Note de lecture : « Le coup monté » de Carole Barjon et Bruno Jeudy

Au-delà du duel de personnalités entre François Fillon et Jean-François Copé, le capharnaüm électoral de la présidence de l’UMP en novembre 2012 brillamment disséqué dans ce livre de référence, montre que la communication a également été souvent à la manœuvre dans les deux camps pour déstabiliser et décrédibiliser l’adversaire. Pour qui veut en outre comprendre la mécanique implacable de Jean-François Copé, la lecture de cet ouvrage s’impose.

Le livre-enquête de Carole Barjon, rédactrice en chef adjointe au Nouvel Observateur, et de Bruno Jeudy, rédacteur en chef au Journal du Dimanche, est d’autant plus recommandé qu’il livre des clés de décryptage très précieuses sur les tiraillements profonds qui traversent actuellement l’UMP. A la lecture de cet ouvrage, on se demande vraiment si les dirigeants actuels ont tiré les enseignements de ce choc titanesque. A en juger par les coups bas distribués sans compter par la mouvance copéiste contre Nathalie Kosciusko-Morizet avant la tenue de la primaire interne pour les élections municipales de 2014, on a même l’impression gênante d’assister à un remake malsain où les idées et les convictions sont malheureusement une nouvelle fois les grandes perdantes de l’histoire !

Posture contre posture

Des postures aux antipodes de l’un et de l’autre

L’enquête de Carole Barjon et Bruno Jeudy montre clairement que François Fillon s’est probablement fourvoyé en ne suivant comme fil conducteur de sa campagne interne, que les sondages qui le créditaient d’une avance confortable sur Jean-François Copé. D’où une communication plutôt en retrait là où son opposant majeur faisait feu de tout bois pour rafler la mise et inverser les courbes sondagières. Ce contraste apparaît nettement dans le livre. François Fillon préfère endosser la stature d’homme d’Etat où sens des responsabilités et hauteur de vue doivent trancher. Les auteurs écrivent à ce propos : « Il répugne à la démagogie, aux propos de tribune, aux effets faciles. Il a fait une campagne de second tour d’élection présidentielle là où il s’agissait d’une élection partisane interne (…) Soucieux de consensus et de rassemblement, il s’est adressé à l’ensemble des Français tandis que Copé parlait aux militants de l’UMP ».

A ce jeu de tactique de communication, Jean-François Copé ne s’est guère embarrassé de fioritures. Il laboure inlassablement les fédérations départementales de l’UMP tandis que François Fillon réduit la voilure de ses déplacements, handicapé de surcroît par un accident de scooter et le décès de sa mère. L’ubiquité de Copé s’accompagne d’un discours musclé qui mitraille à tout va l’action gouvernementale, touille dans les remugles sécuritaires et de l’immigration, le tout rehaussé à coups d’anecdotes braillardes comme celle du « pain au chocolat ». Rien de tel pour électriser les militants et renvoyer François Fillon dans les cordes de l’austérité ennuyeuse.

Un épisode révèle particulièrement cette dissociation d’image entre les deux hommes. En juillet 2012, Jean-François Copé convoque au pied levé une réunion préparatoire pour la future élection à Paris. La date choisie tombe mal pour François Fillon qui doit participer à une course de voitures mythiques au Mans. Ce dernier se contente donc du service minimum, délivre son discours et s’en retourne caresser le volant de son bolide. Son adversaire exploite aussitôt la faille en faisant circuler des photos de l’ancien Premier ministre dans le baquet de son automobile auprès des militants UMP. Effet bœuf garanti !

Capter le sceau sarkozyste

Adoubement symbolique

Surfer sur la popularité de Nicolas Sarkozy au sein des militants UMP a été l’autre obsession de Jean-François pour distancer son concurrent qui sortait de cinq années de lessiveuse gouvernementale. Cet incommensurable effort pour préempter l’héritage sarkozyste a même valu au maire de Meaux le sobriquet de « Copé-Collé » tant l’homme en faisait des tonnes pour jouer les parfaits disciples d’un Président qu’il a pourtant taclé à maintes reprises. Dans ce jeu de go où l’image prime, le clan Copé va réussir par deux fois à s’adosser à la bénédiction politique qu’incarne désormais l’ex-Président de la République.

