Téléréalité des politiques : le niveau zéro de la communication est atteint

Faut-il être autant en manque de came médiatique pour que des élus politiques se travestissent en Français moyen dans le cadre d’un pitoyable jeu de téléréalité lancé d’ici quelques semaines par la chaîne D8 ? Comme si les dérives magouilleuses de certains homologues et le déni de réalité d’autres ne suffisaient pas, voilà qu’une poignée de politicaillons se pique de jouer aux apprentis sorciers grimés pour mieux comprendre le quotidien de ceux qui glissent des bulletins de vote dans l’urne. Y a-t-il encore des conseillers en communication qui sauraient tirer la sonnette d’alarme ?

A croire qu’occuper le cul de basse-fosse des sondages d’opinion depuis des années ne dissuade pas les hommes et femmes politiques de tomber encore plus bas que bas. Dans quelques semaines, Michèle Alliot-Marie, ex-ministre de l’Intérieur, se paiera des petits frissons de gardienne de la paix. L’ancien 1er flic de France sera désormais préposé aux contredanses, aux mains courantes et autres joyeusetés de commissariat. D’autres se transformeront en professeur de lycée comme Julien Dray ou en médecin urgentiste comme Bernard Accoyer. Tout fier de leur « coming out » médiatique, ils et elles jurent toutes et tous que c’est pour mieux s’imprégner des réalités comme le proclame Thierry Mariani, autre élu qui s’est glissé dans la peau d’un handicapé (1) : « Quand je marche dans la rue, désormais, je fais plus attention au moindre détail » !

L’ultime étape de la « désacralisation »

Le Parisien - UneA l’origine de la démocratie républicaine, il y a en principe un candidat élu au suffrage universel pour représenter des concitoyens dont il est censé connaître a minima les aspirations et les difficultés quotidiennes. Ensuite, cet heureux récipiendaire de l’investiture républicaine est là pour faire le lien entre le terrain et les hautes sphères des technocrates où le capiton des portes a sérieusement tendance à estomper le bruit de la vraie vie. Apparemment, il y a erreur sur la personne puisque comme l’explique benoîtement le producteur de l’émission « politique » de D8, Olivier Hallé, (2), « nous prenons des vrais politiques qui vivent de vraies situations dans la vraie vie et qui en tirent les leçons ».

Diantre ! Les bancs des assemblées représentatives seraient-ils à ce point molletonnés et anesthésiants pour qu’une fois ceint de l’écharpe tricolore, ils en oublient qu’il existe des gens qui vivent (tant bien que mal), travaillent (ou essaient d’en trouver), paient (quand ils le peuvent encore) et tentent d’avancer et construire leur existence sans les menues prérogatives dont jouissent les élus. Cette émission apparemment baptisée « Monsieur et Madame Tout-le-Monde » (histoire de s’assurer sans doute qu’on ait bien compris à qui l’émission s’adresse) est pourtant un formidable boomerang qui revient à la figure des politiques. Ainsi donc, il leur faut une pauvre émission de télé-réalité pour que ceux-ci se rendent à nouveau compte de la difficulté de la vie d’un citoyen lambda. Quel terrible aveu indirect de leur cécité absolument consternante. Sont-ils à ce point déconnectés des réalités pour éprouver le besoin de jouer les zozos d’un jour en costume émoustillant de Français moyen ? Décidément, l’image de la politique n’en sortira pas grandie.

Stop à la politique spectacle

Le Parisien - AccoyerDe grâce, il faut impérativement cesser cette marionnettisation des hommes et femmes politiques de ce pays. Ce n’est pas en jouant à Guignol et Gnafron qu’ils reconquerront les cœurs et la confiance des électeurs. On avait déjà vu les politiciens venir pousser la chansonnette dans des émissions de variété, d’autres s’inviter « par hasard » chez Ernest Duglandu pour faire peuple ou certains s’exhiber dans Paris Match dans des mises en scène complaisantes. Plus récemment, on a eu droit à des ministres se muer en VRP improbable de la quincaillerie tricolore ou en Marianne de série Z. Maintenant, on a des « has been » prêts à tout pour se shooter à l’audimat et essayer de retrouver une splendeur perdue ou ternie.

Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste en communication politique, met avec pertinence le doigt sur le problème de fond que suscite un pareil programme (3) : « C’est un contresens pour les politiques d’accepter de se soumettre à ce genre d’émission. Il faut qu’ils aillent au contact des Français d’une façon non déguisée, qu’ils prennent des initiatives relevant du politique et pas du spectacle ». Se sont-ils un instant demandés quelle réputation allaient-ils nourrir en se prêtant à une pantomime si affligeante ? Si vraiment on veut pousser la logique jusqu’au bout du « Vis ma vie » par procuration, alors inversons le procédé et envoyons des Français anonymes aller grenouiller incognito quelques jours dans les travées de l’Assemblée Nationale, les couloirs de Bercy et autres lieux de pouvoir trustés par des cervelles d’énarques qui vivent dans leur réalité augmentée, loin des authentiques problèmes que la population vit au quotidien. Politiques de tous bords, réveillez-vous et secouez si nécessaire vos communicants ! Sinon la prochaine fois, on vous enverra jouer à « Secret Story » ou « Confessions Intimes ».

Sources

– (1) –Frédéric Gerschel – « Dans la peau de ceux qui galèrent » – Le Parisien – 28 octobre 2014
– (2) – Frédéric Gerschel – « Il ne s’agit pas de téléréalité » – Le Parisien – 28 octobre 2014
– (3) – Philippe Martinant – « Ils vont perdre en crédibilité » – Le Parisien – 28 octobre 2014



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