Front National : Extrême, vous avez dit extrême ?

C’est la dernière trouvaille communicante de Marine Le Pen : un débat sémantique qui entend désormais combattre toute appellation accolant le vocable « extrême » à son parti. Gare à ceux qui persisteront dans le délit de vocabulaire ! Ils sont menacés de procès. Pourquoi une telle agitation autour de cet enjeu d’image ?

Depuis qu’elle conduit les rênes du Front National, Marine Le Pen n’a eu de cesse de s’employer à gommer les aspérités d’image de son parti lorgnant un peu trop régulièrement dans la rhétorique musclée tendance crâne rasé que son pater familias affectionne pourtant tellement. En matière de communication, on ne compte plus les initiatives pour ripoliner la façade programmatique du FN et endosser une réputation moins sulfureuse.

Et maintenant le poids des mots après les idées choc

Nouveau site et maintenant nouvelle sémantique !

Nouveau site et maintenant nouvelle sémantique !

Qu’on se le dise ! L’épithète « extrême » est devenue un mot proscrit dans le dictionnaire politique du Front National. Quiconque continuera à positionner ainsi le parti de la lignée Le Pen s’exposera au courroux juridique de sa cheftaine. Et de joindre la parole aux actes puisque le Nouvel Observateur vient d’être poursuivi ! Marine Le Pen poursuit inlassablement le sillon de la dédiabolisation en s’attaquant à l’étiquette du FN sur l’échiquier politique français (1) : « Je m’élève contre la formulation d’extrême-droite. Dans le même sac, on met Breivik, Aube Dorée, on secoue bien et on se dit qu’il y aura une bonne image bien crade ».

Enfin le mot est lâché : image ! Depuis janvier 2011, c’est l’obsession de la stratégie de communication mise en place par Marine Le Pen et la nouvelle direction du parti. A l’instar du politicien italien Gianfranco Fini qui s’était employé à expurger le MSI de sa quincaillerie néo-fasciste jusqu’à le renommer Alliance Nationale et en faire une formation de gouvernement, la patronne du FN est décidée à tirer un trait sur le folklore provocateur et extrémisant que son père a toujours manipulé sans complexes.

Déjà cet été, le nouveau site personnel de Marine Le Pen avait préfiguré cette opération « Mot Propre ». Loin des clichés nationalistes et barbouzards scotchés à la réputation paternelle, elle mettait en scène une femme politique « popotte », franchouillarde et tout à fait respectable. Le nouvel avatar sémantique assorti de menaces de représailles juridiques s’inscrit donc pleinement dans cette vaste entreprise de banalisation du FN.

Surfer sur l’air du temps

Marion Maréchal-Le Pen, le passeport "jeunes" du FN

Marion Maréchal-Le Pen, le passeport « jeunes » du FN

Ce n’est pourtant pas la première fois que le FN s’insurge contre son étiquette d’extrême. Dans le milieu des années 90, Jean-Marie Le Pen lui-même, avait traîné devant les tribunaux Le Monde et Libération pour usage de ce qualificatif qu’il considérait comme diffamatoire. Oubliant cependant un peu facilement les racines historiques de son propre parti où coagulaient anciens collaborationnistes, ex-OAS et nationalistes au coup de poing facile, il fut en fin de compte débouté de sa requête.

Aujourd’hui, l’histoire est différente et le timing parfait pour revenir à l’assaut du mot « extrême ». Au-delà des professions de foi républicaines clamées par les responsables du FN, les recrues médiatiques à la Gilbert Collard, Jean Roucas, Alain Delon et l’angélique et juvénile visage de la nièce Maréchal-Le Pen, le Front National a effectivement tactiquement raison d’essayer de se débarrasser de cette encombrante appellation. Celle-ci constitue encore un frein mental pour une frange non négligeable de l’électorat tricolore, proche (voire carrément adepte) des idées défendues par le FN mais répugnant à devenir un électeur « extrême » et à s’assumer comme tel.

Même s’il s’est toujours ingénié à dénoncer l’oligarchie politicienne de l’UMP et du PS, le Front National revendique paradoxalement la même acceptabilité médiatico-sociétale que les deux grandes formations tant morigénées. L’enjeu est maintenant devenu crucial pour Marine Le Pen de bénéficier de cette image républicaine et non plus de se situer aux marges de l’échiquier politique. Ceci d’autant plus que partis de droite comme de gauche multiplient les saillies populistes pour essayer d’enrayer l’hémorragie électorale au sein de leurs propres camps respectifs.

