Web 2.0 & commentaires : vrai agora ou simple « café du commerce » ?

C’est une évidence que nul ne songe plus à contester. La prise de parole numérique a rebattu les cartes de la communication et donné un nouveau souffle à la liberté d’expression. Pour autant, dérives langagières et scories vont souvent de pair avec les conversations et les débats. Va-t-on vers un cul-de-sac à force de laisser la médiocrité et/ou la hargne de certains s’imposer en dépit de l’étiquette Web 2.0 ?

Il est bien loin le temps où le courrier des lecteurs était relégué quelque part dans le journal, coincé entre deux pubs imposantes et déplacé au gré de l’actualité. Aujourd’hui, médias et blogs confondus ouvrent volontiers leurs pages aux commentaires des internautes.  Celui qui s’y refuserait passerait illico pour un passéiste ahuri, voire un obsédé de l’ultra-contrôle et du discours calibré comme des tomates industrielles.

De fait, la possibilité d’interagir avec le journaliste, l’auteur d’une tribune, l’avis d’un expert ou l’animateur d’un blog est une incontestable avancée démocratique. Aujourd’hui, on peut même interpeler un ministre sur Twitter et entamer la discussion pour peu que le premier consente à sortir de la langue de bois encore bien vivace chez d’aucuns ou bien ne dégaine pas aussitôt par vexation personnelle, l’arme atomique de la poursuite judiciaire. Avec le Web 2.0, nous sommes irréversiblement entrés dans une ère où le quidam peut exprimer ouvertement son opinion envers un décideur, un spécialiste, une célébrité, une entreprise ou une marque.

Accepter de jouer le jeu

Pour avoir traité les internautes de « poules sans tête », PPDA s’est attiré les foudres de la blogosphère sur son site

Que l’on soit donc une grande enseigne médiatique, une figure connue ou un simple blogueur, l’engagement numérique implique que l’on tolère la contestation et la critique de ses propres contenus et idées. L’exercice n’est pas toujours chose aisée car certains ont l’art de vous « assassiner » avec des formules vachardes et/ou de déclencher des buzz irritants à votre encontre. Pourtant, l’axiome est intrinsèque aux médias sociaux. Il ne saurait exister de billets sans possibilité d’y ajouter des remarques et des réflexions. Dura lex sed lex !

C’est précisément pour n’avoir pas daigné accepter des divergences de points de vue d’avec le sien que Patrick Poivre d’Arvor s’est fait étriller par la blogosphère en mars dernier. C’est en avril 2008 que l’ex-présentateur vedette a ouvert un blog et un site Web tout à sa gloire d’homme de télévision, d’écrivain, de metteur en scène et autres activités de l’ubiquitaire PPDA. Pendant longtemps, son blog n’est ni plus ni moins qu’une activité mineure postant çà et là un billet.

Puis en février de cette année, l’homme cathodique annonce qu’il veut passer à la vitesse supérieure et tisser un lien plus étroit avec ceux qui le suivent. Il écrit notamment (1) : « Ce site est donc créé à leur intention. Il me permettra aussi de vous faire part de mon agenda public, de mes projets ou de mes réactions à tel ou tel évènement. Sans tribune, sans attachée de presse, sans structure pour m’encadrer, il m’était jusqu’alors impossible de réagir en temps réel à des rumeurs, des calomnies, des campagnes ou même à des informations pétries de bonnes intentions me concernant ».

Les trolls, bêtes noires de blogueurs

Un mois plus tard, c’est le clash. Dans un interminable plaidoyer, PPDA revient sur toutes les polémiques et calomnies dont il a fait l’objet sur la Toile.  Au premier rang de ses cibles, figurent les internautes qui n’ont pas hésité à le secouer dans des commentaires peu amènes. L’homme est mécontent de son expérience digitale et le fait savoir (2) : « Les trolls ne sont rien à côté du volume de sottises ou de calomnies colportées sur Internet par différents sites ou blogs, et caquetées à l’infini par des poules sans tête. Bien souvent, elles ne pensent pas faire le mal, elles répètent sans savoir et ciblent quelques personnages qui n’ont pour défaut que d’être dans l’actualité du moment et qui ne se défendent pas pied à pied ».

Le retour de bâtons est immédiat et à la hauteur des coups assénés par Patrick Poivre d’Arvor. Le site Reviewer a notamment recensé quelques perles tonitruantes qui ont secoué sans gants l’icône télévisuelle. Il cite notamment @terminalose qui juge que (3) « PPDA écrit vraiment mal. Patou : si tu n’es pas prêt à affronter les haters, tu n’es pas prêt pour internet » et @Sandreene qui déclare que (4) « « Sottises et calomnies » pour être le titre du prochain livre de PPDA ». Pas de doute, Internet n’a rien à voir avec un standard du plateau de télévision ou de radio filtrant les appels de téléspectateurs et des auditeurs.

