3 enseignements à retenir de l’affaire du tweet de Natacha Polony

Elle voulait faire un trait d’humour. Elle a récolté un bad buzz comme seul Twitter sait en produire. La journaliste Natacha Polony se souviendra probablement longtemps de son tweet sur Leonarda et la Fashion Week qui se voulait potache et qui lui a surtout valu une bordée d’injures et de récriminations sur les réseaux sociaux et dans quelques médias. Au-delà de la pertinence (ou impertinence) de la « blague », que retenir comme leçon à propos des enjeux que la prise de parole digitale implique lorsqu’on est une personnalité publique ?

Et une personnalité médiatique de plus « tombée » au champ d’honneur de la mitraille des twittos pour délit de blague aux relents racistes ! En retweetant la blague photographique d’un ami montrant une mendiante Rom assortie d’une couverture Givenchy à la sortie du métro et en l’assortissant d’un commentaire grinçant mêlant joyeusement Leonarda et la Fashion Week, la journaliste d’Europe 1 et chroniqueuse de Laurent Ruquier a subi un bref mais intense bombardement numérique le 1er novembre dernier. A tel point qu’elle a rapidement effacé le message controversé et tenté de déminer l’affaire avec un nouveau tweet mea culpa : « Bon, une photo insolite envoyée par un ami et un trait humour pas très drôle. C’est tout ». Est-ce vraiment tout ?

Enseignement n°1 : Rien ne sert d’effacer, tout est dupliqué

Le fameux tweet prestement retiré par Natacha Polony

Le fameux tweet prestement retiré par Natacha Polony

C’est amusant de constater à quel point les twittos connus pris en flagrant délit de messages borderline, ont aussitôt tendance à effacer les traces de leur boulette comme un gamin pris sur le vif les doigts dans le pot de confiture ! Probablement un réflexe inné de protection, une envie irrépressible de « pas vu, pas pris » face à la furia montante déclenchée chez ceux qui n’ont pas goûté la saillie humoristique.

Un tel geste est pourtant vain. A peine Natacha Polony avait-elle caviardé l’objet incriminé que la capture d’écran de son compte avait été copiée illico des centaines de fois par les internautes furieux. Autant dire que la blague est désormais passée à la postérité numérique et gravée pour toujours dans les recoins de la mémoire du Web. Plutôt que gommer subrepticement, une personne en vue devrait plutôt s’interroger sur l’opportunité ou pas de lâcher une bombinette verbale. Lorsqu’on possède plus de 21 455 followers, la probabilité d’avoir des petits malins qui scannent le faux pas s’en trouve sacrément maximisée.

Enseignement n°2 : Manier l’humour n’est pas donné à tout le monde

C’est sans nul doute frustrant pour les twittos célèbres amateurs de bons mots et de pastiches plus ou moins provocateurs mais l’humour sur Twitter (ou les autres réseaux sociaux) est un bâton de dynamite dont la mèche peut se raccourcir de manière impromptue et violente. Outre le fait que l’humour est quelque chose d’éminemment subjectif et donc sujet à multiples perceptions, la plèbe digitale n’est pas franchement encline à accepter qu’une journaliste en vue se livre à des galéjades de chansonniers. Surtout lorsque le thème est particulièrement corrosif et clivant.

Il est fort à parier que si la blague de Natacha Polony avait été tweetée par un Nicolas Bedos, un Gaspard Proust ou un Stéphane Guillon, voire son propre patron de « On n’est pas couché », Laurent Ruquier, le cliché n’aurait sûrement pas déclenché autant de barouf digital et médiatique. Tout simplement parce que ces derniers sont connus pour être des humoristes professionnels. Qu’on les aime ou qu’on les déteste, chacun sait qu’on peut s’attendre à tout de leur part. Venant en revanche d’une détentrice de la carte de presse, la plaisanterie ne prend pas vraiment la même coloration. Conséquence : l’humour en 140 caractères est à manier avec des pincettes pour les célébrités dont ce n’est pas le métier premier.

Enseignement n°3 : Europe 1 et France 2 dans l’embarras

Identité perso et identité pro ne font qu'un, la preuve en image !

