Communication politique : La méthode Jean Castex va-t-elle faire long feu ?

Le premier étage de la fusée communicante a globalement rempli ses objectifs. D’illustre serviteur inconnu de l’Etat, Jean Castex est parvenu à imprimer très vite une image et installer sa notoriété au sein de l’opinion publique et des médias. Néanmoins, comme pour tout lancement de nouvelle offre, il s’agit ensuite d’imposer le « produit » et de convaincre après avoir opéré une percée significative. Quels enjeux stratégiques de communication doit relever le Premier ministre à l’aube d’une rentrée sous le signe de l’aléatoire et de la tension ?

Les bookmakers anglais se seraient probablement régalés si les paris sur les nominations politiques étaient autorisés Outre-Manche. Début juillet, après moult conjectures et spéculations, c’est le nom de Jean Castex qui est sorti du chapeau à la surprise générale tant son nom avait peu circulé parmi les plénipotentiaires pressentis. Bien que l’homme eût pratiqué depuis longtemps les arcanes de la haute fonction publique avec une expertise reconnue de ses pairs et qu’il fût encore tout récemment bombardé M. Déconfinement par celui auquel il a en fin de compte succédé à la tête du gouvernement, le second Premier ministre d’Emmanuel Macron a dû se forger illico une stature crédible de gouvernant. Pourra-t-elle tenir jusqu’au bout ?

Faire oublier Edouard Philippe

D’emblée, la tâche n’a guère été aisée en termes de communication. Outre le fait d’être inconnu du grand public et de très nombreux journalistes (hormis ceux traitant de la vie politique et des questions de santé), Jean Castex doit alors composer avec la popularité au zénith d’Edouard Philippe, parti de surcroît sous les vivats de son administration à Matignon. Fort de son succès municipal au Havre, sa ville de prédilection, le désormais ex-Premier ministre est l’objet de tous les commentaires. Il a également aussi été relativement épargné par les contempteurs du gouvernement quant à la gestion de la crise du coronavirus par rapport au président de la République régulièrement étrillé, au ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer ou encore l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn.

Sans socle particulier de notoriété, ni de popularité tangible, Jean Castex n’a pourtant pas tergiversé. Loin de vouloir rivaliser avec l’aura de son prédécesseur (qu’il critique vertement en privé d’après le Canard Enchaîné), Jean Castex va au contraire s’employer à assembler et endosser un costume à ses propres mesures et aux antipodes d’Edouard Philippe. Là où ce dernier pouvait faire preuve d’une certaine distance et d’une sobriété dans la prise de parole, le nouveau titulaire va au contraire jouer à fond la carte de l’élu local qu’il est à la tête de Prades, une commune des Pyrénées-Orientales de 6000 habitants (alors que le Havre en compte trente fois plus). Et pour appuyer immédiatement le message, rien ne remplace un bon vieux classique de la communication politique (n’en déplaise aux esprits chagrins férus de compol 15.0 !) : une interview dans le journal télévisé de 20 heures de TF1 pour s’arroger une exposition maximale le lendemain même de sa nomination. Osé mais finalement payant pour la suite immédiate.

Une image au forceps

Cette intervention dans le JT de TF1 va effectivement d’entrée de jeu délimiter les contours du style Castex. Qu’on aime ou pas, le Premier ministre affiche un personnage à la perception accessible et compréhensible du plus grand nombre. Durant son entretien télévisé, il martèle ses valeurs (« responsabilité, laïcité, autorité ») et sa méthode (le « dialogue ») tout en faisant figure d’autorité assumée mais pas celle d’un factotum (1) : « Ma personnalité n’est pas soluble dans le terme de collaborateur. Je suis vieux jeu. Je crois en l’autorité républicaine […] Le chef doit montrer l’exemple ».

Même si la forme du discours laisse quelque peu exhaler un parfum de naphtaline pompidolienne exhumée des grandes heures de l’ORTF, Jean Castex sort plutôt grandi de cette première séquence (exception faite de son allocution brouillonne à l’Assemblée nationale à la mi-juillet). En l’espace de très peu de temps, il est identifié avec en prime, des aspérités d’images qui ont l’heur de plaire. Ceci d’autant plus qu’il adjoint aussitôt la parole à l’action avec une myriade de déplacements sur le terrain.

C’est là l’autre facette de la communication Castex : la proximité avec les préoccupations du quotidien et l’ancrage territorial. Pour le coup, on est loin de la symbolique jupitérienne régulant tout depuis un Olympe élyséen et court-circuitant les corps intermédiaires. Début août, la cote de confiance du PM Saison 2 s’élève à 56 %, selon Harris Interactive. C’est 6 points de plus qu’Emmanuel Macron. Mais surtout 5 points de plus qu’Edouard Philippe le mois précédent. La fusée Castex a donc estompé l’astre Philippe sous les ors de Matignon.

