[Note de lecture] : « Voyage au pays de la Dark Information » d’Antoine Bayet

S’il est un livre à lire pour qui veut comprendre et réaliser à quel point la désinformation a infesté les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les messageries instantanées (et menace les médias classiques), c’est bien celui qu’Antoine Bayet vient de publier ce mois-ci. Des mois durant, il s’est attelé à enquêter et décortiquer le phénomène préoccupant de la « Dark Information » qui circule en parallèle des médias traditionnels tout en parvenant de temps à autre à faire irruption dans ces mêmes médias pour brouiller encore plus la perception des choses dans l’opinion publique. Journaliste et directeur éditorial de l’Institut national audiovisuel (INA), il a rencontré et interrogé quelques faussaires de l’information pour en saisir les objectifs et les mécanismes. Synthèse (non-exhaustive) d’un ouvrage remarquable.

Selon l’auteur, la « dark information » est « la diffusion d’une information fausse, sans filtre ni contrepoint, sous couvert d’un dispositif d’apparence professionnelle destiné à masquer des invraisemblances de fond. Autrement dit : une information qui, sur la forme, peut ressembler en tout point à de l’information traditionnelle, à ceci près qu’elle a été faussée dans un but politique, économique ou sociétal rarement explicité ». On ne saurait en effet donner meilleure définition à ce que l’on appelle désormais communément les « fake news » (ou infoxs selon le terme consacré en 2018 par l’Académie française).

Le paradigme de l’info a changé

Si les fausses informations ont existé de tout temps, jamais elles n’ont disposé d’un pouvoir de percolation et de pénétration aussi puissant, rapide et prégnant dans l’opinion publique. Historiquement, les cas les plus manifestes remontent à 2016 avec le vote britannique qui adoube l’idée du Brexit et l’élection de Donald Trump en tant que 45ème président des Etats-Unis. Des cas où les fake news en tout genre charriées sur les réseaux sociaux, ont permis de faire pencher la balance en faveur d’un vote contestataire et antisystème. C’est d’ailleurs là que réside la racine de ce nouveau paradigme informationnel où information valide et information frelatée sont dorénavant quasiment pareillement à portée de clic (notamment à cause des bulles algorithmiques). Un paradigme marqué par une défiance envers les médias traditionnels, péjorativement qualifiés de « mainstream » par ceux qui ont décidé de passer du côté obscur de l’information (qu’ils soient éditeurs ou consommateurs de contenus).

L’opus d’Antoine Bayet s’ouvre avec ce qui constitue encore aujourd’hui un cas d’école en matière de désinformation caractérisée et de propagation à large échelle. En novembre 2020, déboule « Hold-Up », un documentaire complotiste qui entend dénoncer les mensonges liés à la pandémie du coronavirus et la gestion de la crise par les autorités politiques et sanitaires. Avec une thèse centrale : l’Institut Pasteur a créé le virus dans les années 2000. A partir de là, l’auteur du film, un ancien journaliste du nom de Pierre Barnérias, va agréger de multiples éléments biaisés et à charge émanant de témoignages de personnalités médicales et scientifiques déjà connues pour leur propension à renifler des conspirations un peu partout.

L’argent, poumon et nerf de la « Dark Information »

Assez rapidement évacué de la plateforme Viméo (ainsi que Daily Motion) où il est mis en ligne, le film parvient pourtant à trouver son public. En salles, notamment à travers des conférences-débats avec le réalisateur du documentaire. Mais l’essentiel de l’audience proviendra du Web et de ses multiples capillarités numériques (YouTube et Odysee en tête) au point de cumuler à fin mai 2021, 12, 5 millions de vues sur YouTube. Mais au-delà de ce succès d’audience qui débordera ensuite dans les médias classiques et dans la classe politique, Antoine Bayet souligne une caractéristique majeure récurrente de la dark information : la capacité à se financer pour produire des contenus frelatés. Dans le cas de « Hold-Up », le recours à des plateformes de financement participatif (Ulule et Tipeee) a constitué des leviers décisifs.

