Mort de Mohamed Merah : 2 tendances à retenir autour d’un emballement médiatique

Des abominables carnages commis par Mohamed Merah jusqu’à l’épilogue fatal avec l’assaut du RAID, les médias n’ont pas hésité à casser l’antenne et chambouler les Unes pour rendre minutieusement compte des faits et gestes qui ont tenu la France en haleine pendant plusieurs jours.

La couverture médiatique de ce fait divers révèle deux tendances de fond : le « live » fonctionne inégalement selon le type de média et le clivage éditorial s’affirme dans la presse écrite. Pas toujours pour le meilleur.

Plein gaz pour la mécanique médiatique

Liveblogging du Monde.fr : 600 000 connexions enregistrées lors de l’assaut final sur le site

Il fallait vraiment habiter sur une autre planète ou bien dans un endroit reclus et privé de connectivité pour ignorer la cavale meurtrière de Mohamed Merah tant les médias ont abreuvé le public d’informations. Autant les reportages et les éditoriaux étaient d’une grande prudence autour des assassinats commis, autant le fil de l’info s’est détraqué sitôt l’auteur démasqué et repéré par la police. A partir du mercredi 21 mars à 9h14, c’est un tsunami informationnel qui recouvre tous les espaces médiatiques possibles, réseaux sociaux y compris. De la zappette TV au poste de radio, du kiosque à journaux à la Toile, impossible d’éviter l’excitation du grand « direct » où l’adrénaline journalistique est à son comble.

L’affaire de Toulouse aura d’abord été l’occasion de faire du « live », ce genre rédactionnel réservée aux grandes occasions et faits sortant de l’ordinaire. Il est vrai que le fait divers était peu banal et comportait tous les ingrédients du feuilleton à rebondissements dont raffolent les médias … mais également le public, n’en déplaise à quelques hypocrites s’offusquant d’un côté de l’incroyable bombardement médiatique et se repaissant de l’autre, de la moindre petite anecdote lâchée en direct.

Le live blogging s’impose désormais comme un format rédactionnel majeur

Mais cette fois, l’emballement médiatique est encore monté d’un cran dans la vitesse de propagation des informations. Même les médias papier n’ont rien loupé du déroulement de l’événement en rebondissant sur la Toile grâce à leurs sites Internet. Alors qu’ils étaient souvent à la traîne face aux télés et radios, ils ont confirmé cette fois les prédictions formulées l’an passé par deux journalistes spécialistes des médias : Erwann Gaucher (1) et Capucine Cousin (2). Tous deux avaient écrit que le live-blogging serait désormais le tempo rédactionnel de la machine médiatique. L’affaire de Toulouse a effectivement démontré la justesse de leur analyse.

La révolution du printemps arabe et le scandale DSK avaient déjà mis en évidence l’immixtion de plus en plus prononcé des médias numériques dans la circulation de l’information. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis. Le Web est devenu la carte maîtresse des situations à fort enjeu médiatique et tous les sites d’information ont prestement saisi la balle au bond pour couvrir en « live » l’encerclement de Mohamed Merah par le RAID et égrener le moindre fait intervenant pendant l’opération selon un minutage clinique digne des meilleurs rapports de police.

Un succès puisque le Monde.fr a par exemple explosé ses compteurs d’audience. Lorsque le RAID a mené l’assaut contre le tueur, le site a enregistré plus de 600 000 connexions simultanées sur son «live» selon Nicolas Guillaume, porte-parole de Cedexis, une société qui propose des solutions et des stratégies de diffusion de contenus aux sociétés (dont plusieurs médias) soucieuses d’optimiser leurs performances en termes de trafic sur Internet.

N’est pas « live » qui veut !

BFM TV s’est pris les pieds dans le tapis en annonçant prématurément la pseudo-arrestation de Mohamed Merah

Ce phénomène du « live-blogging » a en tout cas provoqué un impact collatéral dans la chaîne de l’information. Alors que la télévision a longtemps dominé de la tête et des épaules, le « live » en dépêchant en masse des reporters pour capturer la moindre bribe d’image et d’information, elle a aujourd’hui cédé du terrain aux sites Web. Devant l’accélération encore plus grande du flux informationnel, les chaînes tout-info ont particulièrement pâti de la concurrence numérique.

A cet égard, les déboires vécus par BFM TV sont symptomatiques de la difficulté que la télévision rencontre lorsqu’il s’agit de couvrir un événement où rien de suffisamment visible ne se passe. Probablement obsédés par l’idée d’être les premiers à balancer le scoop, les reporters de BFM TV se sont sacrément pris les pieds dans le tapis en annonçant soudainement l’arrestation de Mohamed Merah avant de devoir se rétracter bien maladroitement comme le conte fort bien l’article de Télérama (3) et de subir les moqueries immédiates des internautes !

Le « live » va-t-il par conséquent être l’apanage du Web au détriment de la télévision ? Oui et non serait-on tenté de répondre. Oui car Internet permet au journaliste d’enrichir son fil d’info en temps réel avec des éclairages supplémentaires vers d’anciens articles, des dossiers de fond, etc là où la télévision finit par rameuter en plateau le ban et l’arrière-ban d’experts plus ou moins crédibles pour tenter de meubler l’absence d’images captivantes. Non car la télévision reprend malgré tout le dessus lorsqu’il s’agit de diffuser en direct des images fortes. Qu’on le veuille ou pas, l’assaut filmé des policiers d’élite contre le forcené aura toujours plus de poids émotionnel et informationnel que le « live-blogging » ou même le commentaire en direct d’un journaliste radio.

