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— 1 novembre 2026
David Lisnard : Itinéraire d’un artefact de communication politique
#ilsepassequelquechose ! Sorti de la torpeur de l’été caniculaire pour devenir le fier signe de ralliement survitaminé des aficionados de David Lisnard sur les réseaux sociaux, cet hashtag aguicheur n’en finit plus désormais de rebondir comme un mantra d’auto-persuasion dans le camp du maire de Cannes et candidat officiellement déclaré à la présidence de la République en 2027. Il faut bien avouer que depuis fin septembre 2026, les rangs lisnardiens s’affairent fiévreusement à vendre leur champion comme étant la solution idoine pour sortir le pays de l’ornière. Décryptage d’une mécanique de communication redoutable mais pas forcément durable.
Pour créer l’événement, il n’y a rien de mieux que de faire du bruit sur les réseaux sociaux en misant sur le fait que l’écho créé finira bien par résonner dans les médias classiques et dans l’opinion publique. C’est peu ou prou l’approche retenue par l’équipe de campagne de David Lisnard à la fin de l’été pour lui faire changer de braquet et faire irruption dans la course à la présidentielle avec la statut d’un outsider qui pourrait renverser la table et rafler la mise.
Fervent soutien du Cannois et publicitaire chevronné, Franck Tapiro annonce la couleur (1) : « Aujourd’hui, on a un enjeu, c’est de le faire connaître. Notre premier objectif, c’est de monter la notoriété spontanée de David. En faire une marque. Il va falloir qu’on fasse une armée créative pour inonder les réseaux sociaux de contenus différents, drôles, intelligents, interpelants, pour créer notre audience et pour montrer aux médias et aux sondeurs qu’il faut prendre en compte David ». Et de joindre ainsi la parole aux actes.
L’armée numérique en mode combat
Le dispositif numérique déployé va s’appuyer principalement sur les profils X, Instagram, TikTok et LinkedIn de David Lisnard. Leur rôle ? Commencer à diffuser à jets continus des contenus et des vidéos en tout genre où l’on peut voir par exemple un David Lisnard tous pectoraux saillants dégommer à coups de savate et de clés de bras des voyous dans la rue. Qu’importe si cela confine parfois au ridicule, il faut faire parler et réagir. Et pour impulser la dynamique, les militants et les sympathisants de Nouvelle Energie, le parti de David Lisnard, vont redoubler d’efforts pour évangéliser les réseaux sociaux et porter leur idole sur les fonts baptismaux de la présidentielle.
Dans une analyse vidéo très fouillée de la mécanique de marketing électoral du maire de Cannes publié le 19 octobre dernier sur YouTube, Nicolas Vanderbiest, fondateur de Saper Vedere (cabinet d’intelligence stratégique spécialisée dans l’analyse des réseaux sociaux et la communication sensible) a notamment relevé la création entre septembre et octobre de 26 comptes affiliés à David Lisnard sur TikTok. Leur impact a d’emblée été prépondérant puisqu’ils représentent près de la moitié des 8,8 millions de vus des vidéos sur le candidat tandis que le compte officiel ne pèse que 2%.
A l’heure où cet article est rédigé, les groupies de David Lisnard peuvent se réjouir. Les compteurs ont bien tourné. Du 8 au 18 octobre, le profil Instagram a enregistré plus de 90 000 nouveaux abonnés pour tutoyer la barre des 623 000 suiveurs. Sur TikTok, c’est également un carton plein d’après l’étude de Saper Vedere : de 20 000 abonnés, le compte quadruple son score pour s’établir à plus de 80 000. La vague se poursuit sur X. En seulement deux jours (du 14 au 16 octobre), plus de 17 000 personnes se mettent à suivre le maire de Cannes qui compte 224 000 abonnés. Ses posts qui ronronnaient à 738 likes en moyenne, bondissent à près de 3 800 likes. De quoi effectivement fanfaronner et prétendre … qu’il se passe quelque chose !

Des chiffres, encore des chiffres !
Pour achever de convaincre les sceptiques, les camelots numériques de Nouvelle Energie ne sont pas en panne d’idées. C’est ainsi qu’ils relaient sans barguigner la cote du candidat Lisnard sur la plateforme Polymarket. Fondée en 2020, elle permet à ses utilisateurs de parier de l’argent sur à peu près tous les sujets d’actualité qu’il s’agisse de sports, de météo, de culture, de géopolitique et de politique. Bien que ce site soit interdit par la réglementation en France, il va pourtant constituer un argument pour les fans.
Début septembre, David Lisnard y est crédité de 1,4% de chances d’être élu président de la République. Un mois plus tard, il a atteint 17%. Une progression spectaculaire mue par des portefeuilles récemment ouverts sur la plateforme qui n’ont pas hésité à engager des centaines de milliers de dollars pour propulser la cote (sans que l’on sache qui est derrière ces comptes). Au sein de l’armée numérique lisnardienne, c’est bien là la preuve … qu’il se passe encore quelque chose ! En oubliant de préciser qu’il est relativement facile de faire exploser une cote sur cette plateforme où les paris sur la vie politique française sont en très faible volume.
Dans un registre similaire, les chantres du maire de Cannes vont communiquer à intervalles réguliers sur le nombre toujours plus gros de nouveaux adhérents qui cotisent à Nouvelle Energie. Fin août, le parti compte 27 600 soutiens membres. A la mi-octobre, la jauge est rendue à 55 000. Le 31 octobre, le seuil des 100 000 est atteint selon le compte X Compteur d’adhésions NE qui dit être un « tracker indépendant de Nouvelle Energie » (sic). Et à chaque palier franchi, tous les militants entonnent à l’unisson la célébration du nouveau chiffre pour prouver … qu’il se passe toujours quelque chose ! En omettant de dire qu’à ce jour, il n’y aucun registre certifié pour attester de la véracité des chiffres.