Toutefois, il existe d’autres canaux comme le précise l’auteur. En particulier les revenus publicitaires issus de plateformes de recommandation de contenus comme Outbrain (voire Taboola). Le site conspirationniste FranceSoir.fr est à cet égard le parfait parangon qui recueille d’après les estimations d’Antoine Bayet, 40 000 € par mois grâce au trafic généré par ces plateformes mais également des régies publicitaires comme Google Ads. En septembre 2021, Google a d’ailleurs fermé le robinet juteux des annonces qu’utilisait FranceSoir.fr pour engranger d’autres revenus. Cette question du financement n’est en tout cas pas à négliger. Même si la « Dark information » provient d’acteurs plus ou moins obscurs et sérieux, elle parvient à lever suffisamment d’argent pour produire des contenus qui en apparence visuelle, collent totalement aux codes classiques des grands médias, et qui vont ensuite profiter de leur viralité intrinsèque pour capter d’autres revenus via la publicité digitale.

Le faux-nez de l’information alternative

Antoine Bayet relève une autre caractéristique propre à la « dark information » : sa capacité à endosser des faux-nez rassurants et accrocheurs. Celle-ci manifeste ainsi une propension marquée à se dissocier vigoureusement des médias habituels jugés mensongers et aux ordres des élites. Mais sans forcément tomber dans une opposition radicalement frontale contre les « mainstreams » honnis. Pour ce faire, d’aucuns ont déployé une sémantique doucereuse qui parle de « contre-information », de « ré-information » et surtout d’ « alter-information » et d’ « information alternative ».

Le directeur éditorial de l’INA cite notamment l’exemple de Martial Bild. Ancien élu Front National pendant de longues années, il est le co-fondateur de la chaîne en ligne TV Libertés en 2014 qu’il continue à diriger aujourd’hui. Interrogé par l’auteur, il n’est pas peu fier d’avoir su capitaliser sur le terme « alternatif » pour positionner son produit éditorial (3) : « J’ai repris, et c’est mon vrai motif de fierté, le terme ‘alternatif’. Je dis bien que je l’ai repris, pas créé […] Je suis allé le puiser dans l’argumentaire gauchiste, dans cette réalité idéologique, en me disant que si je remettais en avant ce terme-là, ceux qui ont la volonté de nous dénigrer seraient assez embêtés car il ne nous est pas propre ».

Au-delà de cet auto-satisfecit, le terme permet également de surfer sur l’humeur du temps qui verse assez volontiers dans le refrain dutronesque d’ « on nous cache tout, on nous dit rien ». Pratique quand il s’agit d’aller recruter des gens méfiants en mal de chemins de traverse informationnels !

Un véritable écosystème qui n’a rien de spontané

Un autre aspect très intéressant mis en exergue par Antoine Bayet est le côté un peu sainte-nitouche des producteurs-propagateurs de « dark information ». En termes d’image, ils aiment bien cultiver et nourrir un côté spontané et délivré de toute vassalité envers de quelconques puissants. Ils prisent particulièrement l’imagerie du « David » qui révèle les vérités cachées contre le « Goliath » des médias affidés. Or, à y regarder de plus près en lisant l’ouvrage d’Antoine Bayet, on s’aperçoit que nombre d’entre eux n’ont rien à voir avec cette dramaturgie (exceptées quelques figures individuelles qu’a rencontrées l’auteur comme Serge Petitdemange ou encore Khadra qui opèrent de leur propre chef).

Beaucoup de ces acteurs de la désinformation sont déjà (ou s’appuient au départ) dans des écosystèmes solidement constitués qui se renvoient souvent la balle en s’invitant les uns les autres sur leurs différents canaux de diffusion pour amplifier et agréger de nouveaux publics. Une illustration symptomatique de cette consanguinité qui n’avoue pas son nom, est la page Facebook « Didier Raoult Vs Coronavirus 💪 ». Ce groupe créé en mars 2020 (et désactivé un an plus tard par Facebook) en soutien au « druide marseillais », a compté jusqu’à 500 000 abonnés avides de recueillir la sacro-sainte parole du thuriféraire de l’hydroxychloroquine. Cette page s’est longtemps prévalu d’être une initiative spontanée pour défendre les travaux du Pr Raoult. Or, questionné par Antoine Bayet, l’un des deux créateurs, Hugues Rondeau, ancien maire de Bussy-Saint-Georges, reconnaît que l’histoire est quelque peu différente.

Bien avant qu’elle n’apparaisse, cette page avait reçu les auspices de la garde rapprochée de Didier Raoult qui anime par ailleurs la chaîne YouTube de l’IHU de Marseille où l’expert barbu délivre ses oracles médicaux. En effet, entre le chargé de communication du Pr Raoult, Yannis Roussel et l’ancien élu, les échanges sont réguliers avant que le groupe Facebook ne devienne ensuite le plus grand espace de diffusion de la prosopopée raoultienne. Dans son enquête, Antoine Bayet met en évidence des cas similaires sur d’autres thématiques comme la chaîne en ligne Livre Noir d’Erik Tregnér ou le youtubeur de droite-extrême Papacito.

