Médias & Insécurité : Un ex-dirigeant de TF1 avoue avoir fauté dans l’affaire Voise. Et si ça recommençait en 2012 ?

L’information est quasiment passée inaperçue dans la presse. Pourtant, elle en dit long sur le risque d’emballement médiatique qui pend régulièrement au nez des journalistes en matière de traitement éditorial des sujets relatifs à l’insécurité. Cette information a surgi le 8 novembre dernier au détour de l’émission radiophonique « Des clics et des claques » sur Europe 1. Robert Namias, ex-directeur de l’information de TF1 est interrogé par l’animateur et éditorialiste Guy Birenbaum.

Durant l’entretien, il se livre alors à un surprenant (mais salutaire) exercice de contrition à propos d’un dérapage éditorial qu’il reconnaît lui-même « avoir couvert » presque dix ans plus tôt au sein de la rédaction qu’il dirigeait : l’affaire Voise. Interrogé sur cette affaire où un septuagénaire fut violemment agressé à Orléans trois jours avant le 1ertour de l’élection présidentielle de 2002 (et sa maison en partie brûlée), il admet spontanément au micro d’Europe 1, avoir commis « une faute » (1). De la bouche de celui qui fut aux manettes éditoriales de la première chaîne télévisée de France, l’aveu est particulièrement intéressant et devrait inciter à la réflexion.

A l’aube de la prochaine campagne présidentielle où les couteaux argumentaires autour de l’insécurité s’affûtent déjà en coulisses, il est malheureusement loin d’être exclu que les médias tombent à nouveau dans le piège sécuritaire que beaucoup agitent pour conquérir l’électorat. Rembobinage et décryptage.

Voir la vidéo de l’entretien de Robert Namias :
Namias : « L’affaire Paul Voise était une faute » par Europe1fr

Chronique d’un emballement médiatique

Le fait divers de Papy Voise a déclenché une massive couverture médiatique en avril 2002

A l’époque, le fait divers de Papy Voise avait enflammé les médias et particulièrement TF1 et France 2/France 3. Ces chaînes avaient déclenché une massive couverture médiatique au cours de laquelle le visage tuméfié d’un petit pépère tranquille était devenu subitement le symbole rémanent de l’insécurité galopante dans les cités agitées des grandes villes. Les gros titres tartinent allègrement sur cette agression d’un parfait quidam, ecchymoses photographiques à l’appui. Un sentiment prévaut alors : il faut restaurer l’ordre sécuritaire dans les banlieues pour éviter d’autres passages à tabac d’innocents citoyens. La suite est connue. Trois jours plus tard, le candidat socialiste Lionel Jospin est évacué manu militari des urnes du premier tour au profit du leader du Front National, Jean-Marie Le Pen.

Robert Namias reconnaît non sans courage, avoir fauté dans l’affaire Voise

Rapidement, les médias, TF1 en tête, sont pointés du doigt pour avoir largement amplifié la dramaturgie de ce fait divers comportant pourtant de nombreuses incohérences comme le décortique Antony Gauthier, journaliste au quotidien local La République du Centre  dans son livre paru un an plus tard et intitulé « Affaire Paul Voise – Enquête sur un faits divers qui a bouleversé la France à la veille de la présidentielle ». Force est d’avouer que TF1 (mais France 2 a largement suivi aussi dans la rude concurrence qui l’opposait au leader de l’info) a particulièrement martelé la thématique sécuritaire.

Un décompte officiel mené du 1er avril jusqu’au jour du drame d’Orléans met en exergue que TF1 a diffusé 54 sujets sur l’insécurité dont 5% seulement ayant une connotation positive. L’affaire Voise constitue alors le point d’orgue de cette couverture éditoriale abondante et quasi unilatérale. LCI, la chaîne tout-info de TF1, va même jusqu’à diffuser 19 fois le reportage sur l’agression du retraité dans la même journée (2). Impossible d’échapper à l’affaire Voise !

Quand la victimisation peut tromper énormément

Le casting victimaire est parfait

Au final, l’insécurité a été médiatisée deux fois plus que l’emploi et huit fois plus que le chômage. Pourtant, les indicateurs du ministère de l’Intérieur sont formels : la période n’a pas enregistré de recrudescence de la criminalité. Conséquence : les diatribes sont sévères et concluent péremptoirement que cette mise en scène médiatique a fait le jeu des extrêmes et des ultra-sécuritaires.

A la presse, il est notamment reproché une approche sensationnaliste mixant sans recul tous les ingrédients les plus sordides et scénarisant à outrance les circonstances du drame. Le casting est effectivement tentant. D’un côté, un retraité très croyant, un peu marginal, débonnaire, connu du quartier pour son altruisme et surnommé affectueusement « Le Prince de l’Argonne » du nom du quartier où il réside dans sa modeste bicoque de 44 mètres carrés (3). De l’autre, un quartier populaire d’Orléans qui s’est ghettoïsé dès les années 80. Dans cette banlieue proche du centre ville et très majoritairement peuplée de populations immigrées, les délits et les voies de fait ne cessent de se multiplier et de s’ajouter à la déscolarisation rampante et la réputation sulfureuse de l’Argonne.

Au plus fort pic médiatique, l’adjoint à la sécurité d’Orléans accompagne les journalistes

En relisant ou en revisionnant les reportages de l’époque, force est de constater que l’immense majorité des journalistes déroule sans ciller le fil narratif d’un petit grand-père esseulé roué de coups gratuitement par de sales petites racailles d’origine nord-africaine. Le scénario est d’autant plus crédible qu’il est habilement cautionné par Florian Montillot, adjoint au maire UMP en charge de la sécurité et chantre de la thématique sécuritaire. Durant l’affaire, il est quasi omniprésent sur le terrain pour répondre aux journalistes. Une aubaine pour celui qui a effectivement transformé Orléans en ville laboratoire où essaiment les caméras de surveillance et les couvre-feux nocturnes pour les adolescents traînant dans les rues.