Alors que le scrutin interne approche à grand pas, Jean-François Copé et Jean Sarkozy se font allègrement photographier côte à côte dans une réunion électorale. Rebelote quelque temps plus tard avec la remise de l’Ordre national du Mérite à Jérôme Lavrilleux, l’homme-lige de Jean-François Copé, des mains même de Nicolas Sarkozy. La cérémonie n’est pas enregistrée. En revanche, le carrousel des personnalités présentes est capté par les caméras de télévision. Point gagnant pour Copé qui s’arroge ainsi l’estampille Sarkozy. Auprès des militants, c’est une sacrée carte.

L’auto-proclamation de sa victoire sera du même acabit : culot et célérité décomplexée. C’est ainsi qu’avant même de disposer de résultats tangibles sur l’issue du scrutin, Jean-François Copé prend tout le monde de vitesse. Il déboule en salle de presse et se déclare vainqueur avec 1000 voix d’avance ! Loin des 98 au final. Et alors qu’il manque encore 50% des PV des listes d’émargement des votants.

La métamorphose Fillon

François Fillon transformé lors du JT de TF1 du 21/11

Le livre des deux journalistes raconte parfaitement la métamorphose soudaine de François Fillon dès lors qu’il a compris qu’il avait été floué dans les grandes largeurs. De candidat pondéré un peu terne par instants, il va alors muter en gladiateur cinglant et déterminé. Conscient qu’il avait trop délaissé le terrain de la communication avant les élections, l’ancien Premier Ministre monte farouchement au créneau et tente de combler le déficit de son carnet d’adresse médiatique de son adversaire. Lequel conviait une quinzaine de journalistes à déjeuner tous les vendredis au siège de l’UMP là où Fillon rechignait à s’exprimer publiquement.

L’incarnation de cette nouvelle stratégie de communication est la prestation réalisée par François Fillon sur le plateau du JT de 20 heures de TF1 le 21 novembre 2012. L’homme lâche les coups, délaisse la langue de bois et brandit ouvertement la menace du recours en justice pour sanctionner la tricherie. Quelques jours plus tard, il en remet une couche au micro de RTL en parlant de « mafia » au sein de l’UMP. Son discours rentre-dedans trouve en outre un écho de circonstance avec le communiqué de Patrice Gélard, l’homme qui présidait la commission électorale de l’UMP et qui n’a rien maîtrisé des débats. Celui-ci diffuse le 22 novembre un communiqué où il reconnaît les anomalies et estime que le résultat doit être inversé. Puis, il s’emberlificote dans des explications absconses au JT de 20 heures de France 2. Explication des auteurs : Copé a appelé l’impétrant, conscient qu’il est désormais en train de passer pour un usurpateur truqueur aux yeux de la France.

Ping-pong étourdissant

Un livre remarquable

La suite du livre est alors une partie de ping-pong où les deux adversaires multiplient les attaques. Le directeur de cabinet de Jérôme Lavrilleux convoque la presse pour cogner sur deux soutiens de François Fillon (en l’occurrence Eric Ciotti et Christian Estrosi) en les accusant de fraude et bourrage d’urne. Réplique du camp adverse avec une interview du conseil juridique de François Fillon, Me François Sureau qui dévoile au Journal du Dimanche ses plans pour un recours en justice contre le clan Copé. Même la médiation d’Alain Juppé est accaparée par les deux camps. Clairement encouragée par l’équipe Fillon, elle est en revanche désossée par Jean-François Copé qui confie en off à un journaliste de Libération qu’Alain Juppé est un « vieil aigri » et un « repris de justice ».

L’ouvrage contient aussi une intéressante révélation : l’existence d’une vidéo de 53 minutes filmée depuis le portable d’un collaborateur de Copé se prénommant Rodolphe Chrétien Le Page. Sur les images, on y voit la pagaille indescriptible du vote et l’algarade entre Fillon et Lavrilleux. Lequel balaie d’un revers de main toute contestation du premier alors que Copé est auto proclamé déjà depuis  4 heures.

