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— 29 août 2025
Activisme numérique : Aurait-on donné trop d’importance au mouvement numérique du 10 Septembre ?
Depuis cet été, un mouvement collectif s’est propagé sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées pour faire du 10 septembre 2025, une journée de total et illimité blocage du pays par tous ceux qui entendent crier leur opposition et leur défiance au gouvernement actuel, souvent dans un galimatias de revendications hétéroclites. Les indicateurs chiffrées montrent effectivement une mobilisation qui progresse et sur laquelle France Insoumise tente de capitaliser. Mais ce symptôme numérique d’une colère réelle n’est-il pas aussi un effet de loupe médiatique qui passe à côté de l’essentiel ?
Verra-t-on bientôt des gilets jaunes (ou des succédanés d’autres couleurs) surgir à nouveau des armoires et des boîtes à gant lorsque le calendrier affichera la journée fatidique du 10 septembre ? Depuis la mi-juillet, la question turlupine les médias et les observateurs politiques. C’est en tout cas une belle pagaille que promettent celles et ceux qui se sont engouffrés dans cet activisme échevelé qui rappelle par certains aspects, le mouvement des Gilets Jaunes qui a occupé le devant de la scène politique et sociale durant de longs mois entre octobre 2018 et juin 2019.
La possibilité d’un remake a en tout cas pris progressivement corps pendant cet été au moment où le gouvernement Bayrou est en train de mettre les dernières touches à la mi-juillet à son plan d’austérité budgétaire qui réclame encore des sacrifices financiers aux classes les moins favorisées. La classe politique et les journalistes ont commencé à se pencher sur ce magma numérique bizarroïde qui fixe le 10 septembre comme le début d’un grand chambardement. Faut-il y voir la saison 2 des Gilets Jaunes ou une surréaction générale face à un mouvement à la cinétique très aléatoire ? Eléments de clarification.
Au départ, une association locale dans le Nord …
Nombre d’experts des mouvements numériques et de journalistes spécialisés se sont penchés sur la genèse de cette manifestation aux objectifs radicaux. Première découverte : l’évocation de la date du 10 septembre revient à un obscur compte TikTok baptisé @nouslesessentielles (fermé depuis à la place de @lesessentielsfrance) qui a atteint aujourd’hui 91 000 abonnés. Directeur général de Saper Vedere, cabinet de conseil et de veille sociétale, Nicolas Vanderbiest en précise les contours dans un post LinkedIn (1) : « À l’origine, c’est un compte TikTok, @nouslesessentielles, qui utilise de l’intelligence artificielle. Ce compte met en avant le site web d’une association du même nom, basée à Morbecque, dans un château récemment acquis par une famille d’entrepreneurs du nord de la France. Il ne s’agissait donc pas à l’origine d’une manifestation ou d’un blocage national, mais d’un confinement volontaire (cette fois-ci, en opposition avec celui du Covid), consistant à arrêter de consommer pour montrer qui détient réellement le pouvoir ».
Réclamant la destitution d’Emmanuel Macron, celui-ci se définit comme un mouvement citoyen indépendant et se réclame essentiellement de la France souverainiste où dans sa vidéo d’introduction, il fixe le 10 septembre comme « le jour où la France s’arrête et où le pays se confine, pas par peur d’un virus, mais par volonté d’un peuple qui dit stop aux injustices, stop aux abus, stop à ce système qui broie les humains pour nourrir les profits » (2). Sur le site Web éponyme, on trouve le détail de ce qui s’apparente à une plateforme programmatique de candidat à la direction du pays. Avec comme signe de ralliement le 10 septembre et son compte à rebours qui annonce l’échéance finale.

