Foot français : Et un, et deux, et trois zéros de conduite !

La crise surréaliste que s’est offerte le football français pendant son piteux séjour en Afrique du Sud est un concentré phénoménal des erreurs d’attitude les plus classiques en matière de communication de crise. Erreurs qui ont conduit le football tricolore dans une apocalyptique débâcle. Il reste désormais à espérer que celle-ci soit à l’aune du concept de l’économiste autrichien Schumpeter : la destruction créatrice. Revue de détail d’un désastre annoncé.

La tragi-comédie malsaine dont le monde entier a pu se gausser pendant deux semaines, n’est en fait que l’aboutissement logique d’une crise qui couve depuis la précédente coupe du Monde de 2006. A cet égard, le coup de boule hallucinant de Zidane sur l’inélégant Materrazzi en pleine finale résonne comme une sorte d’augure des sables mouvants délétères dans lesquels le football français ne va plus cesser de s’enfoncer jusqu’à l’Afrique du Sud.

Si mythique fut-elle, cette finale fut pourtant une divine surprise. Qualifiée laborieusement pour la phase finale, la France démarre le tournoi de manière tout aussi pataude et sans génie. Un homme cristallise le ressentiment général : le sélectionneur Raymond Domenech. Déjà ! La suite est connue. Les leaders du vestiaire tricolore que sont les Zidane, Thuram, Gallas, Makelele, prennent le pouvoir, isolent le sélectionneur et font parler le talent sur la pelouse jusqu’en finale contre l’Italie.

Zéro de conduite n°1 : Refus de l’apprentissage et du changement

Cette finale est paradoxalement le plus mauvais service rendu au football français. Alors que des voix s’élèvent pour évincer Raymond Domenech à l’issue de la Coupe du Monde 2006 et qu’un intense lobbying menée par quelques gloires de France 98 avance l’option Didier Deschamps, le conseil fédéral renouvelle sa confiance à Raymond Domenech pour 4 ans. Le président de la Fédération Française de Football (FFF), Jean-Pierre Escalettes, est satisfait : « Je suis fier de cette équipe, fier de Raymond Domenech… Nos rêves ont été réalisés, les joueurs de l’équipe de France ont fait honneur au maillot».

Cette attitude est récurrente dans la systémique de crise et des dirigeants qui y sont confrontés. Tant que la quiétude peut persister, ils cultivent aisément le sentiment d’être dans le vrai et à l’abri. Oublié le jeu poussif et peu efficace dispensé par le sélectionneur depuis deux ans. Oubliée la fracture d’avec les joueurs cadres. On ne retient que la page glorieuse de la finale, à deux doigts de la deuxième étoile.

Face à la crise qui se profile, l’organisation développe volontiers des routines défensives (dessin de Na!)

Face à la crise qui se profile, l’organisation développe alors volontiers des routines défensives en fonction de ce qu’elle connaît et maîtrise. Les dirigeants font souvent obstacle au changement et à l’apprentissage pour ne pas bouleverser les repères qui ont jusqu’à maintenant donné satisfaction et structuré l’organisation. Eventuellement, l’adoption d’un correctif sera tolérée mais toujours dans le cadre référentiel de base et surtout par l’interdiction consciente ou inconsciente de la discussion et de la résolution des vrais problèmes.

Au lieu de s’interroger sur l’opportunité de maintenir ou pas le sélectionneur, les dirigeants du football français ont préféré passer outre et même accuser les membres de France 98 de pousser égoïstement leurs propres intérêts en critiquant Domenech et défendant Deschamps. Sauf que la solution qui semble si idéale en mettant fin au symptôme de crise naissant, s’avère fréquemment source de réapparition de celui-ci à plus long terme et parfois en pire.

Dans leur incapacité à apprendre, les dirigeants de la FFF ont aussi oublié de prendre acte d’un élément essentiel : la retraite internationale des mêmes joueurs qui avaient propulsé l’équipe nationale en finale et l’absence de nouveaux leaders d’envergure. Le calamiteux championnat européen des Nations de 2008 le leur rappellera de manière cinglante : élimination dès le 1er tour, ambiance détestable, lutte des clans entre la nouvelle génération de joueurs et les quelques anciens encore présents mais moins influents comme Henry et Vieira, sélectionneur conspué pour ses choix tactiques toujours aussi erratiques.