Conclusion – Copé sous son vrai visage

Le minutieux puzzle journalistique qu’ont réalisé Carole Barjon et Bruno Jeudy est très instructif. Notamment sur la véritable personnalité de Jean-François Copé, machine de guerre politique blindée au titanium et dopée au carburant d’une ivresse ambitieuse où tous les stratagèmes sont permis pourvu que le résultat visé soit obtenu. Cette image transparaissait déjà dans un autre livre remarquable de Solenn de Royer et Frédéric Dumoulin intitulé « Copé, l’homme pressé ».

Elle se confirme pleinement à la lecture du « Coup monté ». Les deux journalistes en concluent d’ailleurs : « Jean-François Copé, malgré une image dégradée, n’a renoncé à rien. Calé dans la roue de Nicolas Sarkozy et de ses thèmes favoris, Jean-François Copé pense avoir capté l’héritage de l’ancien président. Le plus étonnant concernant ce quadra soucieux de modernité, est qu’il ait sous-estimé à ce point l’exigence de transparence et de démocratie des citoyens du XXIè siècle ».

A lire par ailleurs sur le Blog du Communicant

– « Communication politique : JF Copé est-il condamné à être l’Iznogoud de droite ? » – 30 décembre 2012
– « Copé vs Fillon : triste pugilat d’images à l’UMP » – 8 septembre 2012

Le pitch de l’éditeur

Carole Barjon et Bruno Jeudy – Le Coup Monté – Plon – 210 pages – 14 €

Comment Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé ont roulé François Fillon. L’élection ratée d’un président de l’UMP restera dans les annales de l’histoire électorale. Durant trente jours, les Français médusés ont assisté en direct à un combat, un pugilat d’une rare violence. Au-delà d’un simple duel à mort entre François Fillon et Jean-François Copé, ce sont les déchirements de la droite française depuis cinquante ans qui sont remontés à la surface.

Qui a fait disparaître les résultats de trois départements ? « Erreur matérielle » ou soustraction délibérée ? Simple « oubli » ou manipulation ? « Coup monté », comme l’affirme dans ce livre le désormais célèbre doyen Gélard ? Copé a-t-il volé la victoire de Fillon ? Au-delà, quel a été le rôle en coulisses de Nicolas Sarkozy ? Quelle a été la part de l’ancien président de la République, qui rêve de retour, dans ce fiasco ? Et celle de son conseiller Patrick Buisson ? Fillon a-t-il été naïf ? Ou présomptueux ? Au terme d’une enquête auprès des cinquante acteurs de cette crise, c’est à toutes ces questions que les auteurs de ce livre ont tenté de répondre.

Carole Barjon est rédactrice en chef adjointe au Nouvel Observateur. Bruno Jeudy est rédacteur en chef au Journal du Dimanche.

Un commentaire sur “Note de lecture : « Le coup monté » de Carole Barjon et Bruno Jeudy

  1. vuilleumier marie-therese -

    Regrettable que le Français lambda ne soit attiré que par les « forts en gueule », malhonnêtes
    intellectuellement pour arriver à leurs fins : La personnalité de F. Fillon, tout en nuances , en
    respect des autres .. en intelligence pour faire bref ,n’attire pas forcément. Pourtant, cet
    « homme politique », a durant cinq ans, tenu en mains son gouvernement, a été le seul à dire
    clairement qu’il « était à la tête d’un pays en faillite », ce qui a déplu à N.S. Il est vrai que F.F.
    a fait un raccourci ! Il aurait dû dire … « je suis à la tête du gouvernement d’un pays qui .. », mais
    le courage de dire la vérité était là. En ce moment, il n’intervient QUE LORSQUE C’EST VRAIMENT NECESSAIRE, là où Copé n’hésite pas à commenter des faits en commettant
    des erreurs énormes de tactique ! Le temps démontrera les différences, les magouilles où NS
    qui se montre TROP , en dit TROP sans le dire, une fois encore déplaira au plus grand nombre. ON NE CHANGE PAS … la nature humaine est ainsi faite que si elle peut améliorer,
    en apparence, certains comportement, le FOND RESTE LE MEME. N.S. a fait perdre son camp et la France alors qu’il savait ne pas être aimé par la majorité des Français. Il est mainte-
    nant reconnu que la victoire de justesse de F.H. a été UN REJET MASSIF DE N.S.

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