Identité numérique : Quand une militante se retrouve mise à nue par le Web social

Il a suffi d’une mémorable algarade sous les caméras de télévision entre un jeune agrégé d’histoire et une militante anti-Hollande en manteau de fourrure pour que cette dernière se voit très rapidement scannée sous toutes les coutures par les internautes. De contestatrice se voulant anonyme et apolitique, elle est finalement apparue comme adhérente très engagée à la droite de la droite grâce aux indices glanés sur Internet.

Elle s’appelle Liane d’Argelier. Jusqu’au 11 novembre 2013, elle n’était surtout qu’une parfaite quidam parmi tant d’autres qui ont décidé de se ranger et de militer obstinément aux côtés des franges les plus extrêmes de la droite où s’entremêlent dans un fatras idéologique incertain, des allergiques héréditaires à la gauche, des islamophobes patentés, des opposants irréductibles au mariage pour tous et des régionalistes folkloriques. Son anonymat aurait pu se poursuivre longtemps si elle n’avait pas croisé la route d’un jeune professeur d’histoire indigné par l’irrespect déplacé dont elle faisait preuve en ce 11 novembre, jour supposé d’unité nationale et d’hommage à ceux tombés pour la France.

« C’est une honte, ce n’est pas le jour ! » par ITELE

L’effet heuristique et viral des images

Côté cour en manifestante télégénique !

Côté cour en manifestante télégénique !

La joute verbale ne dure qu’à peine une minute mais c’en est assez pour qu’elle devienne aussitôt culte sur les réseaux sociaux. Il est vrai que le casting des protagonistes est « parfait ». D’un côté, un enseignant (de gauche comme il l’admettra ouvertement par la suite) qui tente de ramener les manifestants à la raison républicaine et au respect de la cérémonie présidée par François Hollande. De l’autre, une harpie en manteau de fourrure et lunettes de soleil bling-bling beuglant en boucle « Hollande démission » et fermement décidée à en découdre avec le chef de l’Etat honni en clamant des « Le peuple en a marre ». Pour les caméras de télévision, c’est le plan séquence idéal.

A peine diffusé sur I-Télé, l’extrait met alors en ébullition le Web social et se viralise à vitesse grand V. Qui sont ces deux personnages qui viennent de résumer en quelques phrases musclées le profond clivage politique actuellement en train de se creuser dans l’opinion publique ? C’est Rue89 qui lance le premier l’enquête pour en savoir un peu plus sur ces deux acteurs. Le site d’information ne va guère tarder à lever le voile grâce à un de ses lecteurs qui connaît l’impétrante et s’empresse de partager un florilège numérique de l’égérie peroxydée des Champs-Elysées.

Facebook et Twitter tombent le masque

Liane d'Argelier côté jardin avec Philippe Vardon, ex de Nissa Rebella

Liane d’Argelier côté jardin avec Philippe Vardon, ex de Nissa Rebella

En peu de temps, un nom est donc mis sur ce visage : Liane d’Argelier. Dans la foulée, une partie de ses vitupérations excédées fait l’objet de captures d’écran de sa page Facebook (qui n’est plus accessible depuis) qui circulent alors rapidement jusqu’à être publiées par le Nouvel Observateur et Rue89.

De même, des photos de l’impétrante sont retrouvées sur Twitter où elle pose fièrement aux côtés de Jean-François Copé mais également de personnalités plus sulfureuses comme Philippe Vardon, ancien président de Nissa Rebella et des Jeunesses identitaires, deux mouvements issus de l’extrême-droite pur jus. Enfin, on découvre trace de son implication dans le Collectif Islamisation Basta (dont le nom à lui seul est symptomatique du programme proposé) et dans la section des Alpes-Maritimes du Rassemblement pour la France, autre groupuscule tendance droite rigide.

Résultat : celle qui se proclamait apolitique et représentante d’une France paupérisée se retrouve totalement mise à nu par ses propres traces numériques allègrement semées sur les réseaux sociaux au fur et à mesure de ses emportements militants. Lesquels n’ont absolument rien à voir avec la légende brodée jusque-là. Effet collatéral de cette identité véritable dévoilée au vu et su de tous : le site personnel de Liane d’Argelier (où elle expose ses toiles) est également devenu un défouloir où s’accumulent des messages fielleux autant pour les propos qu’elle a tenus publiquement que sur la qualité de ses peintures dont l’esthétique laisse effectivement à désirer !