Jusqu’à la Coupe du Monde 2010, refus du questionnement, impossibilité de l’apprentissage, négation des événements vont prévaloir et dicter intégralement la communication du football français. Avec en exergue, un Raymond Domenech plus que jamais ancré dans ses certitudes caricaturales à l’extrême et provocateur en diable envers quiconque ose s’aventurer sur le terrain de la contradiction.

Zéro de conduite n°2 : le syndrome de la citadelle assiégée

Cette attitude est typique lorsque la crise est encore latente mais les symptômes commencent à devenir sérieux et consistants. Les individus vont alors recourir à un éventail de comportements qui va de la cécité persistante où le problème continue d’être ignoré (ou escamoté) à l’esquive péremptoire où le problème est déplacé et attribué à des causes externes à l’organisation.

Domenech, champion hors catégorie en communication bunker (Dessin de Na!)

Depuis la déroute de l’Euro 2008 et à la veille de disputer la Coupe du Monde 2010, le football français s’est véritablement recroquevillé sur lui-même. A sa décharge, le contexte sociétal est quelque peu vicié. Côté joueurs, l’opinion publique s’agace de leurs salaires mirobolants, leurs frasques alcoolo-sexualisées et leur arrogance bling-bling irrespectueuse. Côte tribunes, les violences des hooligans et les morts qui en découlent ternissent grandement l’image du football. Côté clubs, les procès à répétition pour transferts douteux et corruption à tout va achèvent de polluer l’atmosphère.

Résultat : les Bleus se claquemurent encore plus et assurent un service ultra minimum lorsqu’il s’agit de donner des conférences de presse ou d’accueillir des supporters lors des entraînements de la sélection nationale. Conscient que l’attitude fermée peut recéler une part de risque, Domenech s’érige alors en paratonnerre pour préserver l’unité du groupe (1) : « Je ne suis pas payé pour communiquer mais pour que les Bleus aillent le plus loin possible. Je pense être un bon communicant interne (…) A l’extérieur, si c’est nécessaire, je m’exprime. Si ça ne l’est pas, je coupe. Et si cela ne sert pas l’équipe, je m’en fous ».

Le football français s’est d’autant plus bunkérisé que la Fédération elle-même s’est mise aux abonnés absents. La révélation par le journal L’Equipe des courriers adressés par l’agence de communication Hémisphère Droit le confirme. En janvier 2010, son patron déplore dans une lettre ouverte à Jean-Pierre Escalettes, le silence dans lequel se réfugie la FFF (2) : « Nous avons l’impression d’avoir été une agence de communication qui devait gérer un client qui ne voulait pas communiquer (…) Vous ne faites que courir après l’information, après la fuite, après le bog, après le scandale ».

Chez les joueurs, le syndrome de la citadelle assiégée se cultive pareillement. Officiellement, c’est l’image d’un groupe solidaire et soudé qui prédomine à chaque déclaration lénifiante et rassurante des 23 Bleus sélectionnés pour la Coupe du Monde. Cette attitude rigide tend en fait à vouloir solidifier le corps social de l’organisation, à unir ses membres sous le feu de l’opposition et à faire front d’un bloc compact comme une garnison qui serait encerclée de toutes parts par des adversaires sans pitié. Au lieu de s’intéresser au cœur du problème, le comportement des membres de l’organisation devient uniquement guidé par des préoccupations défensives se repliant obstinément sur les schémas qui leur ont toujours réussi et en ne tolérant rien d’autre.

L’étincelle ultime

En coulisses pourtant, c’est une toute autre histoire qui s’active. Gallas vexé d’être dépossédé du brassard de capitaine, se mure dans le mutisme. Henry vit mal son écartement de l’équipe titulaire et sa maudite main du 18 novembre 2009. D’autres intriguent pour isoler Gourcuff et ses proches, probablement le futur patron de l’équipe mais encore trop tendre pour espérer tirer l’ensemble du groupe comme ses prestigieux ainés de 2006 avaient su le faire.

C’est en plus sans compter avec les coups de boutoir à répétition (saillie verbale de Rama Yade sur le prix de l’hôtel des Bleus, anciens comme Zidane qui ne se privent plus de critiquer, prestations pitoyables sur l’équipe) dont la révélation publique de l’altercation entre Anelka et Domenech à la mi-temps du match contre le Mexique n’est que l’élément déclencheur ultime des non-dits qui pèsent.