Les médias piqués à leur tour par la curiosité
Ce tohu-bohu numérique aura en tout cas rempli sa part de contrat. A force de multiplier les posts et les vidéos comme on multiplie les pains et de copier-coller des messages à tire-larigot, l’armée numérique touche les médias classiques qui commencent à se pencher sur le phénomène Lisnard. Les articles, les reportages et les interviews s’accumulent notamment chez les médias généralistes (Le Parisien, Le Monde, BFMTV, LCI, France Inter, RMC, etc) autour de cette personnalité qui était encore sous le radar médiatique il y a peu de temps concernant la course à l’Elysée.
Dans cette couverture intensifiée, le groupe Bolloré n’est pas en reste. Le JD News accorde deux Unes en septembre et en octobre. Toujours en avance dans l’obséquiosité, Pascal Praud déclare énamouré dès le 3 septembre dans son émission sur CNEWS : « J’ai le droit de l’applaudir ? C’est formidable, ce qu’il dit ! ». Devenu tête de gondole bankable, Europe 1, CNEWS et le JDD empilent les citations et les invitations. Et la maison d’édition Fayard publie le 28 octobre dernier un essai signé David Lisnard intitulé « Les robots, le Pape, l’IA et nous », histoire de positionner l’homme sur les enjeux technologiques. Décidément, il se passe quelque chose aussi dans les médias.
Pourtant, il conviendrait de moduler quelque peu. Ouest-France a dévoilé le 18 octobre les résultats du baromètre médiatique de la plateforme de veille Tagaday à six mois jour pour jour du premier tour du scrutin prévu le 18 avril. Les résultats procurent une lecture un peu différente. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon écrasent le match avec respectivement plus de 100 000 et 76 000 citations. Plus loin, suivent Edouard Philippe, Bruno Retailleau, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann dans une fourchette située entre 45 000 et 67 000 citations. David Lisnard ne figure qu’en 9ème position avec … 12 559 citations !

Les sondeurs testent l’option Lisnard
Toutefois, la hype médiatique a achevé de convaincre les instituts de sondage. Jusqu’alors, David Lisnard ne figurait quasiment pas dans les panels interrogés sur les intentions de vote des Français pour la présidentielle de 2027. Les premiers chiffres indiquaient entre 3 et 4% d’intentions vers le candidat cannois. Mais la courbe va s’accentuer durant septembre 2026. Cette fois, le président de Nouvelle Energie est testé comme une hypothèse de 1er tour et il augmente significativement son score pour monter à 7 ou 8% en moyenne. Autant dire que les évangélistes lisnardiens vont s’empresser de porter la bonne nouvelle et claironner … qu’il se passe quelque chose.
Observées plus à la loupe, ces intentions révèlent des enseignements qui conduisent à tempérer quelque peu l’enthousiasme des fans. Même si David Lisnard a recollé à Bruno Retailleau, chef de file des Républicains (et parfois devancé), les analyses montrent que ce n’est pas chez LR que le candidat sudiste grapille des voix mais chez le Rassemblement national et chez Reconquête, le parti d’Éric Zemmour. De même, c’est avant tout chez les hommes les plus jeunes que le profil Lisnard séduit ainsi que dans les milieux de la tech et des start-ups. Pour la déferlante populaire, il faudra sans doute repasser !

