[Note de lecture] : « Dans la tête des complotistes » de William Audureau

Journaliste au Monde et contributeur actif de la rubrique de fact-checking, « Les Décodeurs », du quotidien du soir, William Audureau s’est livré à un exercice de dissection particulièrement réussi pour comprendre pourquoi et comment des personnes s’abandonnent aux thèses complotistes. De cet ouvrage extrêmement nourri en témoignages de l’intérieur avec des irréductibles et des repentis, il ressort que quiconque peut se fourvoyer à un moment donné et qu’il n’est pas aisé d’en sortir. Ce décryptage minutieux de la dynamique conspirationniste est par ailleurs un outil utile pour tout communicant confronté à la circulation de fake news.

S’il est une idée reçue que le livre de William Audureau bat en brèche, c’est bien celle du portrait-robot type que nombre de sondages se sont évertués à brosser pour tenter de définir le profil récurrent d’un complotiste et/ou d’une personne friable à ces thèses. A la lecture des différents chapitres, se succèdent en effet des témoins qui n’ont quasiment rien à voir les uns avec les autres en termes de critères socio-économiques et de bagage intellectuel. A l’instar de l’emprise sectaire, le conspirationnisme s’instille chez des individus d’abord en proie au doute et à la peur.

Un contexte de défiance publique

La pandémie du Covid-19 a fourni une flagrante démonstration de cette bascule qui s’opère progressivement ou radicalement chez certains. William Audureau note (1) : « En période de crise, deux grands types de discours coexistent : celui de la complexité et celui de la simplicité. Dès le début de l’épidémie, le premier a été majoritaire dans les articles scientifiques et sur les plateaux télévisés : une grande partie de la communauté scientifique s’est attachée à rappeler le caractère multifactoriel de toute épidémie, les nombreuses inconnues concernant ce nouveau virus et la nécessité de rester prudent dans chaque affirmation ».

A ceci près que cette approche si pertinente soit-elle, n’est pas audible pour des gens anxieux en mal de réponses immédiates et faciles à comprendre. C’est d’ailleurs ce qui explique le succès foudroyant enregistré par le Pr Didier Raoult qui du haut de sa chaire scientifique, a exhibé l’hydroxychloroquine comme la panacée infaillible et bien moins chère à administrer que les vaccins de « Big Pharma ». Ajoutez à cela un indéniable charisme et une propension à l’antisystème et vous obtenez un cluster conspirationniste très virulent ! Comme le souligne l’auteur (2), « le complotisme est directement indexé sur la crédibilité de la parole publique : le rejet que suscitent les personnalités politiques rend la moindre explication alternative plus plausible qu’une parole institutionnelle dévaluée ».

La recette rhétorique du complotiste

Face à cette peur parfois inextinguible, le discours complotiste opère selon une rhétorique largement éprouvée que l’on retrouve systématiquement dans ses publications et ses vidéos partagées sur les réseaux sociaux. William Audureau distingue trois paliers pour capter l’attention, insinuer le doute et convertir au bout du compte. Il prend pour cela l’exemple du documentaire Holp-Up qui voit dans la gestion de la crise sanitaire du Covid-19, un vaste complot ourdi par les politiques et les laboratoires. La première partie du fil consiste « à mettre le pied dans la porte » en égrenant une série d’arguments interpelants mais entendables pour quiconque n’est pas encore happé par une vision conspirationniste.

Cette forme de préparation mentale du spectateur cède ensuite la place à une avalanche d’arguments bien plus incisifs et généralement présentés comme des preuves indubitables. Cette massification argumentaire a le don de déboussoler car elle ne laisse nulle place à une analyse scrupuleuse de chaque fait pris séparément. Ce bombardement cognitif éteint peu à peu la vigilance intellectuelle. C’est alors que le troisième levier est activé : la caution d’experts qui sont pourtant souvent loin d’être les spécialistes les plus indiqués sur le sujet en question mais qui ont le don de rassurer et de conférer du crédit comme l’ancienne chercheuse de l’Inserm, Alexandra Henrion-Claude ou encore le vieillissant prix Nobel le Pr Luc Montagnier pour lesquels le spectateur ignore souvent les éléments biographiques controversés et ne retient que le titre ronflant.

Au passage, l’auteur souligne le concours passif de Google dans la mise à disposition de ces contenus redoutables. Le moteur de recherches n’opère guère de distinction entre des contenus sérieux et fiables et des contenus relevant de « la pensée magique » et biaisés la plupart du temps. Ce qui concourt à brouiller un peu plus encore l’internaute qui cherche à se documenter et qui à force de trouver d’autres sources conspirationnistes du même acabit, en vient alors à souscrire à leurs théories et à répudier les médias classiques.

Un sentiment d’omniscience

Une fois converti, le conspirationniste va adopter une grille de lecture du monde très schématique comme l’explique William Audureau (3) : « Aux yeux de la plupart des conspirationnistes, il n’existe qu’un ingroup, leur camp et un outgroup, le camp adverse, pour reprendre des notions de psychologie sociale. L’opposition entre les deux est structurante, et tout ce qui peut être interprété comme du « dénigrement » de la part des autres, ne fait qu’accentuer cette division ». Cette cinétique fonctionne en toute circonstance allant même jusqu’à inhiber d’éventuels avis divergents au sein même des complotistes.

