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Clash LVMH/Le Monde : un PDG ne devrait pas dire ça !

C’est peu de dire que Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH, a fort peu goûté le feuilleton de six articles que le quotidien Le Monde a consacré à son empire industriel, à son influence médiatique mais également aux dissensions et rivalités qui tiraillent sa famille et particulièrement, ses quatre enfants. En représailles, il a publié un communiqué officiel de trois pages sur le compte X du service de presse de LVMH où il tourne en ridicule et avec une verve très grinçante, les deux journalistes autrices de l’enquête. Stratégie RP de bon aloi ou à côté de la plaque ?

Mais quelle mouche a piqué Bernard Arnault à la lecture des six articles du Monde signés Vanessa Schneider et Raphaëlle Bacqué ? Pourtant d’ordinaire plus policé et discret, le patron de LVMH a littéralement fulminé de colère contre les deux journalistes. Intitulé ironiquement « Merci », le communiqué de presse reprend minutieusement point par point, tous les détails qui ont irrité l’une des plus grandes fortunes françaises. Qu’il s’agisse des affaires qu’il conduit à travers son groupe de luxe, du poids médiatique qu’il pèse en détenant plusieurs grands titres (Le Parisien, Les Echos, L’Opinion, Challenges, Paris Match, etc) ou des tiraillements familiaux qui agitent sa descendance à propos de sa succession, il moque copieusement les éléments publiés par le journal.

Un canon pour écraser une mouche ?

Les occasions où Bernard Arnault a sorti la sulfateuse pour rendre gorge à ses détracteurs, se comptent à peine sur les doigts d’une main. Et lorsque c’est le cas, c’est plus souvent dans les coulisses feutrées de l’entreprise que par le truchement d’un communiqué de presse public que l’homme d’affaires règle ses comptes. A la lecture des six épisodes narrés par Le Monde, il n’y a pourtant pas de virulence excessive, ni de commentaires à charge de la part des deux journalistes. Les articles sont fouillés et sourcés après six mois d’enquête. Reporters chevronnées s’il en est, Vanessa Schneider et Raphaëlle Bacqué ont même rencontré tous les impétrants de la saga Arnault en complément de leurs autres informateurs pour construire ce feuilleton. Certes, certaines images et anecdotes ont sans doute agacé le n°1 du luxe français parce qu’elles ne sont guère flatteuses mais on ne trouve rien qui ne relève de l’insulte ou la diffamation.

Autre paradoxe : à aucun moment dans sa longue tirade, Bernard Arnault n’infirme, ni ne dément les informations publiées par Le Monde. Dès lors, pourquoi autant publiciser ce coup de sang qui peut de surcroît devenir un boomerang réputationnel comme il semble d’ailleurs en avoir conscience en écrivant notamment ceci (1) : « « Je n’ignore pas qu’en répondant, j’offre à ce feuilleton le projecteur qu’il espérait peut-être, un dernier épisode signé de ma main. Soit. Qu’il serve au moins à une chose : épargner de l’énergie à tous ceux qui, par ailleurs, parient sur la fissure d’une famille pour vendre du papier. Ils attendront longtemps ».

Ressouder les rangs

Son coup de gueule aura au moins eu le mérite de souder les rangs de ses thuriféraires dans les médias (particulièrement la galaxie Bolloré où LVMH dépense significativement en achats publicitaires) et sur les réseaux sociaux. Ceux-ci ne sont pas évidemment pas privés d’étriller sans compter le quotidien dont pourtant son gendre (Xavier Niel) est actionnaire avec tous les épithètes qu’on peut facilement imaginer.

Au passage, chacun de ses supporters a eu la joie de voir le patron de LVMH débarquer officiellement sur X (ex-Twitter), vingt ans après la création de feu l’oiseau bleu ! Un sens étonnant du timing tant X est devenu un marigot nauséabond et ultra-polarisé mais qui lui aura quand même permis d’engranger plus de 4 millions de vus en 24 heures et à ce jour plus de 95 000 abonnés et même de voir son post furibard partagé par l’incontrôlable Elon Musk ! Après tout, si l’idée était de faire le buzz, l’objectif est rempli de ce côté-là. Et le boss du luxe ne s’est pas privé de remercier sa fan-zone (2) : « J’ai été très sensible aux nombreux messages que vous m’avez adressés à la suite de ma lettre ouverte au Monde. Je tenais à vous en remercier toutes et tous, directement et personnellement, ici, sur X. Merci ! Bernard Arnault ». Depuis, plus aucun nouveau tweet !

Une posture plus contre-productive qu’il n’y paraît

Pourtant, Bernard Arnault n’aurait pas dû céder à ses pulsions. Son communiqué est plus contre-productif qu’il n’y paraît. En creux, on devine en effet un personnage à la vanité vexée lorsqu’il s’estime injustement maltraité par Le Monde alors que ses rivaux honnis, les frères Wertheimer, propriétaires de Chanel, ne sont pas malmenés autant à ses yeux par le dit quotidien.