Identité perso et identité pro ne font qu’un, la preuve en image !

Natacha Polony est intrinsèquement une journaliste qui ne laisse pas indifférent. Qu’on apprécie ses propos ou qu’on les morigène, elle s’est ainsi construite une solide réputation d’éditorialiste engagée, voire polémiste, jamais très loin des idées réactionnaires et souverainistes qu’on lui prête généralement.

Il n’en demeure pas moins que c’est ce qui constitue sa force de frappe médiatique. Une marque personnelle qui fait en somme qu’Europe 1 lui ouvre ses ondes et que l’émission de Laurent Ruquier lui demande d’étriller régulièrement les invités de « On n’est pas couché ».

La différence de contexte avec le tweet est que cette fois, c’est Natacha Polony seule qui est à la manœuvre et en l’absence de la « caution » du ring médiatique que ses employeurs actuels lui octroient en temps normal. Du coup, c’est toute la personnalité controversée de la journaliste qui a alors vite déteint sur l’image corporate d’Europe 1 et de France 2 amalgamés en un clin d’œil à la blague malencontreuse de leur bretteuse. D’ailleurs, le journaliste Bruno Roger-Petit ne s’est pas privé d’appuyer là où ça fait mal en écrivant (1) : « Le tweet révélateur de Natacha Polony est-il compatible avec les obligations qui sont celles de tout collaborateur de France 2 ? ». Conclusion : ne jamais perdre de vue que identité numérique propre et image corporate de son employeur sont de plus en plus poreuses à l’heure du Web social.

Sources

(1) – Bruno Roger-Petit – « Natacha Polony et son tweet sur Leonarda : cette France moisie qui s’épanouit à la télé » – Le Plus du Nouvel Observateur – 1er novembre 2013

A lire en complément

- Renaud Revel – « Leonarda à la Fashion Week ; la blague de Natacha Polony diviste Twitter » - L’Express – 1er novembre 2013



8 commentaires sur “3 enseignements à retenir de l’affaire du tweet de Natacha Polony

  1. Eric  - 

    J’ai découvert « l’affaire » après coup, et j’ai trouvé ce tweet très drôle. C’est du second degré bête et méchant à la Charlie Hebdo (d’ailleurs, si ce dernier en avait fait sa une cela n’aurait certainement choqué personne). Heureusement que je ne suis pas tombé dessus en direct car je l’aurais à coup sûr retweeté :-)
    Mais il est vrai que ce type d’humour passe très mal à l’écrit, a fortiori sur les réseaux sociaux, où veillent des armées de moralistes prêts à dégainer leur catéchisme bien-pensant à la moindre saillie, comme ce grand esprit de Bruno Roger-Petit. Le mieux ? Éviter Twitter ou rester en simple veille. C’est ce que je fais.
    Mais votre analyse sur le fait que Polony ne soit pas « qualifiée » pour ce genre de tweet car elle n’est pas humoriste de métier est à mon avis très juste. J’ajouterai : malheureusement.

    1. Olivier Cimelière  - 

      Votre comparaison est juste : c’est de l’humeur à la « Charlie Hebdo » … Lequel a d’ailleurs commis largement pire dans le calembour et la blague provo ! Mais voilà ce genre de blague issue de quelqu’un connu pour autre chose que des blagues ne passe pas ! A la limite en cercle restreint entre gens de connaissance mais sur un réseau social avec plus de 21 000 abonnés, c’est prendre des risques pour son image perso et en faire courir pour ses employeurs !