Une autre attitude gouverne également cette pensée de groupe : la conviction d’être un « éveillé », un sachant qui a percé les secrets de projets cachés au commun des mortels. D’où le recours fréquent à l’insulte assez arrogante de « mouton » adressée à ceux qui n’adhèrent pas à leur alarmisme initié ! Le journaliste du Monde précise à cet effet (4) : « Le conspirationniste se sent alors investi d’une mission sacrée : défendre le peuple. Car l’impression de faire partie des « esprits supérieurs » ne l’empêche pas de penser à ses congénères, bien au contraire. Convaincus de faire partie d’une élite, ces complotistes en proie à un vertige narcissique, entendent délivrer leurs concitoyens d’une soumission qu’eux seuls seraient capables de percevoir ».

Quels antidotes opposer ?

Dans son ouvrage, William Audureau s’interroge à plusieurs reprises sur les moyens les plus efficaces de contrer la logorrhée conspirationniste. Lui-même témoigne de son extrême difficulté à « rattraper » une amie proche qui s’est laissé aspirer par la mouvance complotiste. Problème : le déni lui est systématique opposé même lorsque les faits les plus concrets et avérés sont amenés. La personne se braque, se fâche et se sent agressée dans ses croyances. Le journaliste écrit (5) : « De la même façon qu’une personne endormie se sent agressée si on allume brutalement la lumière de sa chambre, et cherchera instinctivement à se cacher les yeux pour tenter de retrouver le confort de la pénombre, le premier réflexe d’un complotiste contredit sera de rejeter tout contre-argument pour préserver sa croyance. Une réaction qui répond en partie à une logique narcissique ».

Pour d’aucuns, ce mécanisme d’auto-défense va même beaucoup plus loin. Comme il est coûteux pour l’égo d’admettre qu’on s’est trompé, beaucoup préfèrent se réfugier dans des arguties alambiquées pour n’avoir pas à renier leurs théories aussi bancales et délirantes soient-elles. Néanmoins, William Audureau cite quelques exemples de personnes qui sont parvenues à faire le chemin inverse et se délivrer de l’emprise conspirationniste qui les avaient happés pendant longtemps. Mais si ce chemin existe, il n’est possible qu’avec le concours de la dite personne. Tant que cette dernière reste accrochée mordicus aux croyances qui la rassurent et lui donnent le sentiment tout-puissant et excitant de savoir décoder un pseudo monde parallèle, le débat est peine perdue. Autre option évoquée dans l’ouvrage : la méthode socratique. Elle consiste à (6) « ne pas s’escrimer à déployer des arguments mais se contenter de poser des questions à son interlocuteur avec une forme de naïveté assumée pour l’amener à remonter aux sources de ses croyances ».

Sisyphe en version complotisme ?

Dans sa conclusion, William Audureau apparaît malgré tout quelque peu désabusé par l’inanité du combat contre le complotisme. A ses yeux, la clé peut résider en ceci (7) : « La meilleure manière de ne pas laisser se développer un terreau favorable à un populisme aveugle, crédule et potentiellement haineux, est donc encore de s’efforcer d’améliorer les fondements de la démocratie, de redonner de l’assise au contrat social, de restaurer la confiance dans les institutions (…) Sans quoi la lutte contre les contre-récits les plus dangereux se réduira toujours à ce qu’elle est : une chasse sisyphéenne aux racontars monstrueux par les journalistes spécialisés dans le fact-checking et la suppression toujours brutale, tardive et polémique de comptes complotistes par les propriétaires des réseaux sociaux ».

Il n’est effectivement pas certain que Sisyphe puisse cesser un jour de faire rouler sa pierre face au conspirationnisme tant le contexte actuel est empreint de défiance maximale à l’égard des autorités, des experts, des médias qui ne sont pas toujours exempts de reproches et qui par ricochet, viennent abonder la saga de bazar des complotistes où le binaire et le déni de l’autre sont les inoxydables boussoles.

Le pitch de l’éditeur

Pourquoi les théories complotistes séduisent-elles autant ? Collègues, amis, parents… Les discours conspirationnistes progressent dans tous les milieux et entrent aujourd’hui dans notre sphère intime. Notre premier réflexe : contredire. Or cela ne fait que renforcer les croyances de notre interlocuteur. Mais qui peut se résigner à voir certains de ses proches basculer dans le complotisme ? Comment réagir sans rompre le fil du dialogue ?

Cela passe par l’écoute. Une gageure, tant la discussion est viciée, mais c’est à la portée de chacun. La preuve : William Audureau, journaliste au Monde, média honni des complotistes, a réussi à gagner la confiance de stars et d’anonymes de la complosphère pour nouer avec eux un dialogue au long cours. Antivax, « spécialistes » du 11-Septembre et des sociétés secrètes, adeptes de la naturopathie en lutte contre Big Pharma ou sympathisants du mouvement QAnon : ils lui ont tous parlé à cœur ouvert.

Le résultat est une plongée fascinante au cœur de la mécanique de pensée conspirationniste et de son pouvoir d’attraction. Riche de portraits éclairants et nourri d’analyses des meilleurs spécialistes, ce livre dévoile les nombreux chemins qui mènent au complotisme. Et ceux qui permettent d’en sortir.

Bio express de l’auteur

William Audureau est journaliste au Monde, chargé de la lutte contre les fausses informations et de l’étude du complotisme au sein de la rubrique « Les Décodeurs ». Son livre Dans la tête des complotistes est paru fin 2021 chez Allary Éditions.

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A lire en complément à propos du livre

Le Monde (27 octobre 2021)
L’Express (16 novembre 2021)
ZD Net (3 février 2022)

Citations extraites du livre

– (1) – Page 23
– (2) – Page 34
– (3) – Page 116
– (4) – Page 129
– (5) – Page 198
– (6) – Page 242
– (7) – Page 265



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