Sur quoi repose l’image de David Lisnard ?
C’est un fait. David Lisnard s’est indéniablement frayé un chemin dans la compétition élyséen au point d’avoir rejoint le top 10 des candidats susceptibles de recueillir un nombre significatifs de bulletins de vote. Grâce à cette mécanique huilée de militants zélés qui bombardent les réseaux sociaux comme jamais, son relatif anonymat s’est progressivement estompé bien que l’homme de la rue dans la plupart des grandes villes de France et dans les zones rurales, ne connaisse toujours pas le maire de Cannes.
Pour accrocher et séduire, David Lisnard incarne un certain look. Teint hâlé et silhouette sèche de marathonien accompli, il est toujours impeccablement habillé avec des chemises de blanc immaculé et des costumes cintrés. En termes d’image, c’est le prototype même du businessman fonceur qui vient du terrain et pas des coteries de la haute administration ou des grandes écoles de commerce. D’ailleurs, sur son profil LinkedIn, il affirme haut et fort qu’il est « issu du petit commerce que je défends face aux distorsions fiscales. Ancien gérant de société ». C’est malgré tout un peu vite oublier que le parcours professionnel de David Lisnard tient avant tout à un parcours de politicien rompu aux arcanes administratives locales avant d’être élu maire de Cannes en 2014 jusqu’à aujourd’hui.

Une rhétorique populiste et vierge de tout macronisme
Ensuite, l’argument phare que Lisnard matraque sous toutes ses formes est la gabegie de l’Etat français qui étouffe les citoyens et les entreprises sous les impôts et qui dépensent l’argent n’importe comment en prestations sociales et en fonctionnaires incompétents. A cet égard, il emprunte pleinement la liturgie populiste du président argentin d’extrême-droite, Javier Milei qui s’est fait connaître en brandissant une tronçonneuse pour couper les budgets publics. En avril 2026 lors d’un meeting à Paris, David Lisnard s’était pareillement mis en scène avec une broyeuse où il enfournait joyeusement des pages du code du Travail et du code de l’Environnement.
Depuis, il répète en boucle qu’avec lui, ce sont 200 milliards d’euros qu’il réduira du budget de l’Etat pour le redistribuer aux victimes de la fiscalité française. Dont 80 millions dès la première année de son mandat s’il est élu. Enfin, dernier atout pour lui : il s’est toujours tenu à l’écart d’Emmanuel Macron avant de devenir plus récemment un farouche opposant. Autant d’aspérités d’image qui lui confèrent le statut d’un homme « neuf et vierge » des bilans des gouvernements précédents.

Peut-il vraiment se passer quelque chose ?
Dès lors, peut-il vraiment se passer quelque chose avec David Lisnard depuis que sa stratégie de communication l’a propulsé aux premiers rangs de la campagne électorale présidentielle ? D’aucuns parlent de bulle algorithmique et médiatique à propos du maire de Cannes qui risque de s’étioler à mesure que l’échéance du scrutin se rapprochera. Une chose est toutefois à relever : il dispose d’une plateforme de propositions pour 2027 assez élaborée comparativement à d’autres prétendants qui sont en permanence dans le buzz de l’actualité et le clivage des opinions.
Pour autant, il n’est pas certain que cette communication massive et rentre-dedans parvienne à plus percoler. Prétendre à un destin national requiert d’autres fondamentaux que le candidat ne possède pas à l’heure actuelle. Sur les réseaux sociaux, l’étude de Saper Vedere note en effet que la moyenne des élus qui le relaient régulièrement n’a pas évolué significativement depuis que l’armada numérique s’est lancée. En termes de soutiens politiques d’envergure, on ne trouve qu’Alain Madelin, chantre de l’ultra-libéralisme suranné en France, et Hervé Morin, président de la région Normandie qui est aussi son porte-parole. Pas de la première fraîcheur !

L’image se craquelle
Ensuite, le candidat Lisnard, sans doute porté par un hubris irrépressible, a récemment fendu l’armure mais pas de la meilleure des manières, révélant là une autre facette de sa personnalité. En répondant de façon cinglante et cassante à une jeune militante LFI qui l’interpelait sur la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, il n’a pas gagné des points (hormis chez sa fan base). Pire, il a même déclenché une polémique au sein de l’Association des Maires de France qu’il préside et pour laquelle, il compte se faire réélire prochainement. A tel point que d’autres maires l’accusent de vouloir préparer une alliance avec le Rassemblement national d’autant plus qu’il est très proche d’Éric Ciotti, maire de Nice et allié du RN.
Maintenant qu’il a crevé le plafond de l’anonymat relatif, David Lisnard va entrer dans le dur du sujet. Sa communication prêchi-prêcha et ses ouailles dévotes vont devoir mener une bataille de la conviction qui ne se réduit plus à des vidéos soi-disant deuxième degré et des slogans qui suintent la prophétie auto-réalisatrice. D’autres avant lui ont voulu jouer ce jeu de la communication artefact. Cela peut fonctionner un temps donné mais à l’épreuve du feu, il n’est pas certain que la méthode Coué des partisans de David Lisnard opère avec succès. Comme l’écrit malicieusement le journaliste François Reynaert, David Lisnard « est le candidat qui a la délicatesse d’une tronçonneuse » (2).
Sources
- (1) – Stéphane Robert – « C’est qui David Lisnard ? » – Radio France – 30 octobre 2026
- (2) – François Reynaert – « David Lisnard, le candidat qui a la délicatesse d’une tronçonneuse » – Le Nouvel Obs – 29 octobre 2026
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