Quand bavardage rime avec dérapage

Certains internautes ne reculent devant rien et cèdent facilement à l’insulte

Ceci étant dit, il n’est point besoin de se lancer dans une diatribe anti-internautes à la sauce PPDA pour se retrouver crucifié par des internautes excédés à la lecture de vos articles. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience à plusieurs reprises sur mon blog et dans mes contributions sur le Plus du Nouvel Observateur. Il y a clairement des sujets plus sensibles que d’autres qui ont l’art de déclencher un tombereau d’agressions verbales, de remarques virulentes, voire d’insultes à peine dissimulées si ce n’est qu’elles émanent très souvent de gens … anonymes !

J’ai vraiment été sidéré par l’inconséquence de certains commentaires déposés où l’on finit même par se demander si la personne en question a véritablement lu en entier et attentivement l’article en question qu’elle vomit. J’ai notamment éprouvé ce sentiment lorsque j’ai écrit sur l’affaire DSK. Tous mes billets consacrés aux avatars de l’ex-président du FMI se bornaient à décrypter les stratégies de communication mises en place par les différents acteurs de ce feuilleton médiatique à rebondissements. Pourtant, nombreux ont été les internautes à voir dans mes billets une sentence morale exercée à l’encontre de DSK ou l’expression d’un affidé de droite que je serais censé être.

J’ai malgré tout répondu à quelques-uns pour essayer de remettre les choses dans leur contexte et les ramener à une plus saine perception des choses. Avec un nombre infime, il fut possible d’entamer un échange même si nos interprétations de la situation divergeaient in fine. Avec une grande majorité, ce fut tellement une double ration d’agressivité, de mauvaise foi et d’accusations fanatiques de toute sorte que j’ai préféré jeter l’éponge.

Les commentaires ont-ils vécu ?

Trop de commentaire nuit-il au commentaire s'interroge Alice Antheaume ? (crédit : AA)
Trop de commentaire nuit-il au commentaire s’interroge Alice Antheaume ? (crédit : AA)

Dans son remarquable blog Work In Progress, Alice Antheaume, responsable prospective médias à l’école de journalisme de Sciences-Po, s’est récemment ouvertement posé la question (5) : « Les commentaires sont-ils dans l’impasse ? ». Sa réflexion rebondit notamment sur les déclarations décapantes de Nick Denton, directeur de la publication du site populaire américain, Gawker. Au cours d’une conférence, il juge sans détours (6) qu’ «à la fin des années 90, on pensait que l’on pourrait capturer l’intelligence de l’audience. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Quant au ratio commentaires utile/inutile, il s’avère désolant. Si deux commentaires pertinents émergent, c’est qu’il y en a huit hors sujets ou toxiques ».

Là où les chantres du Web 2.0 pensaient fonder une agora à l’intelligence itérative, se serait-on donc fourvoyé dans un vulgaire café du commerce d’un niveau tout aussi bas et équivalent aux brèves de comptoir qu’il est donné d’entendre aux zincs des bars ? La question est d’autant moins neutre que le flux des commentaires n’a cessé de grossir à mesure que les usagers se sont familiarisés avec les médias sociaux. Alice Antheaume cite en particulier quelques chiffres qui laissent songeurs comme les 15 000 commentaires quotidiens sur le Figaro.fr.

Un rapide coup de sonde dans ces derniers montre à l’évidence que la qualité n’est pas vraiment au rendez-vous. Affirmations binaires, clichés éculés se mêlent sans discontinuer, le tout agrémenté de quelques blagues au sens douteux. Le phénomène n’est d’ailleurs pas spécifique au Figaro. Tous les grands médias affrontent le problème et doivent parfois sur certains sujets ultra-sensibles fermer les articles aux commentaires pour ne pas se retrouver inondés par des internautes bileux et excessifs. Pis encore, la plupart des énervés du clavier le font sous un pseudo totalement anonyme, n’assumant pas en cela jusqu’au bout la paternité de leurs écrits.

Alors, on tire le rideau ?