Alerte à la porosité médiatique

Le livre s’attarde également sur les collusions que certains médias très engagés n’hésitent pas à entretenir avec les fabricants de la « dark information ». Deux cas emblématiques sont évoqués à travers Russia Today France et Sud Radio. Le premier est une chaîne de propagande en ligne financée par le gouvernement russe qui multiplie les passerelles et les invitations en plateau de personnalités directement issues de la « dark information » comme Jonathan Moadab, créateur de l’Agence Info Libre. Le second n’est pas en reste. Sud Radio ouvre volontiers son antenne aux personnalités les plus borderlines. C’est ainsi que le journaliste et écrivain André Bercoff sert littéralement la soupe à Louis Fouché, créateur du collectif antivax « Réinfo Covid » et figure de la « dark information ». Ces flirts ne sont malheureusement plus l’apanage de ces deux médias. VA+, la chaîne YouTube de l’hebdomadaire ultra-conservateur Valeurs Actuelles, multiplie les invitations à l’adresse de complotistes patentés comme le souligne Antoine Bayet.

En refermant l’ouvrage qui contient bien d’autres informations fouillées sur cette galaxie sombre de la « dark information », il est difficile d’être véritablement optimiste sur la capacité à endiguer ces flux informationnels apocryphes et manipulateurs tant la porosité est partout. Chez l’individu lambda qui propage ces soi-disant informations alternatives auprès de ses propres cercles. Chez les plateformes qui amplifient les bulles informationnelles et défaillent souvent dans la chasse aux fake news. Chez certains médias qui empruntent délibérément l’option du clivage à tout prix pour faire de l’audience. C’est déjà le cas sur C8 dans l’émission « TPMP » de Cyril Hanouna qui a invité à deux reprises, un ancien journaliste devenu influenceur complotiste, Richard Boutry en le laissant tranquillement déblatérer son chapelet d’inepties et d’accusations infondées. Sans parler de CNews qui mord de plus en plus la ligne jaune en autorisant des dérapages incontrôlés comme ceux d’Ivan Rioufol qui récemment, osait comparer le sort des non vaccinés à celui des juifs sous le régime nazi.

Y a-t-il seulement des antidotes ? Le livre esquisse une piste précieuse mais encore trop délaissée : l’éducation aux médias et à l’information. Dépendant du ministère de l’Education nationale, le centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (Clemi) dispose (selon son directeur Serge Barbet interrogé dans le livre) de 5 millions d’euros de budget annuel pour sensibiliser et former 13 millions d’élèves. Autant dire qu’il s’agit d’une dose homéopathique face à un mal plus profond et en pleine métastase.

L’enjeu est pourtant crucial à l’heure où la « dark information » pullule. Veut-on voir un jour un youtubeur comme le fictif (mais terriblement crédible) Christophe Mercier qui accède au 2ème tour de l’élection présidentielle dans l’excellent série télévisée « Baron Noir » ? Ce personnage de fiction est la créature par essence de la « dark information ». Et ces créatures ont nette tendance à se multiplier.

Le pitch de l’éditeur

Sur YouTube, WhatsApp, Telegram ou Facebook, qu’ils soient Gilets jaunes, pro-Raoult, antivax ou militants d’extrême droite, les décrocheurs de l’info forment des communautés fidèles, engagées, fortes de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de fans. Défiants, parfois même hostiles envers les journalistes et les médias traditionnels, ils ont créé un monde parallèle – celui de la « dark info » – où l’information, souvent des fake news, circule en dehors de tous les circuits classiques et de tout contrôle.

Ce livre est le fruit d’une enquête de terrain menée à visage découvert. L’auteur, en brossant des portraits variés des acteurs de ces réseaux et en donnant la parole à leurs principaux leaders, explore la force de frappe inouïe de leurs nouveaux canaux de diffusion et analyse les mécanismes de ce rejet profond des médias conventionnels.

La rupture entre les Français et l’info est réelle : comment l’expliquer, la contenir et, au moment où les enjeux politiques sont majeurs, mieux la connaître pour mieux la prendre en compte ?

Bio express de l’auteur

Antoine Bayet est directeur éditorial de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Journaliste, enseignant à l’École de journalisme de Sciences Po et spécialiste de l’information numérique, il a occupé des postes de rédacteur en chef à Radio France et Europe 1.

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