La « cancel culture » est-elle le stade ultime de la non-communication ?

Ce concept un peu nébuleux provient tout droit des Etats-Unis où cette culture de l’effacement consiste surtout à blâmer publiquement une marque, une personnalité ou même un simple quidam pour des propos ou des postures jugées contraires à des causes indiscutables ou à une certaine forme de bien-pensance (elle-même pourtant sujette à des subjectivités très variables). Celui-ci a connu un indéniable essor avec les réseaux sociaux où des communautés minoritaires ou des groupuscules activistes peuvent alors donner de la voix et tenter d’incurver les faits en leur faveur et au détriment de la cible ostensiblement visée. Si de vraies avancées ont parfois pu être obtenues (comme le mouvement Me Too), la pratique n’est pas exempte de dérapages préjudiciables annihilant toute communication entre les parties prenantes.

J.K. Rowling, écrivaine et maman du célèbre Harry Potter, fait partie de ces figures publiques aux prises avec la « cancel culture ». C’est d’abord une série de tweets en décembre 2019 qui lui vaut une campagne d’ostracisation. Elle prend en effet la défense d’une chercheuse licenciée pour avoir affirmé qu’une personne ne peut pas changer de sexe biologique. Bis repetita en juin dernier avec cette fois, des messages arguant le fait que seules les vraies femmes peuvent avoir des menstruations. A chaque fois, elle a reçu en retour une volée de bois vert d’internautes (et même de l’acteur Daniel Radcliffe qui incarne sa créature romanesque à l’écran) offusqués par ses déclarations jugées transphobes, inacceptables et ignorant par ailleurs les discriminations dont les personnes transgenres sont l’objet.

Cogner pour annihiler

Malgré des excuses et des précisions apportées par l’auteure, le cyberharcèlement a été violent, d’aucuns appelant à boycotter les livres de J.K. Rowling, à ternir sa réputation, voire la mettre au ban de la société comme le proclame Lisa Nakamura, professeure à l’université du Michigan, qui a étudié la « cancel culture » (1) : « Si une personnalité veut écarter les transgenres, il n’y a pas de raison qu’elle ne soit pas écartée en retour (…) La cancel culture, c’est ce qui se passe quand les victimes de racisme et de sexisme ne taisent plus l’identité de leurs agresseurs ».

Le coup de massue instillé par la cancel culture peut survenir n’importe où et n’importe quand. Personne n’est à l’abri d’une meute soudaine qui cogne à bâtons rompus jusqu’à faire rendre gorge à l’ennemi désigné. C’est par exemple ce qui est arrivé au groupe L’Oréal le 27 juin dernier. En pleine vague militante du « Black Lives Matter », l’entreprise annonce officiellement qu’elle va retirer des termes pouvant être ambivalents comme « blanc », « clair » et « lumineux ». De fait, elle ne fait que suivre une tendance amorcée quelque temps plus tôt par Unilever qui a rebaptisé une crème éclaircissante en « Fair & Lovely » ainsi que Johnson & Johnson qui a supprimé une gamme de produits similaires.

Mais rien n’y fait pour la marque française. Sa décision est perçue comme opportuniste et non-légitime sur la question de la diversité. D’aucuns lui rappellent même que la société a rompu en 2017 le contrat qu’elle avait avec le mannequin transgenre Munroe Bergdorf pour une histoire de post trop engagé sur Facebook. Sur Twitter, se met en place aussitôt l’hashtag #JarreteLoreal où le boycott de la marque devient l’antienne de ceux qui dénoncent le double discours mais de nationalistes énervés (dont Philippe de Villiers et quelques cadres du Rassemblement national). L’Oréal invoquera une incompréhension au sujet de sa démarche mais trop tard, l’abcès est formé comme l’écrit sur Twitter, la militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo (2) : « Si j’ai bien compris le groupe L’Oreal supprime les mots « blanc/blanchissant » de ses produits mais maintient la vente de ces cosmétiques destinés à éclaircir les peau « mates » et noires ? C’est donc ok de continuer à se faire de l’argent sur ce désastre ? ».

Vers la négation de la communication ?

