Communication & débat public : est-on définitivement condamné au clash binaire et vulgaire ?

Clash, outrance, grossièreté, pensée binaire, complotisme, amalgame etc. Aujourd’hui, tout est permis dans le débat public et médiatique pour faire entendre sa voix et écraser celle de l’autre. Dans cette course à l’échalote assourdissante, c’est à celui qui dégainera la phrase la plus choc, le mot le plus cinglant pour acquérir son petit quart d’heure de gloire médiatique et digital. Dans ce contexte délétère, y a-t-il encore seulement une place pour une communication qui ose le partage d’idées et la confrontation intelligente et respectueuse ? Spoiler : pas si sûr !

Quand le vide remplit l’espace

De tout temps, des provocateurs et des grandes gueules ont fait de leurs saillies verbales ou écrites des pics médiatiques abondamment commentés et critiqués. Rien de nouveau sous le soleil donc hormis un paramètre de taille qui est venu bousculer la donne sur cette dernière décennie : l’amplificateur infini des réseaux sociaux. Autant les médias classiques pouvaient un temps encore canaliser les débordements, quitte à en faire leur miel temporaire, autant c’est aujourd’hui la règle de l’« open bar » qui s’applique. N’importe quelle déclaration, qu’elle provienne d’un quidam ou d’une personnalité, peut provoquer un gigantesque incendie où chacun y va de son assertion, la plupart sans légitimité, ni expertise aucune sur le sujet de départ.

Tous les jours, le vide sature l’agora. Pioché parmi tant d’autres (tant il y a l’embarras du choix), l’exemple de l’« humoriste » Jean-Marie Bigard est à cet égard emblématique de cette société ultramédiatisée où tout n’est dorénavant que coups, insultes et clashes. Certes, l’impétrant n’a jamais été connu pour sa finesse d’esprit, son vocabulaire châtié et son raisonnement élaboré. Néanmoins, celui qui était en perte de notoriété depuis quelque temps vient de se refaire la cerise avec des coups d’éclat fracassants confinant à l’injure mais qui fonctionnent et buzzent.

Derniers avatars en date : l’agression en règle du ministre de la Santé, Olivier Véran surnommé « véreux » et traité de « c…… » pour contester la fermeture des bars et des restaurants à Marseille dans le cadre de la lutte contre la pandémie de la Covid 19. Celui qui exhibe fièrement sa maxime « Allez tous vous faire enc…. » comme un mantra inspirant, en a ensuite remis une couche à l’encontre de l’acteur François Cluzet qui s’effarait de cette intolérance graveleuse (1) : « C’est un message en forme de promesse ou de menace, selon les goûts. C’est tout l’humour qui me caractérise. J’ai des couilles et je les sors, je n’en veux pas à François Cluzet de ne pas avoir été livré ». Et tout ça étant de surcroît abusivement emballé et justifié au nom du peuple démuni à qui on refuserait la parole.

Les médias pris dans l’engrenage

La pauvreté consternante des propos a pourtant constitué un temps fort de ces derniers jours pour lequel les médias ne sont pas exempts de tout reproche. Il suffit par exemple de scruter le casting savamment explosif d’émissions comme TPMP de Cyril Hanouna sur C8, Les Grandes Gueules sur RMC qui se repaissent de ce genre de clashes ou encore la ligne éditoriale résolument et caricaturalement droitière de CNews où des Pascal Praud et Eric Zemmour invitent à tour de bras tout ce que compte le pays de personnages outranciers qui n’ont de cesse de cogner pour peser et annihiler l’autre. Or, à force de cultiver la castagne et la dialectique à la hache, ces émissions servent de capteurs qui sont à leur tour, relayés sur les réseaux sociaux dans une espèce de lessiveuse brutale qui n’en finit plus de tourner.

Pourtant, il en est qui continue de s’enorgueillir de cultiver la tension et de faire de leur plateau un volcan à deux doigts de l’éruption. A leurs yeux, c’est même bénéfique. Tout le monde peut y aller de son bon mot et tant pis si quelquefois, cela tourne à la discussion de comptoir. Cette marque de fabrique éditoriale, le journaliste polémiste Éric Brunet la revendique pleinement. Dans une récente interview au Point, il défend mordicus cette façon d’animer le débat public sur les médias où il officie (2) : « Ce goût du débat me vient du Sud-Ouest, de ma chère Gascogne. Quand j’étais gamin, on débattait les dimanches dans la ferme de mon grand-père. Il n’y avait plus de hiérarchie entre mon grand-père, socialiste et anticlérical, le facteur du village, un communiste, mon père ingénieur EDF, un ancien cégétiste qui votait à droite, le curé du village, etc. C’était savoureux de les voir débattre. Comme une pièce de théâtre. Il faudrait inscrire l’engueulade à la française au patrimoine mondial de l’Unesco ! ». Ni plus, ni moins et toujours évidemment au motif de lutter contre la bien-pensance !

La violence comme norme du débat ?

Le problème avec cette vision populiste et partiale du débat public, c’est qu’il devient de plus en plus compliqué de se repérer et de se forger sa propre opinion. Réseaux sociaux comme plateaux TV (ou radio) sont devenus des rings où chacun doit flanquer à l’autre une bonne baffe rhétorique version gros sel et militante. Cette tendance a de quoi inquiéter. Elle se situe même aux antipodes de l’étymologie latine du mot « communiquer » qui est de transmettre, échanger et mettre en commun des connaissances. Les divergences ne sont pas exclues pour autant mais elles doivent permettre l’émergence de socles communs plutôt qu’encourager un agglomérat d’idées binaires et radicalisés.