Zéro de conduite n°3 : le déni, rien que le déni

La fissure de la citadelle opérée, on aurait pu croire que le football français allait enfin prendre la mesure de la crise qui le ronge. Il n’en fut rien. Celui-ci s’est encore plus arque-bouté sur lui-même pour opérer un vigoureux déni de réalité. Déni qui peut aller jusqu’à contre-argumenter que l’anomalie n’est pas le fait de l’entreprise et que le déroulement des faits est impossible tels qu’ils sont rapportés. Déni qui peut aussi conduire à s’inventer des ennemis qui n’existent pas ou dénoncer des boucs émissaires qui n’y sont pour rien ou si peu.

Les joueurs ont été les premiers à sombrer dans ce déni. Tous ceux qui s’expriment, s’indignent alors que l’algarade de vestiaire ne soit pas demeurée confidentielle. Le capitaine de l’équipe de France s’étrangle même de colère contre la « taupe » qui a laissé transpirer les amabilités échangées par les deux hommes tandis que d’autres ergotent sur l’exactitude des mots prêtés à Nicolas Anelka.

Déni tout aussi virulent chez Jean-Pierre Escalettes qui déclare à la presse que l’éviction d’Anelka est une décision concertée entre le sélectionneur et le capitaine. Ce que ce dernier s’empresse de rectifier à sa façon en entraînant les joueurs à faire grève de l’entraînement devant les caméras du monde entier et des supporters médusés.

Quant à Domenech, le déni est tout aussi frappant. Poussé comme un pantin par les joueurs à lire leur communiqué expliquant leur grève, il n’a ensuite pas trouvé mieux que de déclencher une ultime polémique avec le sélectionneur sud-africain en refusant de lui serrer la main à l’issue du dernier match de poule. Tout simplement parce que celui-ci avait ouvertement estimé que la France n’avait pas sa place dans la Coupe du Monde 2010.

La compétition enfin terminée, on aurait enfin pu penser que le temps du déballage interviendrait afin que l’abcès soit intégralement vidé et nettoyée. Trois joueurs cadres (Evra, Henry et Abidal) influents ont accepté des interviews vendredi 25 juin. Aussi incroyable que cela puisse paraître, tous les trois ont délivré un discours oscillant entre mièvrerie et regrets à titre personnel mais toujours en prenant soin de cultiver le mythe du groupe soudé !

Le phénomène de la pensée de groupe

La pensée de groupe conduit à prendre des mauvaises décisions ou à faire des choix irrationnels

Ce phénomène est décrit sous l’expression de la « pensée de groupe » (group think). C’est le psychologue américain Irving Janis qui a mis en évidence ce concept dans les années 70. Ce terme décrit le processus qui conduit un groupe de personnes à prendre des mauvaises décisions ou à faire des choix irrationnels.

Dans un contexte de pensée de groupe, chaque membre essaie de conformer son opinion à l’analyse avancée collectivement. Soit parce que les membres se vouent une confiance mutuelle excessive, soit parce qu’ils privilégient le consensus et la cohésion de l’organisation au détriment d’une décision qui requiert a contrario un questionnement plus poussé. Solidaire et convaincu, le groupe a dès lors l’illusion de l’invulnérabilité et de la justesse de sa posture. Il ne s’intéresse qu’aux signes qui abondent dans son sens et qui lui permettent de justifier et de bétonner les arguments brandis. Les dissensions et les divergences éventuelles sont occultées par ses membres de crainte de passer pour le « mouton noir » ou le « traître de service ».

Cette apparente et confortable illusion de cohésion est de surcroît elle-même alimenté par les membres de cette équipe. Ceux qui ont de sérieuses divergences évitent alors soigneusement d’en faire état trop bruyamment. Du coup, les décisions collectives aboutissent régulièrement à des compromis tièdes et des consensus polis que chacun endosse du moment que son territoire est préservé et sa légitimité intacte.

