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IA & « doom scrolling » : Le cynisme calculé de la communication de l’apocalypse

A-t-on franchi un degré de cynisme supplémentaire en matière de communication de la part d’Open AI et Anthropic ? Cette nouvelle étape a en tout cas engendré un néologisme : le « doom trolling ». Dans une tribune publiée le 17 juin dans le New York Times, Cal Newport, professeur d’informatique à l’université de Georgetown, pousse un vigoureux cri d’alarme contre la stratégie de la peur que les deux entreprises instillent insidieusement à propos des disruptions irréversibles que leurs modèles d’IA pourraient provoquer. Que penser de cette rhétorique catastrophiste qui tente de se parer d’atours responsables ?

Cal Newport n’y est pas allé de main morte pour dénoncer les discours apocalyptiques que déroulent depuis plusieurs mois Dario Amodei et Sam Altman, respectivement patrons d’Anthropic et d’Open AI, deux entreprises américaines particulièrement en pointe sur le développement d’agents IA aux capacités jamais atteintes jusqu’à présent. La goutte d’eau qui l’a conduit à rédiger sa tribune mordante fait suite à la publication d’un rapport d’Anthropic sur les risques liés aux agents IA capables de s’auto-améliorer sans contrôle humain. Pour le professeur d’informatique, la tonalité presque mortifère du rapport est équivalent à l’attitude d’un chat qui déposerait un oiseau mort sur votre paillasson avant de repartir tranquillement sans se soucier des réactions.

La peur comme axe de communication ?

En mars 2026, Anthropic avait déjà frappé les esprits. A la suite d’une fuite (intentionnelle ou pas ?) d’un article de blog, la société créatrice de la célèbre IA, Claude, s’inquiétait fortement des possibles répercussions graves en matière de cybersécurité à propos du futur lancement de son nouveau modèle d’IA baptisé Claude Mythos. Aux yeux de ses concepteurs, cet outil aux capacités inégalées pouvait faire le miel des hackers et autres pirates numériques. Il fallait donc temporairement le débrancher pour verrouiller tout usage délictuel et corriger d’éventuelles failles de sécurité. Fort de son positionnement corporate plutôt anticonformiste dans l’IA, Anthropic était alors apparu comme une entreprise visiblement soucieuse de l’impact de ses produits (lire à cet effet l’article du Blog du Communicant).

Le problème est que cette tonalité anxiogène a tendance de devenir une véritable stratégie de communication dans les dernières prises de parole publiques d’Anthropic. Plus récemment, l’entreprise a publié un très long article qui détaille les progrès vers l’auto-amélioration récursive ; c’est-à-dire le moment où une IA est elle-même capable de concevoir et de développer entièrement sa propre version suivante et ceci de manière autonome. Rien qu’en lisant ce libellé, on saisit aussitôt la question qui se pose : et si l’IA échappait au bout du compte au contrôle humain ?!

Bien que l’autonomie de l’IA ne soit pas encore atteinte à 100%, une part non-négligeable de la conception des futures versions est déjà le fait de l’IA. En mai 2026, plus de 80 % du code intégré dans la base de données d’Anthropic est rédigé directement par Claude. D’où les préventions anxieuses de l’article qui explique que cette transition vers une IA capable de concevoir son propre successeur avance beaucoup plus vite que ce à quoi les institutions sont préparées, ce qui renforce de manière critique les enjeux de sécurité et de contrôle de ces systèmes.

Sam Altman (Open AI) n’est pas en reste

Cette ritournelle apocalyptique n’est pas uniquement l’apanage d’Anthropic. En matière de rhétorique dystopique, Sam Altman se distingue également. Son fil rouge récurrent est d’établir une analogie entre le développement de l’intelligence artificielle et l’invention de la bombe atomique (notamment le Projet Manhattan). A travers cette comparaison, il entend ainsi alerter sur le fait que l’IA générale ne serait pas une simple innovation technologique de plus mais un point de non-retour pour l’humanité. En mai 2023, il avait même été l’un des principaux signataires d’une déclaration d’une seule ligne affirmant que « limiter le risque d’extinction lié à l’IA devrait être une priorité mondiale, au même titre que la prévention des pandémies et de la guerre nucléaire » (1).

Cette peur, Sam Altman y a également recouru ces derniers temps pour des objectifs plus terre-à-terre. Des enquêtes journalistiques ont ainsi montré cette année qu’Altman a régulièrement agité la crainte d’un « Projet Manhattan chinois version IA » auprès des services de renseignement américains pour justifier le besoin d’investissements massifs en infrastructures (notamment en énergie nucléaire pour alimenter les supercalculateurs d’OpenAI via son entreprise Oklo).

Dans un épisode du podcast The Joe Rogan Experience en avril 2026 où il était invité, il s’est par ailleurs moqué de son concurrent direct Anthropic, en égratignant sa posture discursive : « C’est comme mener une campagne marketing brillante, en criant partout :  Nous avons construit une bombe, et maintenant nous allons vous la jeter sur la tête ! ».

Le vocabulaire de la peur passé au crible

Il y a quelques jours, Financial Times a dévoilé une analyse sémantique sur le langage utilisé par Anthropic et OpenAI sur les réseaux sociaux, dans leurs communiqués officiels et dans les articles de presse. Les résultats sont plutôt édifiants. Selon le quotidien britannique, Anthropic est nettement le plus anxiogène des deux acteurs (2) : « Cinq mots sur 1 000 utilisés par Anthropic en 2026 concernaient les risques, la réglementation ou les restrictions […] Le chiffre correspondant pour OpenAI et Sam Altman était huit fois inférieur, à savoir 0,6 mot pour 1 000 ».