… et un entrepreneur indépendant, Julien Marissiaux
Bien qu’aucune tête ne soit mise ouvertement en avant sur le site Les Essentiels, on trouve malgré la trace du concepteur du site, un certain Julien Marissiaux implanté à … Morbecque. Entrepreneur indépendant dans le marketing digital et la conception graphique qui dirige aussi une petite société de location de canoë-kayaks au même endroit, c’est lui qui signe la création et la publication du site. Sur son profil LinkedIn, il ne cache d’ailleurs pas son engagement derrière Les Essentiels (même si ses propres statistiques d’engagement sont proches de zéro !).
La lecture de ses posts (publiés depuis 4 mois sur une page LinkedIn dédiée) est en revanche assez révélatrice de ses orientations politiques : méfiance affichée à l’égard des francs-maçons, défense du christianisme contre la laïcité, critique mordante de l’Union européenne, partisan du patriotisme économique, l’homme n’a pas sa plume dans sa poche et semble très proche des idées de Philippe de Villiers dont il partage parfois avec enthousiasme, les extraits vidéo de ses interventions sur CNEWS. Outre régulièrement parsemer des visuels tricolores dans ses publications, il s’affiche volontiers en photo sur le site de sa société avec un t-shirt jaune très évocateur !

Une propagation similaire aux Gilets Jaunes
Son action est en tout cas remarquée. C’est d’ailleurs une ex-Gilet Jaune qui figure parmi les premiers à embrayer. Comme l’a indiqué CheckNews, Anaïs Albertini publie deux billets consécutifs sur son profil Facebook où elle encourage sa communauté à répondre à l’appel lancé par Les Essentiels. Commence alors à circuler un premier tract (dont personne n’a pu retracer l’origine exacte) qui incite à cesser de travailler et consommer ainsi que de rester chez soi avec ses enfants. Motif principal invoqué : le racket fiscal que le plan Bayrou prépare.
Rapidement, un autre collectif emboîte le pas avec la mise en ligne d’un blog intitulé « Mobilisation 10 Septembre » (blog disparu depuis) qui s’accompagne d’un compte Telegram avec de multiples canaux où chacun peut s’inscrire pour rejoindre un groupe local et proposer des actions à mener lors du 10 septembre. Je m’y suis d’ailleurs inscrit pour suivre de l’intérieur l’évolution du mouvement qui a assez vite dépassé la barre des 5 000 abonnés avant que je ne me fasse probablement démasquer puisque j’ai été banni au bout de quelques jours ! Celui-ci est à son tour relayé par des comptes Instagram bien connus des militants de la gauche radicale comme Cerveaux non disponibles (527 000 abonnés) et Contre-attaque (263 000 abonnés).
Le jeu des relais et des partages fonctionne à plein. Rapidement, d’autres habitués de la contestation radicale sur les réseaux sociaux s’agrègent à la dynamique naissante. Comme le souligne CheckNews, on y trouve l’inénarrable Myriam Palomba, ex-journaliste vrillée qui a eu ses heures de gloire pendant le Covid en se transformant en égérie antivax du Pr Didier Raoult et qui depuis, charrie des tombereaux d’infoxs et se fait le chantre de Florian Philippot, autre falsificateur patenté avec son micromouvement, les Patriotes. La coloration identitaire et conspirationniste commence alors à largement infuser dans ce bric-à-brac de manifestants numériques. Illustration symptomatique : le compte X « Au Bon Touitte Français » (136 000 abonnés) s’en mêle joyeusement. Très connectée à la fachosphère digitale, la propagation s’élargit encore plus nettement grâce à son coup de pouce.

Apolitique … mais pas tant que ça !
Les initiateurs du mouvement se prétendent apolitiques mais ne rechignent pas à accueillir toutes les bannières qui convergent vers l’exigence des départs de François Bayrou et d’Emmanuel Macron. A tel point que la grogne commence à ressembler à une vaste cour des Miracles où se croisent et s’additionnent les colères de sympathisants radicalisés pro-Reconquête (Eric Zemmour) et Rassemblement national, pro-russes, antivax et pro-France Insoumise.
Au fur et à mesure des semaines, le mouvement prend de l’ampleur et aimante tout ce que la France compte d’anti-Macron, antisystèmes et anti-élites. Certains experts décèlent même des bots russes qui tentent de capitaliser sur cette ire virale pour à leur tour manipuler et déstabiliser un pays désormais désigné clairement comme un adversaire à éliminer par le Kremlin. Ceci d’autant plus que les annonces successives et maladroites de François Bayrou activent les braises de cette contestation. Pour en savoir plus, sur l’hétérogénéité incroyable de cette mobilisation en ligne, je conseille à ce propos de lire l’article de l’expert en communication politique, Thierry Herrant, publié sur le blog de la société spécialisée en veille, Visibrain.