De même, à propos des accusations de pressions éditoriales qu’il aurait exercées sur les journaux qu’il possède, il s’insurge qu’on lui prête de pareilles visées et de lancer une phrase qui peut se comprendre à double sens (2) : « « Il faudra qu’on m’explique un jour, calmement et sans ironie, la géométrie exacte de l’indépendance éditoriale française. Je paierais volontiers la formation. ». Autrement dit, pourquoi son gendre actionnaire du Monde, n’est-il pas intervenu ?

Autre paradoxe à relever : le temps que des dirigeants de LVMH et des membres de la famille Arnault ont accepté de prendre pour rencontrer et répondre aux deux journalistes. Son commentaire a de quoi intriguer là aussi (3) : « Six mois durant, plusieurs dirigeants ont pris, à votre demande, le soin de vous rencontrer, de vous présenter leur travail et ce qu’exige de faire marcher un groupe mondial. Ma famille a fait de même : mes cinq enfants, mon épouse, moi-même. Tous présents, tous disponibles, tous unis. ». Comme si accorder un entretien constituait une assurance en or massif immunisant contre d’éventuelles critiques ?  

Un casier médiatique déjà nourri

En pilonnant de la sorte Le Monde et deux de ses journalistes, Bernard Arnault a confirmé intuitivement qu’il n’aime pas la presse qui n’est pas aux ordres. Les faits abondent en la matière. En mars 2023, l’homme d’affaires avait mis le feu à la rédaction du quotidien économique Les Echos en limogeant son directeur de la rédaction, Nicolas Barré. Reproches invoqués à l’époque et dénoncés par la société des journalistes des Echos : avoir laissé passer des articles un peu trop critiques sur certains résultats financiers décevants de certaines marques de LVMH. Une grève de 24 heures s’en était alors ensuivie pour contester l’ingérence éditoriale attribuée à Bernard Arnaud.

Dans un autre registre, Bernard Arnault a de nouveau fait parler de lui sur les questions de liberté éditoriale en septembre 2024. Cette fois, la lettre d’information confidentielle La Lettre a dévoilé publiquement un document interne de LVMH où le milliardaire Bernard Arnault exhorte les membres de son comité exécutif (et par extension leurs équipes) à cesser de parler à 7 médias d’investigation (6 Français et 1 Américain) sous peine de licenciement immédiat. Raison de cette oukase vindicative : le patron de LVMH n’accepte pas les reportages qui mettent en cause la réputation de son groupe et qui parlent de sa famille.

Si on remonte dans le temps, il y a également en 2013, l’affaire Fakir, du nom d’un petit journal local satirique animé à l’époque par François Ruffin (devenu par la suite député). Un ancien espion de haut rang avait été alors mandaté pour mettre sous surveillance les activités du journal qui titillait régulièrement Bernard Arnault. Une barbouzerie qui permettra en fin de compte à François Ruffin, créateur de ce média, d’en tirer un film (« Merci Patron ») qui obtiendra un joli succès d’audience et lui, de se faire un nom politique !

La pression n’est pas bonne conseillère

Si Bernard Arnault incarne incontestablement une réussite économique et industrielle française à l’échelle mondiale, il n’est guère acquis qu’il renforce efficacement son image (qu’il prétend pourtant défendre) en se livrant à des récriminations aussi cinglantes et en plus sans démentir pour autant les propos publiés par Vanessa Schneider et Raphaëlle Bacqué, de surcroît, deux excellentes journalistes aux états de service irréprochables et peu suspectes de connivences partiales.

Que le Français le plus riche du monde veuille protéger sa réputation et sa vie privée, est parfaitement entendable. Néanmoins, difficile d’éviter le radar médiatique quand on dirige un conglomérat qui pèse aujourd’hui plus de 80 milliards d’euros de chiffre d’affaires et compte plus de 200 000 collaborateurs sur la planète. Un tel succès attire inévitablement la curiosité des médias comme celle du public avec toutes les questions qui lui sont inévitablement inhérentes. C’est d’ailleurs tout l’intérêt d’avoir une direction de la communication pour gérer cette pression médiatique au mieux des intérêts du groupe et de sa réputation.

Visiblement, c’est une consigne qui semble avoir du mal à exister culturellement chez LVMH. En juin dernier, Le Canard Enchaîné racontait comment le milliardaire a cherché à empêcher la publication d’une biographie non autorisée en faisant pression sur l’éditeur. En vain mais pas totalement puisque le livre d’Audrey Millet intitulé « Bernard Arnault, son univers impitoyable » est introuvable dans les enseignes de presse Relay détenues par … Vincent Bolloré.

S’il est une chose que Bernard Arnault devrait retenir du rôle de la presse, c’est précisément cette citation de Beaumarchais (dont Le Figaro s’est d’ailleurs faite sienne) : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Surtout lorsque les articles sont étayés.

Sources

  • (1) – Bernard Arnault – « Merci » – Communiqué du 26 juillet 2026 publié sur X
  • (2) – Post de Bernard Arnault sur X – 27 juillet 2026
  • (3) – Bernard Arnault – « Merci » – Communiqué du 26 juillet 2026 publié sur X
  • (4) – Ibid.

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