  2. poncin  - 

    Bonjour,
    Quand j’ai eu connaissance, un peu fortuitement, dés le 1er novembre, du contenu du « tweet dérapant » de Natacha Polony, j’en ai été scandalisé. Je ne connaissais jusqu’à présent Mme Polony que par sa revue de presse de la Matinale d’Europe 1, que je trouve pratiquement toujours intelligente et bien tournée, un peu polémique mais sans excès. Il n’y a que le ton « donneur de leçon » qui peut irriter…et qui peut facilement se retourner contre sa personne, comme on va le voir.
    Dans la semaine qui a suivi, j’ai suivi régulièrement sur Internet les réactions des uns et des autres, simples particuliers ou professionnels, et je me suis permis, ce que je ne fais jamais, d’apostropher par mail sur ce sujet d’une part le médiateur du « Monde », suite à une chronique de M. Renaud Machart dans ce quotidien, d’autre part M. Thomas Sotto d’Europe 1, qui héberge la revue de presse de Mme Polony. Pour votre information, je vous joins en annexe ces 2 documents.
    Plus d’une semaine après les faits, il me semble peu probable qu’il y ait encore des réactions nouvelles ; d’une certaine manière, la technique du « nuage de fumée » mise en place immédiatement par Mme Polony ( et à laquelle M. Sotto a collaboré) a bien fonctionné !
    Mais, par chance, dans mon dernier tour d’horizon sur Internet, je suis tombé sur votre article du 5 novembre 2013 « 3 enseignements à retenir de l’affaire du tweet de Natacha Polony » et je l’ai vraiment beaucoup apprécié : c’est clair et bien construit, précis et argumenté, factuel, sans esprit ou arrière-pensée polémique, mais sans complaisance, notamment dans les conclusions qui ont la sévérité qui s’impose.
    C’est une belle leçon, qui touche à la déontologie de la profession de journaliste, et je souhaite que Mme Polony, oubliant un peu son amour-propre et la démarche « d’auto-absolution sans excuses » de son 2e tweet, médite, et surtout applique, dans le futur, les règles élémentaires qui y sont rappelées. Je le souhaite aussi pour l’ensemble des journalistes, notamment ceux qui ont un peu tendance à mettre leur mouchoir dessus et à laisser libre cours au copinage.
    Je le souhaite enfin pour tous ceux qui sont les maîtres de l’accès public à l’Information, par la presse, la radio, la télévision, Internet, etc. et qui sont, comme le montre très bien votre 3e paragraphe, très directement concernés.

    J. Poncin
    jacquesponcin@wanadoo.fr

    Annexe 1
    Mail adressé le 5/11/13 au Médiateur du « Monde »

    Madame Polony s’est amusée, dans son tweet du 1er novembre, à ridiculiser et insulter la trop connue Leonarda et une vieille femme rom inconnue, en évoquant la Fashion Week… au moment même où elle-même jouait les mannequins au salon du chocolat.
    Je trouve cela indigne et, pour rester dans son registre tout en finesse, dégueulasse.
    Monsieur Renaud Machart, dans sa chronique « c’est à voir » du Monde du 5 novembre, prend la défense de Madame Polony, dont il apprécie les qualités journalistiques (moi aussi) : l’argument est qu’on a bien le droit d’être « un peu » bête et méchant, et que d’autres (je note que tous ceux qu’il cite sont des humoristes « professionnels ») ont fait bien pire.
    Dans sa conclusion, Monsieur Machart « n’affirme pas » (admirez la litote !) qu’on peut rire de tout. On aimerait bien savoir où il met la limite de ce « tout », d’autant qu’en l’occurrence le problème n’est pas celui qui rit, mais celui qui prétend faire rire.
    Madame Polony, en écrivant, dans son 2e tweet, « Bon…c’est tout », sur son ton de maitresse d’école, voudrait sans doute sonner elle-même la fin de la récréation, mais j’espère bien qu’on n’en restera pas là : Non, un(e) journaliste digne de ce nom ne peut pas écrire n’importe quoi dans un espace public.
    Jacques Poncin
    75011 Paris