Quand Mélenchon s’en mêle
Le coup de booster va indéniablement provenir du leader de la France Insoumise. Le 16 août, sur le site de La Tribune, il se fend d’une diatribe enflammée où il exhorte à la censure du Premier ministre et au soutien du blocage du 10 septembre. Pour le mouvement, c’est évidemment un palier majeur de plus franchi pour gagner en masse et en écho. Dans les jours suivants, le chef insoumis martèle en boucle les mêmes messages qui suscitent à gauche l’adhésion de nombreuses figures politiques dont certaines sont pourtant surprenamment connues pour leur modération plutôt que leur envie d’en découdre avec virulence. C’est le cas du maire de Saint-Ouen (Hauts-de-Seine), Karim Bouamrane qui annonce sur ses réseaux apporter son soutien inconditionnel. Entretemps, la jauge politique du mouvement du 10 septembre repasse à la gauche extrême avec l’adjonction de certains syndicats (notamment CGT et Solidaires).
Autre observation intéressante à retenir : le réveil des premiers Gilets Jaunes ! Léthargiques depuis longtemps, d’aucuns font savoir qu’ils sont prêts à réenfiler la chasuble jaune fluo. L’un d’entre eux est le fameux Maxime Nicolle, surnommé Fly Rider à l’époque. Dans un live pour ses 158 000 abonnés Facebook, il affiche sa sympathie pour l’initiative du 10 septembre tout en étrillant une fois de plus les médias qu’il décrit comme des ennemis à repousser (3) : « Les médias mainstream ont causé énormément de dégâts sur les citoyens français en les discréditant, en les faisant passer pour antisémites, fachos ». Autre tête d’affiche : Jérôme Rodrigues, qui fut éborgné par un tir policier, redevient prolixe sur ses réseaux sociaux bien qu’il ne sache pas encore se situer (4) : « C’est pas aux gilets jaunes de tout faire pendant que les autres vont manger leur pop-corn devant BFM. Les gens sont en attente, en colère, eh bien qu’ils sortent de chez eux. ».

Vers un remake des Gilets Jaunes ?
Ce bouillonnement numérique sur lequel tentent de se greffer les partis de la gauche extrême (France Insoumise mais aussi Nouveau Parti Anticapitaliste) connaît aussi ses divergences et ses lignes de fracture. Si la colère est le dénominateur commun, certains s’agacent de se voir récupérés par des organisations qui ont pignon sur rue et qui, à leurs yeux, font partie du système et sont la « résistance organisée ». A ce stade du mouvement, peut-on alors envisager un copier-coller des Gilets Jaunes qui ont agité la France ses ronds-points pendant de longs mois ? Si la mécanique de cristallisation du mouvement présente nombre de similitudes avec leurs prédécesseurs, il n’est pas acquis pour autant qu’elle continue de coaguler.
Certes, les chiffres récoltés sur les réseaux sociaux laissent penser que nous sommes en face d’un mouvement de grogne non-négligeable. Visibrain a publié le 27 août, un post LinkedIn où les métriques sont assez édifiantes (5) : « plus de 840 000 messages publiés sur X (bien plus que lors des Gilets Jaunes en 2018), jusqu’à 70 000 messages par jour depuis la mi-août, 22 millions de vues sur TikTok, plus de 5 200 pages et groupes Facebook impliqués ». En dépit de ces scores qui indiquent clairement un mécontentement costaud, le mouvement du 10 septembre semble s’être fait déborder par des faits qui n’avaient pas eu lieu lors de l’éclatement des manifestations des Gilets Jaunes.