Directeur général de Fondapol, Dominique Reynié constate un fait majeur dont le FN entend bien engranger les dividendes dès que possible (2) : « Le seuil d’intolérance s’est effondré (…) Toute la France se durcit, chaque parti déplace son logiciel (…) Il est très frappant de constater que le langage réservé jusque-là aux populistes est désormais au centre du débat politique (…) D’une certaine manière, la bataille a été gagnée par les populistes ». C’est précisément ce constat qui nourrit la logique de répudiation du mot « extrême » conduite depuis début octobre par le FN.

Quel sérum communicant ?

Quand les autres partis finissent par nourrir la com' du FN

Quand les autres partis finissent par nourrir la com’ du FN

A l’heure où les lignes politiques sont définitivement brouillées, le Front National peut en effet estimer que sa stratégie de communication est en passe de porter ses fruits. Les sondages donnent régulièrement le parti de Marine Le Pen à hauteur de 25%. Ce qui fait dire à celle-ci qu’elle incarne désormais le premier parti de France, évacuant un peu trop prestement le fait que la majorité électorale se situe d’abord et avant tout chez les abstentionnistes bien loin d’être tous des pourvoyeurs de vote FN. Toutefois, force est d’admettre que la dédiabolisation martelée par le FN rencontre un écho plus large que le marigot des simples mouvances nationalistes et groupuscules protestataires d’obédience raciste, xénophobe, ultra-conservatrice et autres opinions tranchées.

Si sur le fond, le Front National demeure sans ambages un parti d’exclusion revendiquant la préférence nationale, le protectionnisme aigu et autres théories clivantes que l’extrême-droite a toujours nourris, la perception de ce même parti a nettement évolué à mesure que les digues discursives ont sauté à l’UMP comme au PS. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer aux récentes déclarations plutôt fracassantes de François Fillon et de Manuel Valls pour comprendre que la FN est en passe de décrocher son brevet de respectabilité dans les esprits. D’où le mouvement tactique opéré pour tenter d’éradiquer définitivement la notion « extrême » qui colle encore en substance au Front National.

Pour remettre le FN à sa véritable place sur l’échiquier hexagonal, il va falloir user d’autres approches que le discours outré et garant des bonnes mœurs du débat politique que d’aucuns dégainent à tort et à travers. Plus le FN est victimisé, plus il parvient justement à s’affranchir de la sémantique « extrême » qui parasite encore sa réputation auprès de certains électeurs. De même, plus le discours du FN est recyclé (même avec un emballage plus républicain), plus celui-ci se banalise pour son plus grand bénéfice. Marine Le Pen aurait tort de se priver puisqu’au final, ce sont les autres grands partis qui lui assurent sa communication. N’ayant plus qu’à repeindre les murs et aérer un peu les pièces de son parti, elle continue de capitaliser sur la formule que son père décochait déjà : « Les Français préfèrent l’original à la copie ». La communication FN ne deviendra inopérante que devant la capacité des autres partis à argumenter concrètement plutôt que se tortiller comme des vierges effarouchées ou des coucous opportunistes.

Sources

(1) – Vidéo – « Nous ne sommes pas à la droite de la droite » – L’Express – 1er octobre 2013
(2) – Alexandre Lemarié et Jean-Baptiste de Montvalon – « Toute la France se durcit, chaque parti déplace son logiciel » – Le Monde – 8 octobre 2013

A lire en complément

– Fabien Cazenave – « Le FN fait bien partie de l’extrême-droite européenne : la preuve en 5 exemples » – L’Express – 7 octobre 2013
– Violaine Jaussent – « Extrême droite, extrême gauche : mais de quoi parle-t-on ? » – France TV infos – 5 octobre 2013
– Christophe Ginisty – « Front National et extrême-droite : pourquoi le coup de com’ est malheureusement réussi ? » – Blog de Christophe Ginisty – 8 octobre 2013

A lire ou à relire sur le Blog du Communicant

– « Le Pen vs Le Pen ou l’impossible contorsion communicante du FN » – 31 juillet 2011
– « Quand un livre décrypte Marine Le Pen au-delà du miroir médiatique » – 18 janvier 2012
– « Nouveau site Web de Marine Le Pen : du storytelling « popote » pour encore plus dédiaboliser ? » – 6 août 2013



2 commentaires sur “Front National : Extrême, vous avez dit extrême ?

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