Le 20 septembre dernier sur le plateau de l’émission C Politique de France 5, l’écrivaine Leïla Slimani déplorait à juste titre ce fracas permanent et frontal des échanges (3)

« Aujourd’hui, on vit dans une société qui laisse peu de place à la nuance. Dans une société qui survalorise la radicalité. Or, je trouve ça facile d’être radical. Il est beaucoup plus facile de s’indigner que de penser ».

Depuis, elle a été rejointe par Olivier Véran auquel les journalistes du Grand Jury LCI – RTL – Le Figaro demandaient une réaction à la suite des insultes de Jean-Marie Bigard. Outre le fait qu’il a déclaré « s’en contrefoutre », il a tenu à souligner un point effectivement préoccupant (4) : « Je note cette espèce de violence débridée qui s’exprime sur les réseaux sociaux à visage couvert ou à visage découvert. Cela m’inquiète pour notre société, pour notre capacité à vivre ensemble. De façon générale, il faut qu’on fasse un travail collectif sur la violence et les victimes de ces violences qui peuvent prendre plusieurs formes. Cela peut être l’injure, anonyme ou non, ou l’agression dans la rue. Nous sommes dans une société soumise à de plus en plus d’expressions de violence, comme si c’était la norme ».

De l’inclusif à l’exclusif

Cette norme, le chercheur contemporain et écrivain, Christian Salmon, l’a longuement décortiquée dans son dernier opus paru en 2019 et pertinemment intitulé « L’Ere du Clash ». Le récit et la mise en perspective sur un sujet donné ne sont plus possibles, notamment sous l’impulsion des réseaux sociaux qui sont dans une constante scansion zappant d’un sujet à un autre à coup de buzz et de « trending topics » sur Twitter. Et que certains médias exploitent sans barguigner.

Selon lui, le virage s’est amorcé avec le départ de Barack Obama et l’avènement de Donald Trump (5) : « Obama proposait le récit d’un changement crédible […] Son grand récit était inclusif, ouvert sur le monde […] Trump ne raconte pas d’histoires, il expédie les tweets de la colère. Il est un levain de ressentiment, pas un storyteller, un spéculateur, un maître en volatilité. Ses discours n’ont ni début ni fin, aucune forme, aucun point culminant, aucune tension narrative. Trump ne connaît pas les longues phrases, les articulations logiques ; la grammaire et le lexique sont réduits au strict minimum […] Son pari paradoxal : asseoir la crédibilité de son « discours » sur le discrédit du « système », spéculer à la baisse sur le discrédit général et en aggraver les effets ».

Quand @DrGomi ferme son cabinet sur Twitter

Depuis, les démocraties ont quasiment toutes succombé à ce mode discursif proche du sport de combat mais sans limites, ni règles établis. On tape, on flingue, on démolit sans nul recul, ni argumentation solide. Les divergences se sont transformées en fossés béants qu’il faut continuer de creuser et de bétonner pour prendre le dessus sur l’autre, jusqu’à parfois vouloir en nier l’existence comme le promeut la « cancel culture » (lire à ce propos cet article du Blog du Communicant). Réseaux sociaux et médias entremêlés concourent (parfois à leur corps défendant) à ce délitement où seuls émergent les forts en gueule, les violents du verbe ou les rois de l’insulte au détriment de ceux qui aimeraient expliquer, nuancer et pondérer.

Cette impasse délétère, Yvon Le Flohic, médecin généraliste vient d’en faire l’amer constat. Avec son compte Twitter baptisé @DrGomi, il avait acquis une certaine notoriété en rassemblant près de 14 000 abonnés. C’est avec la crise sanitaire du coronavirus qu’il a connu un véritable engouement des internautes. Son objectif ? Essayer de démêler le vrai du faux, sans parti-pris particulier mais à la lumière des faits et des connaissances du moment. Une démarche salutaire qui a pourtant été vite polluée par les intégristes du langage qu’ils soient pro ou anti-Raoult, conspirationnistes patentés ou encore militants politiques marqués.

Face à la virulence parfois menaçante, Yvon Le Flohic a pris la décision de clore son compte le 20 septembre dernier. Il regrette que sa démarche ait rencontré autant d’opposition au vitriol malgré le soutien avéré de nombreux personnes qui y trouvaient là matière à s’informer correctement (6) : « Depuis longtemps, je me demandais si ce compte était une bonne façon d’informer. Les réseaux sociaux n’ont jamais permis de discuter. Ce ne sont que des affrontements ». Même si d’aucuns s’efforcent encore d’introduire du temps long et du fond dans les discussions, force est de reconnaître que le débat est devenu une foire d’empoigne où la subtilité reste à la porte. Faut-il malgré tout persister à offrir des alternatives face aux aboyeurs de tout poil ? Sans doute mais la mission semble désormais relever du sacerdoce tant l’époque se nourrit de clash, de croyances binaires et de vulgarité sans nom.

Sources

– (1) – E.C. – « Jean-Marie Bigard répond à François Cluzet qui « insulte le peuple démuni » » – Paris Match – 28 septembre 2020
– (2) – Olivier Ubertalli – « Éric Brunet : « L’engueulade à la française doit être classée au patrimoine mondial de l’Unesco » – Le Point – 27 septembre 2020
– (3) – C Politique – France 5 – 20 septembre 2020
– (4) – « Insulté par Jean-Marie Bigard, Olivier Véran déplore « la violence débridée » sur les réseaux sociaux » – LCI – 27 septembre 2020
– (5) – Thibaut Sardier et Simon Blin – « Christian Salmon : «La rhétorique et les paroles onctueuses de Macron ne réussissent plus à occulter la violence » – Libération – 15 février 2019
– (6) – Paméla Rougerie – « «On ne peut pas discuter» : pourquoi «@DrGomi», médecin très suivi sur le Covid-19, a quitté Twitter » – Le Parisien – 23 septembre 2020



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