15 ans d’existence, + de 1 400 articles, garanti sans rédaction IA
— 16 juin 2026
Marc-Antoine Brillant (Viginum) : « Les entreprises n’ont pas assez pris conscience de l’impact des menaces informationnelles »
Agence européenne indépendante de conseil en communication spécialisée dans les relations publiques, la réputation corporate et l’influence digitale, le groupe JIN organisait le 15 juin à Paris une conférence sur les ingérences numériques étrangères, une menace qui pèse de plus en plus sur les entreprises françaises au risque de les déstabiliser gravement. Avec un grand témoin pour dresser l’état des lieux actuel : Marc-Antoine Brillant, chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (VIGINUM). Petite synthèse des principaux points à retenir pour les communicants.
Cet été, Viginum fêtera ses 5 ans d’existence sur le front de la guerre informationnelle menée par certaines puissances étrangères envers la France. Son nom est encore peu connu du grand public, y compris des professionnels de la communication et pourtant, il s’est imposé comme un rouage essentiel pour détecter et caractériser les ingérences numériques étrangères qui perturbent et brouillent le débat public en France mais aussi pour dénoncer celles-ci dans des rapports publics et sensibiliser ainsi les décideurs aux risques croissants de manipulations de l’information à la fois sur le terrain numérique et dans la réalité physique. Marc-Antoine Brillant est l’un de ceux qui ont concouru à la création en 2021 de ce service essentiel rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).
Viginum, un périmètre d’intervention clairement défini
Sur le champ de la désinformation qui est extrêmement vaste, Viginum s’attelle avant tout à repérer et déminer les manipulations informationnelles d’origine étrangère qui cherchent à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la France qu’il s’agisse de sujets diplomatiques, électoraux, économiques mais aussi culturels et éducatifs. Sa vocation est d’abord défensive et vise à faire connaître le plus largement possible les tentatives de déstabilisation que mènent certains Etats envers le pays.
Dernier exemple en date : l’opération d’ingérence ayant visé La France insoumise durant les élections municipales de mars 2026. Dans un rapport publié le 11 juin dernier, Viginum a estimé qu’une société israélienne d’influence numérique était « probablement à l’origine » (1) d’une campagne d’ingérence dont l’objectif était de ternir la réputation de trois candidats LFI à Marseille, Roubaix et Toulouse en les accusant de crimes fictifs et de collaboration avec les islamistes.

Une intensité de guerre informationnelle nettement accrue
Si la guerre informationnelle a toujours plus ou moins existé, elle n’avait jamais autant connu pareille intensité depuis que sont apparus les réseaux sociaux, les algorithmes des plateformes et les évolutions technologiques comme l’intelligence artificielle. Dans un conflit entre Etats, l’espace informationnel est devenu un champ de bataille particulièrement disputé pour introduire des rapports de force, modifier des opinions publiques et faire basculer des contextes dans le chaos ou la défiance. Marc-Antoine Brillant cite à cet égard, les opérations de désinformation répétitives menées en Afrique du Nord contre la présence militaire française qui ont abouti à nourrir et amplifier un sentiment anti-français parmi les populations locales. Avec comme conséquence ultime, le retrait des troupes tricolores de plusieurs pays qui a profité à des groupes de mercenaires stipendiés par la Russie et à des intérêts économiques chinois.
Dans son exposé remarquable, Marc-Antoine Brillant a tenu à souligner que ces ingérences numériques ne touchent pas exclusivement la nation française mais également tous ses représentants, à commencer par les entreprises qui opèrent sur des domaines sensibles comme la défense et l’aéronautique ou celles qui incarnent des intérêts français du fait de leur nationalité d’origine comme les entreprises de luxe, de la distribution ou encore de l’agro-alimentaire et de l’énergie. De fait, cela en fait des cibles potentielles de manipulation informationnelle où les produits et les services des entreprises feront alors l’objet d’appels au boycott ou de dénigrement caractérisé via des proxys au service d’un acteur étatique adversaire (Relire à ce propos l’interview de Xavier Tytelman publiée sur le Blog du Communicant).

Le risque informationnel n’est pas que réputationnel
Aux yeux de Marc-Antoine Brillant, cet état de fait est encore trop minoré ou carrément mis de côté au sein de nombreux comités de direction et de directions de la communication d’entreprises françaises. Dans le cas où le sujet fait l’objet d’un peu plus d’attention, il est alors souvent perçu uniquement à travers le prisme du risque réputationnel. Un risque effectivement patent mais qui peut être aussi l’arbre qui cache la forêt. Une attaque informationnelle délibérée contre une entreprise n’entache pas seulement la réputation de cette dernière. Elle s’accompagne aussi d’impacts concrets sur le chiffre d’affaires et sur la perception que des prospects commerciaux et/ou des consommateurs peuvent avoir de celle-ci.
Pour l’expert de l’organe gouvernemental de veille sur la désinformation, ce type de menace peut même percoler à l’intérieur de l’entreprise en fracturant par exemple la cohésion interne en exploitant fallacieusement la guerre que mène Israël au Proche-Orient contre les factions du Hamas et du Hezbollah. On a même vu des associations ou des ONG, faux-nez au service d’un Etat, organiser des manifestations anti-guerre devant les locaux d’une entreprise pour essayer de rallier notamment des syndicalistes ou de mettre la pression sur la direction générale et susciter ainsi de la désorganisation.