Si un désaccord survient malgré tout, les batailles d’egos ne sont alors jamais très loin. Les débats se cristallisent rapidement sur les querelles personnelles plutôt que sur les opportunités d’apprendre des différences d’opinions et d’améliorer ainsi l’organisation. Enfin, quand il s’agit de prendre des décisions ou de justifier des choix, les personnes les plus expertes à défendre le point de vue de l’équipe seront plus volontiers sollicitées plutôt que celles qui soulèvent des problèmes complexes et indiquent des voies nouvelles.

Conclusion : Et maintenant, Blanc doit-il laver plus blanc que blanc ?

Face à ce champ de ruines et devant des instances dirigeantes encore incapables de prendre les ultimes décisions qui s’imposent (à savoir le renouvellement d’une bonne partie d’entre eux), la tâche du nouveau sélectionneur Laurent Blanc semble immense, à la limite du défi insurmontable.

Le foot en bleu, c’est trop injuste !

Un risque majeur guette l’ancien international et coach de Bordeaux. Devant une telle crise, le réflexe premier est fréquemment d’enfouir au plus vite et au plus profond de la mémoire, le traumatisme qui vient d’affecter l’organisation et ses individus. Face à la violence des polémiques et à l’impact des accusations, nombreux sont les décisionnaires qui refoulent les épisodes douloureux de la crise au lieu d’entamer un salutaire apprentissage post-crise à la lumière des erreurs commises.

Peu d’organisations ayant vécu les affres d’une crise se livrent à ce travail d’introspection et de verbalisation. Au contraire, prime la peur des individus d’être désigné comme fusible idéal de la crise et/ou la honte de faire partie de l’organisation à l’origine de la catastrophe. Après le fracas des événements, chacun tente de vaquer à ses occupations et de retrouver une certaine normalité. D’autres se lancent également dans des campagnes de réhabilitation plus ou moins pertinentes en jouant sur le registre de l’émotionnel, espérant restaurer ainsi l’image écornée tout en évacuant les stigmates de la crise.

La période d’après la crise constitue pour les personnes ayant des responsabilités à haut niveau, une charnière délicate à gérer. C’est quelque part une remise en cause de leur pouvoir, de leurs prérogatives et de leurs compétences censés justement mettre l’organisation à l’abri de la faillite. Laquelle n’est pas forcément facilement à admettre. Or, cette propension à zapper l’échec est pourtant source potentielle de nouvelles crises. Les prochains mois seront probablement capitaux pour l’avenir des Bleus tant d’un point de vue sportif (avec l’échéance de la qualification pour l’Euro 2012) que d’un point de vue communication (redorer l’image auprès du public et des sponsors) et de gouvernance du football (conserver l’attractivité du football chez les amateurs, les bénévoles et les enfants). Pas la moindre des compétitions à disputer !

Pour en savoir plus

– Lire l’article très complet de Philippe Bertrand – « Le football français en déficit de com » – Les Echos – 27 mars 2010
– Sur la même thématique, lire l’article de Gérard Davet et Bruno Lesprit – « La communication verrouillée de l’équipe a mené à une catastrophe médiatique » – Le Monde – 22 juin 2010
– Lire le portrait consacré à Raymond Domenech par Gérard Davet – « Le gladiateur cérébral » – Le Monde – 13 mai 2010
– Lire le dossier réalisé par Christophe Palierse – « Les sponsors des Bleus exigent du changement » – Les Echos – 22 juin 2010

Sources

(1) – Philippe Bertrand – « Le football français en déficit de com » – Les Echos – 27 mars 2010
(2) – Myriam Alizon – « La FFF n’avait rien prévu » – L’Equipe – 26 juin 2010

2 commentaires sur “Foot français : Et un, et deux, et trois zéros de conduite !

  1. Tipop -

    Il y avait eu le scandale OM / VA … qui était une référence en matière de sport pourri par l’argent … désormais une nouvelle référence avec en bonus … l’interventionnisme du politique !!! cerise sur le gâteau ;…. on n’en redemande plus …. ni de ce type de gestion événementiel d’une équipe nationale … ni de ces politiques … foutez-nous la paix et occupez vous de Lilliane … peuchère ….

    1. Olivier Cimelière -

      Je comprends le dégoût que peut inspirer la déroute de l’équipede France. Mais si on aime vraiment le foot, il faut justement en profiter pour porter la voix de ceux qui veulent le bien pour ce sport magnifique

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