie a armé 221 navires pour les colonies de 1718 à 1789 dont 10 pour la traite négrière ». Ou rue Gramont : « Jacques-Barthélemy Gramont (1746-1816) a financé 3 expéditions de traite : une en 1783 et deux autres en 1803 » (7).

Adjoint au maire chargé de l’égalité et de la lutte contre la discrimination, Marik Fetouh se félicite de cette initiative (soutenue par les associations antiracistes qui ont toutefois déploré le manque de communication municipale autour de cette opération) (8) : « Le choix de ne pas débaptiser les rues, au-delà de la contrainte administrative que cela représente, a été retenu et encouragé depuis des années par les associations locales. Il y a un aspect pédagogique évidemment. Nous ne voulons pas tout effacer, mais laisser une trace pour se souvenir et ne pas oublier ». Il est un dicton latin bien connu qui veut que les paroles s’envolent et les écrits restent. Celui-ci fonctionne également pour le déboulonnage de statue. L’image s’estompe avec le temps et les générations qui passent. La plaque commémorative s’inscrit dans le temps auprès des générations qui passent.

Photo Jean-Pierre Muller – AFP

Sources

– (1) – Pierre Assouline – « Déboulonner les statues » – Revue L’Histoire – Octobre 2017
– (2) – « Une statue de Léopold II déboulonnée cette nuit à Auderghem : comment les activistes justifient-ils leur action ? » – RTBF – 12 juin 2020
– (3) – Jean-Loup Delmas – « Racisme : De Colbert à Jules Ferry, peut-on assister à des déboulonnages de statues en France ? » – 20 Minutes – 13 juin 2020
– (4) – Laurent Ribadeau-Dumas – « Déboulonnage de statues liées à l’esclavage : « On relit l’histoire dans l’espace public avec une passion militante », estime un historien » – Francetvinfo – 13 juin 2020
– (5) – Ibid.
– (6) – « Faut-il déboulonner les statues du passé ? La directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage préfère « l’explication » à la destruction » – Francetvinfo – 11 juin 2020
– (7) – Eva Fonteneau – « Plaques de rue : à Bordeaux, un «tabou tombe» en catimini » – Libération
– (8) – Ibid.



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