Vue sous le prisme de ces deux anecdotes, la cancel culture consisterait donc à dénigrer et diaboliser un individu ou un groupe pour le décrédibiliser, voire le réduire au silence et l’éradiquer purement et simplement dans les cas les plus extrêmes. Lisa Nakamura reconnaît que cela peut être (3) « problématique quand il divise un mouvement social ou s’en prend aux mauvaises personnes » avant d’estimer néanmoins que cela reste un levier efficace (4) : « il a déjà été un outil important du changement ». Autrement dit, on ne fait pas une omelette sans casser des œufs !

Cette nouvelle façon de militer et de communiquer sa colère a cependant interpelé 150 intellectuels de tous bords confondus au début du mois de juillet. Dans une tribune publiée dans Harper’s Magazine et Le Monde, ceux-ci s’insurgent contre cette radicalisation de l’engagement où il s’agit in fine d’étouffer et de nier la parole de l’autre. Une radicalisation qui s’apparente selon eux à un « fascisme d’extrême-gauche » au même titre que la ligne dure et sans concessions déjà largement cultivée par l’extrême-droite et ses thuriféraires sur les réseaux sociaux. Ainsi, déplorent-ils (5) : « les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies ». En d’autres termes, la cancel culture ne cause plus, elle flingue pour paraphraser le titre d’un célèbre film de Michel Audiard.

L’annulation de l’autre comme conviction unique ?

Dès lors, où faudrait-il placer le curseur entre la nécessaire dénonciation de faits injustes ou de paroles abjectes et l’excommunication haineuse de quiconque ose émettre un commentaire qui ne soit pas politiquement correct ou jugé trop méchant vis-à-vis de certaines minorités tolérantes pour elles-mêmes mais pas envers les autres ? Pointer un problème et réclamer la tête de celui ou celle qui en est responsable peut se concevoir mais avec quelles limites ?
Aujourd’hui, il est devenu extrêmement délicat de nommer les choses sur certains sujets éruptifs comme le sexisme, l’antiracisme, l’homophobie, etc. Chaque fait, chaque geste est scruté et pinaillé en permanence, avec de surcroît le risque de se prendre une grande baffe par la meute digitale et d’être atomisé à l’instar de ce qui s’est abattu sur la jeune fille Mila en janvier 2020. L’adolescente homosexuelle avait crûment critiqué l’islam sur Instagram. Elle a reçu en retour des milliers de messages haineux et des menaces de mort au point d’être mise sous protection policière.

Cette volonté patente d’annuler l’autre parce qu’il pense différemment a toujours existé. En revanche, les réseaux sociaux ont procuré une chambre d’écho incommensurable à celles et ceux qui n’acceptent qu’une seule réalité : la leur. Tout ce qui déborde de leur cadre référentiel ou qui s’y oppose, doit alors être traité avec la plus grande radicalité et souvent avec un simplisme qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Or, dans un contexte sociétal où la défiance et la colère n’en finissent pas de suinter, la cancel culture est un phénomène préoccupant qui mène droit à l’incommunication et au frontal, bloc contre bloc, la palme gagnante revenant à celui qui aura tapé et hurlé le plus fort qu’importe s’il ne représente que lui-même ou une minorité.

Antony Freda/NYT

Ne pas céder à la cancel culture

Dans un récent article très documenté sur la cancel culture, la journaliste et blogueuse féministe Titiou Lecoq donne malgré tout quelques motifs d’espoir. Elle s’interroge notamment sur l’efficacité ultime de cette culture de l’effacement, au-delà de l’effet cathartique qui lui est consubstantielle. Pour elle, celle-ci « ressemble tout de même beaucoup à l’éducation par la terreur, qui n’a jamais vraiment fait ses preuves d’un point de vue pédagogique. Il y a une différence entre convaincre quelqu’un et lui faire peur » (6). Pour appuyer sa démonstration, elle cite Loretta Ross, une militante féministe noire américaine qui a beaucoup écrit sur le sujet. Sa conviction est faite (7) : « La culture de l’annulation est problématique quand les gens tentent d’effacer toute personne avec laquelle ils ne sont pas parfaitement d’accord plutôt que de rester concentrés sur ceux qui tirent profit de la discrimination et de l’injustice ».