    Annexe 2
    Mail adressé le 5/11/13 à Europe 1

    A l’attention de Monsieur Thomas Sotto
    Une image vaut mieux qu’un long discours, dit-on.
    Comme des centaines et des milliers de journalistes de radio, vous vous employez, à longueur de temps, à faire mentir cette maxime. Et vous vous en tirez en général fort bien.
    Oui, mais…ce matin, en écoutant Natacha Polony, et en vous écoutant vous-même dans la Matinale d’Europe 1, j’ai trouvé que l’image manquait cruellement. Jugez-en :
    Dans une tirade sur le racisme, Madame Polony évoque elle-même (quelle audace !) « un tweet de l’auteure de cette revue de presse ».
    Un point. « c’est tout », comme l’a dit l’intéressée elle-même dans son 2e tweet du 1er novembre.
    Vous-même, pensant sans doute bien faire, attendez sagement la fin de la tirade pour interpeler Mme Polony : « Et pour être tout à fait clair, c’est un tweet sur Leonarda qui vous vaut d’être épinglée ce matin… »
    Cette fois, tout est dit, et, pour reprendre vos mots , tout est clair ! Lumineux même ! En tout cas, l’auditeur moyen d’Europe 1, celui qui n’a pas eu le loisir, ou la chance, comme cela m’est arrivé moi-même, de tomber, par internet, sur des informations plus complètes, je le défie bien d’avoir compris à quoi vous faisiez allusion l’un et l’autre.
    Alors, faut-il conclure que quand il y a des images en cause, la radio reste muette ?
    Ou que lorsqu’un membre de l’équipe est en cause, il ne faut surtout rien dire de précis ?
    Quoi qu’il en soit, je trouve que ce que vous avez fait est pire que de ne pas parler du tout du sujet (je parle du tweet de Mme Polony, pas du racisme bien sûr).
    J’appelle ça de la malhonnêteté intellectuelle, et de la complicité de malhonnêteté intellectuelle.
    Ni plus, ni moins.
    C’est tout.
    JP

    1. Olivier Cimelière  - 

      Bonjour

      Merci pour cet exhaustif commentaire et les annexes envoyées … Les médias où travaille Natacha Polony n’ont effectivement pas réagi (à moins que cela n’ait été fait discrètement en interne uniquement) à cette maladresse pour le moins gênante. L’affaire est désormais derrière mais si jamais N. Polony récidive, nul doute que ce passif lui sera vite exhibé à nouveau !
      Cordialement

    1. Olivier Cimelière  - 

      A mes yeux (et qu’on le veuille ou non) les choses ne sont pas aussi simples que cela. N. Polony a certes tweeté en son nom perso mais impossible d’ignorer le fait que son nom est constitutif de l’identité actuelle de FTV et Europe 1. Elle est une de leurs têtes de gondole médiatiques. Ce qui créé un lien de facto.
      Souvenez vous des propos homophobes du PDG de Barilla … Il faisait part de convictions personnelles mais c’est la marque qui en a pâti (si j’ose dire!) … Aujourd’hui identité pro et identité perso sont inextricablement mêlées avec la com 2.0. Le côté « tweets are my own » fonctionne jusqu’à certaines limites !

  3. Sylvie  - 

    Mais tout à fait, c’est du second degré et rien d’autre! il faut arrêter de jouer les vierges effarouchées dès qu’on touche un sujet dont la polémique dépasse l’entendement. En effet, à titre de comparaison, est ce que l’opinion se scandalise autant au sujet des assassinats d’enfants? Trouve-t’on normal tous ces gosses tués par leur(s) parent(s) pour fuir leur vie de misère? Qui va manifester pour la fillette de berk? Qui trouve anormal que l’humour frise parfois l’irrespect envers nos gouvernants (de droite, de gauche ou d’ailleurs) ? Enfin quand Coluche disait « celui qui sera petit moche et noir, celui là il sera dans la merde » personne ne trouvait ça raciste.
    Moi je trouve cela plutôt amusant d’imaginer Léonarda faire son retour à la fashion week avec un plaid Givenchy.
    C’est plutôt sympa d’imaginer qu’elle pourrait le faire, ça l’est beaucoup moins de se déchainer à ce point sur Twitter. Il y avait surement plus de haine dans les Tweets à l’encontre de Natacha Polony que dans le sien.

    1. Olivier Cimelière  - 

      Il est évident que nous sommes aujourd’hui dans une période où le très politiquement correct sévit avec force. Lorsqu’on repense aux sketchs de Coluche, Desproges et autres humoristes parfois cinglants, tous risqueraient actuellement de se faire violemment attaquer. Maintenant était-ce à Natacha Polony de faire circuler une blague sachant qu’elle a déjà une notoriété très clivante ? Je n’en suis pas sûr. Il était quasi assuré qu’elle allait se faire attaquer durement.

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