Faut-il toujours réagir ?
Pour autant, lorsqu’on est confronté à pareille situation, faut-il pour une entreprise réagir immédiatement pour contrecarrer les narratifs falsifiés qui sont viralisés à son encontre ? Pour Marc-Antoine Brillant, il n’existe pas d’équation infaillible ou de modèle récurrent. Chaque situation est unique et obéit à sa propre cinétique. En cas de crise ouverte, il est donc crucial de comprendre rapidement la mécanique à l’œuvre et prendre le temps d’identifier les relais et les primo-émetteurs avant d’envisager une réplique.
De même, il ne faut pas forcément s’arrêter à la volumétrie des messages agressifs ou fallacieux qui s’abattent. Le chef de Viginum a notamment illustré son propos avec les attaques informationnelles de la galaxie MAGA (entre autres) pendant les Jeux Olympiques de Paris en 2024 et celles effectuées par l’Azerbaïdjan envers la France à propos du statut de la Nouvelle-Calédonie. Dans le premier cas, le volume de contenus négatifs a été particulièrement massif mais sans effet réel sur l’opinion publique plutôt conquise par l’événement sportif. Dans le second cas, les contenus diffusés ont été de moindre importance mais ont touché des communautés calédoniennes en faveur du séparatisme d’avec la France.

Sortir de la culture des silos en entreprise
Outre la nécessité absolue des entreprises de davantage prendre en compte le risque informationnel issu d’entités étrangères, Marc-Antoine Brillant insiste également sur la transformation culturelle que les organisations doivent accomplir pour gérer plus efficacement la menace. Il déplore notamment la persistance des silos où la communication, le juridique, la DSI et d’autres opèrent régulièrement dans leur couloir de nage sans forcément partager les informations sensibles et mettre en place une stratégie globale.
Du fait de son expérience terrain, le numéro 1 de Viginum appelle à accélérer et accentuer la sensibilisation des comités de direction des entreprises sur la déstabilisation informationnelle, les enjeux qu’elle implique et les dispositifs qu’elle requiert. Viginum a d’ailleurs édité un petit guide très pratique et concret en décembre 2025 à destination des acteurs économiques français. La menace informationnelle est l’affaire de tous et pas seulement des gouvernements, des diplomates et des forces armées.

Viginum à la rescousse ?
Face à cet enjeu primordial, l’adjonction d’un dispositif de veille robuste est impérative pour Marc-Antoine Brillant. Cela permet dans un premier temps d’avoir une vision plus fine de son écosystème de parties prenantes et d’être plus en mesure d’agir en cas de signaux faibles ou d’anomalies. Ensuite, il est conseillé de s’entourer de spécialistes de gestion de crise et de guerre informationnelle, voire solliciter l’appui de Viginum qui dispose d’outils spécifiques et d’une expertise avérée qui aujourd’hui a déjà identifié et décortiqué l’existence de 50 modes opératoires pratiqués par une douzaine d’acteurs étrangers.
Marc-Antoine Brillant insiste enfin sur la nécessité de procéder régulièrement à des simulations de crise qui mêlent la dimension numérique et physique et qui embarquent le CEO. Souvent sous pression extrême et/ou par manque de connaissance du sujet, un haut-dirigeant peut être tenté en cas d’attaque informationnelle de vouloir agir immédiatement pour se rassurer et donner l’impression que tout est sous contrôle, au risque parfois d’aggraver la situation et d’être contre-productif. Ce type d’exercice est particulièrement efficace pour se familiariser avec les mécanismes et les dynamiques de la menace informationnelle.