Conclusion : Le virtuel n’est qu’une réalité augmentée de chacun

Il est fort à parier que d’autres avatars de ce genre rattraperont bon nombre d’individus qui pensent encore que l’on peut se défouler en toute liberté sur les réseaux sociaux sans devoir un jour en assumer les conséquences. Dans cette anecdote révélatrice, l’intérêt du Web social aura été de mettre à jour la supercherie jouée par cette femme qui entendait d’abord se faire passer pour une Française moyenne en opposition totale à la politique gouvernementale alors que le véritable fonds de ses idées va beaucoup plus loin qu’une simple revendication sociale.

De manière plus générale, cette histoire doit également faire réfléchir sur le fait que l’identité numérique de chacun est désormais devenue constitutive de tout individu. Sauf à radicalement refuser d’être présent sur tout réseau social (mais alors au risque de se couper de certaines choses), il est essentiel d’être cohérent entre ce que l’on raconte et partage à sa communauté de contacts et ce que l’on est dans la vie réelle. Croire que les deux dimensions ne s’imbriquent pas, relève du leurre le plus profond. Liane d’Argelier l’aura appris à ses dépens en ce jour de 11 novembre. Dès lors qu’on est exposé publiquement, votre background digital est automatiquement scruté.

A lire par ailleurs

– « Madame Liane d’Argelier : On vous explique Internet ? » – Pixellibre.net
– Blandine Grosjean – « On a retrouvé l’indignée du 11 novembre » – Rue 89 – 11 novembre 2013
– A.S – « 11 novembre : le Web à la recherche de la dame à la fourrure » – Le Nouvel Observateur – 12 novembre 2013

 



6 commentaires sur “Identité numérique : Quand une militante se retrouve mise à nue par le Web social

  1. Thibaut Gratius  - 

    Comme toujours, analyse passionnante et « right on spot ».
    La transparence imposée par les réseaux sociaux fait promptement tomber les masques. Mais elle pourrait aussi appauvrir notre identité multi-facettes, qui se nourrit parfois de paradoxes : le salarié, le consommateur, l’actionnaire, le citoyen, l’électeur responsable, le militant indigné… tous sont moi(s) sans être toujours 100% cohérents.
    Et si elle résidait là, finalement, la réalité orwelienne des réseaux sociaux ? Nous forcer à être chacun nos propres ‘Big Brother’ traquant toute déviance à la cohérence ?

    1. Olivier Cimelière  - 

      Vous pointez effectivement un paradoxe des réseaux sociaux, à savoir cette propension orwellienne. Laquelle s’avère utile dans le cas précis de cette militante qui n’assumait pas si ouvertement ses engagements plus extrêmes qu’elle ne le laissait paraître devant les télés.
      Mais il est vrai que ces mêmes réseaux ont tendance à enfoncer un coin dans notre multiplicité. Je ne pense pas qu’il y ait de recette magique. Juste bien avoir conscience que ce que l’on dit, fait, partage sur les réseaux est destiné à rester et à ressortir pour X raisons. En ayant conscience de cet aspect, cela aide à se déterminer jusqu’où on est prêt à dire et assumer. Pour ma part, je ne publie rien d’autre que ce que je peux dire par ailleurs dans la vie réelle. Ca limite les incohérences et les dérives mais on peut quand même s’interroger sur ce poids parfois un peu pesant exercé par les réseaux sociaux !

      1. N_Yoda  - 

        « Il faut tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler » : il faut aussi tourner cette fois ses doigts avant de taper sur un clavier, peut-être 14 fois même parce que les écrits restent.

        Il me semble qu’il est encore possible d’être actif sur les réseaux sociaux tout en ayant une identité numérique légèrement différente de notre personnalité exprimée dans le « monde réel », en utilisant le pseudonymat (créé avec une boîte mail jetable), en ne publiant pas de photo et en se servant de proxy.

        1. Olivier Cimelière  - 

          Le pseudonymat et l’attirail VPN sont en effet des options qui permettent de s’exprimer sans risquer (ou du moins de façon nettement moins risquée) de brouiller son image réelle.
          C’est vrai mais lorsque je constate sur Twitter combien usent et abusent de l’anonymat pour insulter gratuitement et lâchement, je réprouve personnellement cette attitude. Soit on assume, soit on se tait. Mais se réfugier derrière un masque digital peut lâcher son fiel est petit.
          L’anonymat ne doit être réservé qu’à ceux dont la vie est en danger (les opposants aux dictatures par exemple) pas aux citoyens ivres de rage qui se défoulent à peu de frais sans jamais oser avoir le courage de leurs opinions

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