La modération doit aider à faire émerger les meilleurs commentaires

De prime abord, la tentation de stopper les commentaires affleure. J’avoue avoir eu moi-même l’idée fugace de mettre un terme à cette logorrhée étouffante qui ne charrie guère de valeur ajoutée. Surtout lorsque les paroles déposées virent au blessant et au défouloir gratuit. Je me suis en fin de compte ravisé. Désormais, je ne supprime que les messages à caractère raciste et tombant sous le coup de la loi et laisse les autres, y compris les énervés, les copier-coller et les préjugés. Chacun jugera du niveau.

Expert en médias sociaux ayant récemment accompagné la création de plusieurs espaces participatifs comme Le Plus du Nouvel Obs et Le Lab d’Europe 1, Benoît Raphaël est clairement contre un retour en arrière où seuls les journalistes, les experts et autres habilités à la prise de parole, pourraient publier (7) : « Je crois qu’il faut accompagner la discussion, c’est comme dans un débat en public, sans modérateur, sans outils, sans accompagnement, sans « coaching », on n’arrivera à rien. Les « gens » comme on dit, on quelque chose à dire. C’est le rôle des journalistes de trouver les meilleurs moyens de les accompagner. Laisser la zone de commentaires en friche, ce n’est pas la solution ».

De fait, nombreux sont désormais les sites qui modèrent avant ou après publication des commentaires. Il existe même des sociétés spécialisées comme la suédoise Besedo et la française Netino qui en ont fait leur fonds de commerce. Toutes s’accordent à constater qu’en moyenne, un commentaire sur dix est supprimé (8). Raisons principales : diffamation caractérisée, racisme ou non-respect de la charte du site en question. Preuve en tout cas de la vigueur de ce marché de la gestion du commentaire : plusieurs levées de fonds sont au programme pour ces sociétés en 2012 !

Conclusion – Et si on associait les meilleurs commentateurs ?

Le site Quoi.info a introduit un système de badges selon le niveau des contributions

Pour ne rien perdre de la substance des commentaires déposés, une autre option consiste à repérer les contributeurs les plus réguliers et les plus pertinents et les accompagner. C’est le principe adopté par le nouveau pure-player de l’information créé en novembre 2011, Quoi.info. Le site a ainsi imaginé un système de badges qui s’échelonnent selon un niveau croissant : amateur, connaisseur et expert pour les personnes intervenant régulièrement et avec des contenus intéressants. Lorsque l’internaute atteint le niveau « expert » dans un domaine, il peut même participer au travail d’explication de Quoi.info, en collaboration avec la rédaction et proposer des idées de sujets à l’équipe de journalistes.

Ce n’est évidemment qu’une solution parmi d’autres. Mais au moins, elle a le mérite de mettre à distance les trolls et les extrémistes excités de tous poil. Avec cette classification, ces derniers ont peu de chances d’émerger comme des contributeurs valables en dépit de leur acharnement parfois surréaliste en termes de temps passé à déverser des commentaires à tire-larigot. La conversation engendrée par le Web 2.0 doit être encouragée tout en gardant un œil vigilant sur le syndrome « café du commerce » qui n’est jamais très loin.

Pour les gros sites éditeurs, la modération représente certes un investissement non-négligeable. Netino réalise par exemple 40% de son chiffre d’affaires avec Le Monde, Le Nouvel Obs, 20 Minutes et Les Echos (9). Mais cette approche intelligente permet ainsi aux contenus de se co-construire sur des bases informatives saines et étayées dans un cercle vertueux où éditeurs, contributeurs et lecteurs entretiennent des conversations d’intérêt mutuel. Sans doute PPDA devrait-il méditer sur cette vision plutôt que de mettre tous les internautes dans un même sac et les traiter avec condescendance de « poules sans tête ».

Billet initialement paru le 26 avril 2012 sur [Naro] Minded, le blog de Genaro Bardy

Sources

(1) – Patrick Poivre d’Arvor – « Bienvenue sur mon site » – Blog PPDA – 2 février 2012
(2) – Patrick Poivre d’Arvor – « La Toile et le venin » – Blog PPDA – 29 mars 2012
(3) – François Léger – « PPDA crache sur Internet … qui le lui rend bien » – Reviewer.fr – 30 mars 2012
(4) – Ibid.
(5) – Alice Antheaume – « Les commentaires sont-ils dans l’impasse ? » – Blog Work In Progress/Slate.fr – 13 mars 2012
(6) – Ibid.
(7) – Erwann Gaucher – « Vos gueules les internautes ! » – Cross Media Consulting – 16 mars 2012
(8) – Nicolas Rauline – « L’Internet social donne un second souffle à la modération de sites Web » – Les Echos – 8 février 2012
(9) – Ibid.