Les entreprises doivent se mettre en ordre de marche
Une chose est acquise à l’issue de cette conférence : l’urgence n’est plus l’attente ou l’évitement mais le passage à l’action pour intégrer le risque informationnel dans la stratégie de l’entreprise. Depuis plus de deux ans, l’IA a notamment considérablement augmenté le potentiel toxique des opérations de désinformation avec des vidéos deep fake de plus en plus sophistiquées, des usurpations d’identité de plus en plus crédibles et des bots capables d’avoir une animation donnant l’illusion d’un humain à la manœuvre.
Selon Marc-Antoine Brillant, le seul point où l’IA n’est pas encore parvenue à être totalement efficace, est dans la capacité à massifier une opération de désinformation (astroturfing). Pour autant, la probabilité est forte que les prochaines avancées technologiques permettent de déployer des menaces parfaitement multilingues et multi-plateformes capables d’intégrer un contexte socio-culturel donné et ses vulnérabilités intrinsèques (notamment les biais culturels et les sujets sensibles propres à chaque pays). Une raison de plus pour les entreprises de se préparer et de s’équiper en conséquence et de cesser de croire qu’elles sont immunisées face à la menace informationnelle.
Remerciements à Caroline Faillet, directrice générale du Groupe JIN et Romain Ponceau, directeur général d’Opinion Act by JIN pour l’organisation de cette conférence.
Sources
(1) – Florian Reynaud et Damien Leloup – « Une société israélienne « probablement à l’origine » de la campagne de désinformation ayant visé LFI pendant les municipales, selon Viginum » – Le Monde – 11 juin 2026
Pour en savoir plus
- Consulter le site officiel de Viginum
- Suivre l’actualité de Viginum sur LinkedIn
- Télécharger les publications et les rapports de Viginum
- S’abonner à la nouvelle chaîne YouTube de Viginum
- Découvrir le jeu de plateau « Le Bouclier » qui permet d’aborder de manière simple et interactive les techniques de manipulations de l’information et d’apprendre à les identifier
- Consulter la plateforme GitHub de Viginum
- S’informer sur le projet collaboratif de méta-détecteur de contenus artificiels du PEReN et Viginum :
Les derniers articles publiés
— 6 octobre 2026
Corentin Vrand (Decathlon France) : « Je préfère l’authenticité des propos et assumer l’imperfection plutôt qu’une com formatée »
A 31 ans, Corentin Vrand est directeur de la communication de Decathlon France. Il fait partie de la génération montante des dircoms qui ont une vision très enthousiasmante sur l’évolution de leur fonction. Pour le Blog du Communicant, il a accepté d’évoquer les grands enjeux d’influence et de réputation que Decathlon doit relever en France.
Décryptage — 17 septembre 2026
Présidentielles 2027 : Communicants politiques et candidats, il serait grand temps de dépoussiérer vos vieilles ficelles !
Le compte à rebours de l’élection présidentielle d’avril 2027 est déclenché et déjà les candidats potentiels, déclarés ou déclassés s’acharnent à traquer la punchline qui fera parler ou la mise en scène qui rendra plus sympathique que les autres. Dans ce concours Lépine échevelé et frénétique, les idées sont (trop) souvent reléguées à la cave […]
Décryptage — 14 septembre 2026
Communication de la peur : à quoi jouent exactement Anthropic et Open AI ?
Sale temps sur la planète IA ! Cet été, des agents IA d’Open AI ont piraté au cours d’un test, la plateforme Hugging Face à cause d’une faille logicielle. Plus récemment, c’est un nouveau chercheur, Jacob Coxon, qui vient de claquer la porte d’Anthropic à cause de l’IA qui « pourrait tous nous tuer d’ici à […]
— 7 septembre 2026
Bénédicte Vanderschaeve : entretien avec la communicante qui traque avec humour les clichés de la com’
Si vous êtes communicant et souvent connecté à LinkedIn, vous avez sans doute dû voir passer un jour dans votre fil d’information, la couverture de Dircom Magazine. Ce média fictif émane de Bénédicte Vanderschaeve, directrice de la communication de Vosgelis, un office public de l’habitat numéro 1 en Lorraine. Régulièrement, ce pastiche hilarant épingle tous […]
Liste des blogs, des podcasts et des sites amis et conseillés
- Académie des Controverses et de la Communication Sensible Communication Sensible et communication de crise
- Médiaculture par Cyrille Frank Médias, journalisme et communication
- Le blog de Thierry Libaert Communication de crise et communication responsable
- Reputatio Lab de Nicolas Vanderbiest Communication et influence numérique
- Le blog de Jean-Marie Charpentier Communication interne
- Le Décodeur de la com de Laurent François (podcast) Communication corporate, communication publique, management
- Les coulisses de la com de crise de Clara Labbé (podcast) Communication de crise
- Madame Langage de Jeanne Bordeau Communication écrite, qualité de l'expression, sémiologie
- Le blog de la communication responsable de Yonnel Poivre-Lohé Communication responsable, greenwashing
- Le blog de Visibrain Communication numérique, influence, réseaux sociaux
- Le blog du Modérateur Veille marché, tendances métiers, social media et outils
- We Are Com Communication d’entreprise: décryptages, méthodes, retours d’expérience et interviews de communicants corporate
- Superception de Christophe Lachnitt Communication, leadership et enjeux d’influence des dirigeants
- Visionary Marketing de Yann Gourvennec Communication et marketing numérique