Ce ratage balistique est effectivement récurrent dans la cancel culture. Plutôt que rechercher un débat de dialogue qui peut passer par l’interpellation vive, on privilégie le caricatural et le binaire. A ce jeu-là, personnalités publiques (politiques et journalistes en tête), marques notoires et grosses entreprises deviennent les cibles désignées coupable avant même d’avoir bougé. D’où la nécessité de marcher sur des œufs lorsqu’il s’agit de sujets potentiellement éruptifs et clivants. Pour autant, cela n’implique pas de céder aux diktats des annuleurs mais simplement de ne pas leur fournir les verges pour se faire fouetter.

 

Sources

– (1) – « La « cancel culture », nouvelle arme des anonymes » – Le Matin.ch – 23 juillet 2020
– (2) – Isabelle Mourgere – « L’Oréal : ne dites plus crème « blanchissante » mais qui « donne de l’éclat » » – TV5 Monde – 1er juillet 2020
– (3) – Ibid.
– (4) – Ibid.
– (5) – « Notre résistance à Donald Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition » – Le Monde – 8 juillet 2020
– (6) – Titiou Lecoq – « Les questions à se poser avant de «cancel» quelqu’un » – Slate.fr – 24 janvier 2020
– (7) – Ibid.



9 commentaires sur “La « cancel culture » est-elle le stade ultime de la non-communication ?

  1. Zartox Lubovitch  - 

    Tout cela existe depuis bien longtemps en France sous une forme plus pernicieuse, qui consiste à ostraciser quelqu’un – à défaut d’argumenter – en le qualifiant au choix de facho, de conspi ou de rouge-brun.

    Rien de bien nouveau au final, si ce n’est qu’on arrive à l’épisode de l’arroseur arrosé.

    1. Olivier Cimelière  - 

      En matière d’ostracisation et de « cancel culture », ce sont précisément les fachos, les conspis et les rouges-bruns (auxquels on peut ajouter les verts-rouges et les verts-bruns) qui excellent. Ne pas entrer dans leur schéma de pensée fait immédiatement de vous un personne à exclure, voire à combattre. Ces grouspucules sont les rois de la victimisation alors qu’ils sont les premiers à nier l’autre et prôner l’exclusion de ce qui ne leur convient pas

        1. Olivier Cimelière  - 

          Toujours agréable de démarrer une discussion en se faisant implicitement traiter de crétin. Vous qui en savez tant, pourquoi répéter l’antienne de Donald Trump qui a désigné la cancel culture comme l’émanation exclusive des antifas gauchistes. Or, ce n’en est qu’une partie. Ceux-ci appliquent les mêmes méthodes binaires que les conspis et les suprémacistes pour lesquels soit on applique leur vérité, soit on nie l’existence de l’autre. Renseignez-vous, cela prend 2 minutes sur Google

      1. Jacques Savin  - 

        Vraiment pas, et c’est regrettable qu’après un billet entier sur le sujet vous agissiez précisément comme ceux que vous dénoncez, en affublant de je ne sais quel qualificatif radical (rouge-vert, facho, etc), le premier contradicteur venu. C’est précisément cela la cancel culture, c’est cette attitude dont le groupe actuellement au pouvoir use et abuse jusqu’au moment où il s’aperçoit, ce qui semble être votre cas, que tout cela lui a échappé des mains et se retourne contre lui.

        C’est mérité.

        1. Olivier Cimelière  - 

          Justement ! Ces groupes (qu’ils soient d’extrême-droite, anti-spécistes, vegans radicaux, ecolos façon XR, gauchos extrêmes, etc) sont dans la négation du dialogue. Ils affirment, ils tapent et entendent éliminer tout ce qui ne pense pas comme eux quand bien même ils sont eux -mêmes une minorité d’excités ayant la capacité de faire du bruit et de faire croire qu’ils représentent des tendances lourdes … Je ne dis pas plus que cela dans cet article. Quant à faire partie du groupe au pouvoir dont vous m’affublez l’étiquette, je ne suis ni militant, ni encarté et encore libre des mes opinions.

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