A ce stade, la seule question qui vaille d’être posée (à tous les médias, Web inclus) est sur la pertinence de vouloir faire du « live » à tout prix et en toute circonstance. Pourquoi s’obstiner à tartiner au risque de déraper et/ou de brouiller la compréhension des faits par le public ? Tous les adeptes du « live » devraient apprendre à s’imposer des diètes journalistiques au cœur de l’événement plutôt que raconter à tout va qu’une ambulance bouge ou qu’un policier enfile son gilet pare-balles. Sinon, on sombre dans ce que qualifie avec acuité Virginie Spies, maître de conférences et spécialiste des médias audiovisuels : « la rhétorique du vide » (4).

Informer ou militer ?

Couverture anxiogène, titraille agressive = le cocktail info du Figaro Magazine

L’autre tendance marquante de l’affaire de Toulouse d’un point de vue médiatique est le retour du clivage rédactionnel parmi les grands quotidiens et hebdomadaires nationaux.

Pour une fois, la « pensée unique » que Jean-François Kahn n’a de cesse de dénoncer avec virulence, n’a guère opéré lors de la couverture de la tragédie. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les gros titres choisis par les grands quotidiens entre mardi 20 et samedi 24 mars pour remarquer que chacun a sa propre interprétation de l’événement.

En ce qui concerne Le Monde et Aujourd’hui-Le Parisien, c’est globalement une ligne éditoriale « pédagogique » qui est empruntée. Les titres sont en majorité informatifs et affichent une volonté d’expliquer les événements à mesure que l’opération avance dans le temps. Le choix des photos est équilibré montrant tour à tour les proches éplorés des victimes, les policiers en action et le portrait de l’assassin.

Du côté de Libération, on sent en revanche une nette inclinaison à éviter tout amalgame préjudiciable entre un fou furieux se réclamant du djihad et les fractures religieuses et racistes que les actes de Mohamed Merah pourraient aggraver. Dans un premier temps, le quotidien de gauche a privilégié les couvertures sobres mais fortes de sens face à l’absurde sanguinaire de la situation. Puis vient ensuite le temps de la recherche de compréhension avec deux Unes consacrées à l’itinéraire haineux de Mohamed Merah et une autre sur les « zones d’ombre » de l’affaire accompagnée de 7 questions-clés et une photo de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur. Une façon d’interpeler le pouvoir sur d’éventuelles erreurs qui auraient empêché d’arrêter le criminel avant qu’il n’eût commis sa sinistre dérive.

Toutefois, la palme de l’aspect « militant » revient sans conteste au Figaro qui n’a pas hésité à forcer le trait pour marquer d’emblée ses positions. Les deux premières Unes sont adressées aux victimes avec des titres émotionnels et des larges photos des familles en deuil sur quatre colonnes. La suite va aller crescendo avec une Une clairement accusatrice envers Mohamed Merah accusé d’être un « terroriste islamiste » ayant « 7 morts » à son actif, le tout illustré des portraits des victimes et du tueur. Succède le jour d’après, une Une vengeresse intitulée « Mission accomplie » (lire justice est faite !) et à nouveau une photo sur 4 colonnes des hommes cagoulés du RAID.

Mais c’est sans doute avec l’édition du week-end que le summum de l’engagement du Figaro est atteint. La Une rappelle d’une part « la gauche à la dignité » et renvoie d’autre part à la Une du Figaro Magazine. Celle-ci est sans équivoque possible avec un titre volontiers alarmiste (« Ces djihadistes qui menacent la France »), une photo pleine page d’un Mohamed Merah grimaçant à en être terrifiant et un bandeau « Edition spéciale », histoire d’appuyer le tout sur le contenu éditorial qu’entend délivrer Le Figaro.

Conclusion – Le journalisme sort-il gagnant ?

Selon que l’on soit de droite ou de gauche, chacun appréciera évidemment diversement ces partis-pris éditoriaux. Alors faut-il se satisfaire de cette diversité rédactionnelle retrouvée ? Oui si l’on part du principe que chacun assume plus ouvertement ce qui a toujours été sa coloration politique originelle (en particulier Le Figaro et Libération) et qu’ainsi la diversité des opinions et des sensibilités est correctement représentée.

Lire la suite sur le Plus du Nouvel Observateur

Sources

(1) – Erwann Gaucher – « Mai 2011 : le mois où les médias ont basculé ? » – CMC – 19 mai 2011
(2) – Capucine Cousin – « Le live s’impose » – OWNI – 7 avril 2011
(3) – Emmanuelle Anizon, Olivier Tesquet & Nicolas Delesalle – « Toulouse : Quand BFM TV confirme ses informations contradictoires » – Telerama.fr – 21 mars 2012
(4) – Virginie Spies – « Le traitement médiatique des événements de Toulouse, la priorité du direct au mépris de l’information » – Semioblog – 21 mars 2012

Lectures complémentaires

- Erwann Gaucher – « Trop de live tue le live ? » – CMC – 22 mars 2012
- Jean-Marie Charon – « Tuerie de Toulouse : les fausses promesses de l’info en continu » – Le Plus du Nouvel Obs – 22 mars 2012



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