Des divergences à l’œuvre
La tentative d’OPA du mouvement par France Insoumise passe mal parmi les activistes de la première heure sans parler de ceux dont la coloration politique se situe à l’autre extrême de l’échiquier. Exemple symptomatique : Jacline Mouraud, autre figure de proue Gilets Jaunes, qui a un temps fricoté dans les rangs de Reconquête comme porte-parole, a la main sur le frein (6) : « Au mois de juillet, j’aurais été partante pour recommencer un mouvement de type ‘gilets jaunes’. Mais là, avec un mouvement préempté par les syndicats et Jean-Luc Mélenchon, ce n’est pas possible. Là, les syndicats vont aller blablater à Matignon et puis ils feront croire qu’ils ont obtenu des choses ».
L’autre faille dans le dispositif est le suicide politique programmé de François Bayrou. En réclamant un vote de confiance à l’Assemblée nationale, le 8 septembre où il sait qu’il ne survivra probablement pas en tant que Premier ministre, il dégonfle par ricochet une des fortes revendications du mouvement du 10 septembre qui avait fait de sa tête sur le billot, une condition inflexible. Certes, il reste Emmanuel Macron comme cible principale mais plus difficile à atteindre par le seul truchement de ce genre de mobilisation.

Le syndrome « Vu à la TV »
Au bout du compte, et sans nier la cinétique effective de ce mouvement, l’interrogation sur son effectivité durable persiste. Il ne faut pas perdre de vue que l’importante couverture médiatique sur le phénomène du 10 septembre a sans doute produit un effet loupe qui n’est pas forcément le reflet exact de la situation sur le terrain. Nicolas Vanderbiest résume très bien le constat (7) : « Au final, on se retrouve dans des phénomènes où à l’instar du « Vu à la TV ». Le « créé sur les réseaux sociaux » devient un objet de branding pour des mobilisations qu’on veut appeler citoyenne, et non politique, alors que de citoyen, il n’y en a pas la moindre substance ».
Le ras-le-bol est incontestable mais dispose-t-il de structures mobilisatrices suffisantes ? Là est toute la question. D’autant qu’il y aussi un autre point à mettre en perspective : la majorité silencieuse. Elle ne s’exprime pas sur les réseaux sociaux. Elle partage la même lassitude énervée mais n’est très certainement pas prête à accepter une nouvelle « chienlit » qui viendrait s’ajouter à la situation déjà délicate du pays.
Evidemment, d’ici le 10 septembre, il peut se produire un élément déclencheur surmultiplieur qui changerait alors la donne et déboucherait sur la grève générale que fantasme nuit et jour Jean-Luc Mélenchon. Ce pourrait être en effet un événement tragique à caractère social, voire un scandale politique et/ou économique qui servirait alors de détonateur. Mais en l’état actuel des circonstances, il convient de raison garder. Les boucles Telegram chauffent toujours mais l’incendie n’est pas déclaré. En revanche, cette mobilisation très cousine dans sa forme et sur le fond des arguments montre que le substrat d’une colère sociale est toujours présent. C’est peut-être là-dessus que nos décideurs politiques actuels devraient s’activer au lieu de mettre en scène un « hara-kiri » politico-médiatique, non ?
Sources
- (1) – Nicolas Vanderbiest – Post LinkedIn – 28 août 2025
- (2) – Anaïs Condomines, Elsa de La Roche Saint-André et Pierre Plottu – « C’est quoi le mouvement «Bloquons Tout» qui appelle à «un arrêt total du pays» à partir du 10 septembre ? » – Libération – 23 juillet 2025
- (3) – Fabien Magnenou – « « Bloquons tout le 10 septembre » : les « gilets jaunes » réactivent leurs communautés avant la journée de mobilisation » – France Info – 28 août 2025
- (4) – Mathilde Goanec – « Des « gilets jaunes » au 10 septembre : « Je reste dans le camp de ceux qui veulent que ça bouge » – Mediapart – 28 août 2025
- (5) – Visibrain – Post LinkedIn – 27 août 2025
- (6) – Fabien Magnenou – « « Bloquons tout le 10 septembre » : les « gilets jaunes » réactivent leurs communautés avant la journée de mobilisation » – France Info – 28 août 2025
- (7) – Nicolas Vanderbiest – Post LinkedIn – 28 août 2025
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