Dura Castex, sed Castex !

Depuis sa prise de fonction, Jean Castex ne relâche pas ses efforts en continuant inlassablement les incursions dans les différents départements du pays tout en nourrissant un triptyque aux priorités clairement énoncées et rabâchées lors des interviews accordées aux journalistes : la sécurité, l’écologie et la situation sanitaire liée au Covid-19. La majorité de ses visites est systématiquement frappée à l’aune d’un de ces trois axes jugés particulièrement sensibles (voire inflammables) dans l’opinion publique. Avec au passage, des annonces budgétaires pour venir à la rescousse de pans économiques sérieusement ébranlés par la pandémie du coronavirus.

Comme disent les anglo-saxons en de telles circonstances, « so far, so good » ou autrement dit, jusqu’ici tout va bien (globalement). Le 28 août, un sondage BVA-Orange-RTL est même venu confirmer la bonne tenue de la stratégie de communication de Jean Castex. 55% des Français ont toujours une bonne opinion à son égard. Mais la beauté du chiffre ne doit pas occulter un grand écart en train de se dessiner en trompe-l’œil. La popularité d’image du Premier ministre est principalement patente chez les sympathisants LR (80%, +11 points) et LREM (92%, +2 points). En revanche, le mantra rassembleur a pris du plomb dans l’aile chez ceux du PS (38%, –18 points) comme chez ceux du RN (35%, –9 points).

Les limites se font jour

Face à ces lignes de fractures, de surcroît elles-mêmes antagonistes, la stratégie de communication de Jean Castex risque dorénavant de reposer sur une ligne de crète de plus en plus étroite (à droite comme à gauche). Passé l’effet de surprise de l’annonce puis la mise en action au triple galop, il va falloir maintenant commencer à afficher des résultats concrets sur les dits sujets prioritaires. Même si chacun sait que le temps politique s’accommode très mal de l’urgence sociétale pour laquelle une action doit générer immédiatement un résultat. Jusqu’à présent, la posture de Jean Castex a plutôt su habilement jongler entre les lignes entre fixation déterminée de caps et concessions ponctuelles sur des dossiers brûlants.

Désormais, c’est l’épreuve du feu qui attend le Premier ministre. Son omniprésence estivale a sans doute permis de temporiser les impatiences et les oppositions. Mais la limite de l’exercice commence à poindre. Lors de sa conférence de presse du 27 août, Jean Castex s’est vu notamment reprocher la tonalité jugée excessivement anxiogène à propos de la recrudescence des cas positifs au Covid-19. De même, le chef du gouvernement va être attendu au tournant concernant la situation économique entre des plans sociaux et des faillites qui pourraient essaimer en masse, un grand patronat toujours plus à cran sur le temps de travail et une population qui se retrouve coincée dans une nasse d’injonctions sanitaires et d’inquiétudes financières.

La communication, seul viatique ?

Pour être parfaitement honnête, y a-t-il seulement une stratégie de communication qui tienne pour embrasser l’ensemble des enjeux ? A priori, ce n’est pas certain. C’est avant tout de pragmatisme et de pédagogie dont il va falloir user avec tact opportun en dépit d’une société française de plus en plus prompte à la défiance radicale et de fait, encline à une surdité pleine de mauvaise foi et de rage. Cependant, ce pragmatisme et cette pédagogie n’auront de sens et de portée que si quelques résultats concrets et significatifs sont obtenus d’ici fin 2020. Tant au niveau de la rétention de la pandémie (et dans l’attente encore hypothétique d’un vaccin pour le 1er semestre 2021) qu’au niveau de la relance progressive de l’activité économique, voire des dossiers environnementaux.

Et là, méthode Castex ou pas, il ne sera plus possible de se cantonner à cette ligne de crète censée satisfaire un peu tout le monde mais pour finir ne contenter personne. La com pour la com n’est pas un viatique tenable, ni de la poudre de Perlimpinpin ! La communication Castex n’aura donc de pertinence et d’efficacité que dans l’explication assumée et réitérée des choix et des résultats et moins dans les promesses à géométrie variable et les déambulations médiatiques. Sans doute la pire des équations à résoudre tellement les inconnues sont nombreuses et aléatoires.

Sources

– (1) – Isabelle Ficek – « Les débuts au pas de charge de Jean Castex à Matignon » – Les Echos – 3 août 2020
– (2) – « Sondage : Castex reste populaire, l’impopularité de Macron décroît » – Sud Ouest – 28 août 2020



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