Ces cinq mots évoquent en particulier les risques (336 mentions du terme), les mesures de sécurité (121 mentions) et la vulnérabilité (128 mention). Un pilonnage anxiogène qui a conduit beaucoup de gens à railler la stratégie de relations publiques d’Anthropic, axée sur la sécurité en la qualifiant de « marketing à la Oppenheimer » ! Néanmoins, moqueries ou pas, la stratégie d’Anthropic s’est avérée payante en termes de retombées presse selon les chiffres de la plateforme d’intelligence marketing, AlphaSense (voir graphe ci-dessous). Ce qui a suscité un commentaire acerbe de la part de Yann LeCun, ancien directeur scientifique en IA chez Meta et l’un des pionniers de l’IA, déplorant dans un message publié sur les réseaux sociaux que « l’alarmisme ridicule » d’Amodei concernant l’IA avait finalement porté ses fruits : « On récolte ce que l’on sème » (3).

Stop au « doom trolling » !

C’est dans ce contexte troublé que Cal Newport s’est exprimé pour dénoncer cette stratégie de « doom scrolling » (4) à laquelle s’adonnent Anthropic et dans une moindre mesure, Open AI. Pour lui, il n’y a aucune mise en garde sincère sur les risques existentiels de l’IA mais un cynisme monstrueux de la part des grandes entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle qui se piquent de décrire solennellement les dommages que leurs modèles vont causer tout en se montrant impuissantes à y remédier.

Pour le professeur d’informatique, deux options peuvent sous-tendre cette approche catastrophiste. La première voudrait que les acteurs soient sincèrement convaincus que leurs agents IA sont fondamentalement et profondément disruptifs pour la société et l’économie, avec à la clé des pans entiers d’emplois et d’activités supprimés pour faire place nette aux algorithmes à la puissance inégalée. Néanmoins, Cal Newport se montre particulièrement dubitatif. Elles parlent hypocritement de faire une pause tandis qu’elles ne lèvent toujours pas le pied de l’accélérateur.

Rien que sur le premier trimestre 2026, Open AI a en effet réalisé la plus grande levée de fonds privée de l’histoire de la tech avec 122 milliards de dollars récoltés. Un tour de table qui valorise l’entreprise de Sam Altman à près de 730 milliards de dollars. Sur la même période, Anthropic a également suscité beaucoup d’intérêt auprès des investisseurs avec 30 milliards de dollars pour soutenir son infrastructure sur AWS et Google Cloud ainsi que le développement de ses modèles Claude.

Un alarmisme bien calculé ?

La deuxième option émise par Cal Newport est encore plus sombre. Anthropic comme Open AI ne seraient finalement pas réellement concernées par les impacts de leurs technologies sur la société et l’économie. En cultivant un discours madré empreint d’inquiétude, elles s’achèteraient surtout à vil prix une posture d’entreprise responsable en se réfugiant derrière un catastrophisme de bon aloi du genre « on vous aura prévenu ».

Pour appuyer sa démonstration, il cite même David Sacks, un investisseur en capital-risque et conseiller en intelligence artificielle. Ce dernier a en effet récemment laissé entendre qu’Anthropic recourait à des tactiques alarmistes dans le but de procéder à une « mainmise réglementaire », susceptible d’entraver l’essor de concurrents émergents en jouant sur l’angoisse de millions de personnes pour au bout du compte, améliorer la situation financière d’un nombre infime d’actionnaires majeurs.

En finir avec la stratégie du pompier pyromane

Si la Silicon Valley s’est souvent distinguée dans le maniement de discours à double tiroir (souvenons-nous de l’inénarrable « Don’t be evil » de Google !), la peur comme levier de communication n’est malheureusement pas une réelle nouveauté. Qu’on l’appelle « doom scrolling » ou pas, elle a ponctuellement servi de colonne vertébrale à quantité d’industries pour contourner des obstacles, repousser des échéances ou maintenir l’opinion publique dans une tétanie impuissante.

Historiquement, lorsque des industries ont su que leurs produits étaient dangereux, elles ont parfois feint de s’associer aux alertes pour mieux contrôler le calendrier des régulations. Dans les années 1950 à 1970, les cigarettiers ont par exemple financé des comités de recherche sur les dangers du tabac. L’objectif profond n’était pas d’arrêter le produit mais de saturer l’espace public de rapports complexes pour dire : « Nous sommes conscients des risques, nous les étudions de très près, faites-nous confiance pour gérer la situation ». L’industrie pétrolière a procédé de façon similaire à propos du dérèglement climatique alors qu’elle avait eu très tôt parfaitement connaissance des perspectives environnementales.

En somme, le doom trolling dénoncé par Cal Newport est la version moderne et maximisée de la « stratégie du pompier pyromane » : inquiéter le public pour se positionner comme le seul rempart digne de confiance et capable de contrôler le monstre que l’on est en train de créer. Cette communication alarmiste est abusive et biaise les nécessaires débats publics qui doivent encadrer le développement de l’IA. Qu’Anthropic et Open AI aient leur mot à dire est indéniable et souhaitable mais pas en générant une anxiété collective pour mieux s’imposer comme des sauveurs. C’est aux autorités de tutelle, aux régulateurs, aux médias d’animer les réflexions et prendre les décisions qui s’imposent. Dans le cas contraire, cela reviendrait à jouer un match de football où les capitaines des deux équipes seraient aussi les arbitres.

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