Dans un contexte plus global de désenchantement et de peur du corps électoral oscillant entre abstention dégoûtée et tentation à peine voilée pour les gros bras sécuritaires, l’emballement médiatique autour de Paul Voise ne pouvait dès lors qu’être l’élément déclencheur incitant à se réfugier vers les tenants de l’orthodoxie policière la plus répressive. Surtout quand les images du papy tuméfié et en pleurs tournent en boucle pendant tout un week-end sur les couvertures de magazine et les journaux télévisés. Pourtant, après une longue enquête, la justice clôturera le dossier sur un non-lieu en 2005, faute de preuves accablantes sur la réalité des faits.

Conclusion – Verra-t-on « Papy Voise 2 – le retour » en 2012 ?

Les conditions d’une affaire Voise bis sont à nouveau réunies aujourd’hui (dessin de Luz)

Si Robert Namias a eu l’honnêteté courageuse d’admettre que 10 ans plus tôt, il avait fauté journalistiquement parlant , peut-on craindre aujourd’hui la résurgence d’un tel emballement médiatique victimaire à l’orée d’une campagne présidentielle où à nouveau les thèmes de la sécurité affleurent en permanence ? La question est loin d’être superfétatoire lorsqu’on se remémore le gourdin médiatique que Nicolas Sarkozy et ses thuriféraires sécuritaires avaient promptement dégainé contre les Roms et les gens du voyage suite au saccage du centre ville d’une bourgade du Loir-et-Cher en 2010 (4).

Aujourd’hui, l’actuel ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, s’inscrit dans un registre identique de « père tape-dur » en débarquant dans une cité sensible de Seine-Saint-Denis avec une armada de caméras de télévision et de galonnés de la police pour souligner sa volonté de nettoyer les trafics en tout genre. Sociologue réputé sur les questions de délinquance, de criminalité et de violence des populations immigrées, Laurent Mucchielli est quelque peu pessimiste sur les risques potentiels de réapparition d’une affaire « Papy Voise 2 ».

Les journalistes ont de moins en moins de ressources pour couvrir les faits divers liés à l’insécurité

A ses yeux, le corps politique dominant à droite et à gauche a tendance à converger et à privilégier un discours tout-répressif. Il déplore (5) qu’il « n’y a plus de débat contradictoire sur le thème de la sécurité. En 2007, Ségolène Royal n’avait par exemple pas hésité à parler d’encadrement militaire pour les jeunes délinquants pour prendre de vitesse Nicolas Sarkozy sur ce terrain. Lors de l’agression d’une femme policière, elle avait récidivé en réclamant des escortes pour celles-ci lorsqu’elles rentraient chez elle après leur service ». En décryptant l’organigramme de campagne du parti Socialiste, il note d’ailleurs que deux figures notoires de la sécurité figurent en bonne place dans la garde rapprochée du candidat Hollande : Manuel Valls, directeur de la communication et maire d’Evry connu pour sa ligne inflexible et François Rebsamen, en charge du dossier Sécurité et maire de Dijon adepte de la vidéosurveillance urbaine.

Les conditions d’une affaire Voise bis sont d’autant plus réunies que les journalistes (particulièrement dans les médias audiovisuels les plus regardés) ont de moins en moins de ressources pour couvrir les faits divers. Ce qui fait dire à Laurent Mucchielli (6) « qu’un cercle vicieux peut à nouveau s’enclencher. Les journalistes spécialisés n’ont plus le temps de mener des enquêtes en profondeur et dans le temps. Alors dans l’urgence, on parle en priorité et souvent avec superficialité des conséquences et beaucoup plus rarement des causes et des solutions ».

Il reste à espérer que la résipiscence opérée par Robert Namias parviendra aux oreilles des rédacteurs en chef, des commentateurs politiques et chefs de services de la presse française afin d’éviter qu’au fil des mois, se cultive à nouveau une thématique anxiogène où le casting est distribué par avance entre pauvres victimes innocentes et coupables expiatoires que les différents lobbies du monde de la sécurité adorent tant brandir. Sinon, une certaine héritière politique pourrait en recueillir les fruits comme son père dix ans auparavant.

Sources

(1) – Emission « Des Clics et des Claques » – Europe 1 – 8 novembre 2011
(2) – « En 2002, TF1 en a fait des tonnes » – La Libre Belgique.be – 19 janvier 2007
(3) – Antony Gauthier & Pierre-Alexandre Couf – Affaire Paul Voise : enquête sur un faits divers qui a bouleversé la France à la veille de la présidentielle – L’Harmattan – 2003
(4) – Relire le billet du blog du Communicant 2.0 – « Communication politique et sécurité : un petit clic vaut mieux qu’un grand choc » – 22 août 2010
(5) – Entretien téléphonique avec l’auteur du blog le 16 novembre 2011
(6) – Ibid.

Pour en savoir plus

– Lire le livre de Laurent Mucchielli – « L’invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits » – Fayard – 2011
– Lire le livre d’Antony Gauthier & Pierre-Alexandre Couf – Affaire Paul Voise : enquête sur un faits divers qui a bouleversé la France à la veille de la présidentielle – L’Harmattan – 2003
– Consulter le blog « Délinquances, justice & autres questions de société » animé par un collectif de chercheurs en sciences sociales (dont Laurent Mucchielli)
– Voir le film documentaire « Paul Voise, fait-divers, politique et insécurité »

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