#Oct26Driving : Itinéraire d’un mouvement de contestation numérique en Arabie Saoudite

Le 26 octobre dernier, des dizaines de femmes saoudiennes ont bravé l’interdiction qui leur est faite de conduire une voiture dans leur propre pays. Vidéos à l’appui d’elles-mêmes au volant, elles ont viralisé leur défiance sur les réseaux sociaux et obtenu un écho autant national que mondial. Si leur combat est loin d’être récent, celui-ci commence enfin à ouvrir des brèches grâce à un activisme digital opéré sans relâche. Décryptage d’un mouvement irrésistible.

Un combat de longue haleine

Arabie S - Free ManalMême si le monde occidental commence seulement depuis peu de temps à s’y intéresser, la revendication des femmes saoudiennes pour le droit de conduire un véhicule ne date pas d’aujourd’hui. C’est en 1990 que la contestation de l’interdiction s’est faite jour. Cette année-là, 47 femmes ont osé braver la loi du royaume saoudien prohibant la conduite à toute personne de sexe féminin et la contraignant à recourir aux services d’un homme pour être véhiculée. Pour manifester leur réprobation et faire valoir leurs droits, ces femmes ont manifesté au volant dans les rues du pays. Aussitôt embarquées par la police, elles ont écopé d’une interdiction totale de voyager et se sont vues suspendues d’activité professionnelle. En dépit de l’échec enregistré sur le coup, le sujet s’est progressivement immiscé dans les débats sociétaux du pays.

En mai 2011, la contestation a connu une nouvelle dynamique sous l’impulsion d’une jeune femme dénommée Manal Al Sharif (voir la vidéo de son intervention TedX à la fin de ce billet). Agée alors de 33 ans, cette informaticienne de profession au sein d’une compagnie pétrolière nationale est aussi une militante convaincue pour défendre les droits des femmes en Arabie Saoudite. Elle décide de relancer la lutte en diffusant sur YouTube et Facebook une vidéo où on la voit en train de conduire elle-même sa voiture. Objectif : inciter les Saoudiennes à s’affranchir de la tutelle masculine imposée par la législation du royaume. La campagne est un succès avec notamment une page Facebook qui enregistre plus de 12 000 fans (1). Laquelle aura d’ailleurs son accès temporairement bloqué par les autorités inquiètes de cette agitation en ligne alors que le Printemps arabe battait quasiment au même moment son plein en Tunisie, en Egypte et même à Bahreïn.

Le déclic numérique opère

Arabie S - We can do itBien que Manal Al Sharif fût aussitôt arrêtée avec ses comparses et condamnée à une semaine de prison avec obligation de ne pas réitérer son acte et de ne pas parler aux médias, les graines de la révolte étaient désormais semées. A l’époque, une pétition en ligne avait même été adressée au roi Abdullah pour l’enjoindre à libérer sur le champ la captive et accorder le droit de conduire. Plus de 600 personnes, hommes et femmes confondus, avaient apposé leur signature (2). Vu d’un œil occidental, le chiffre peut paraître faible. Mais dans un pays où remettre en cause la doxa séculaire peut valoir très cher aux trublions, le nombre de signataires est loin d’être anecdotique.

Depuis cette date, la jeune femme n’a absolument pas désarmé. Forte des soutiens obtenus au sein même de la population et d’une couverture médiatique internationale croissante, la jeune mère de famille a maintenu la pression en renouvelant régulièrement les actions coup de poing et les messages mobilisateurs sur les réseaux sociaux. Résultat : le sujet de la conduite des femmes en Arabie Saoudite a gagné en notoriété allant jusqu’à susciter des débats vifs sur les plateaux de télévision des chaînes nationales et dans les travées des instances gouvernementales et religieuses.

Un véritable écosystème s’est mis en branle

Arabie S - InstagramLe 26 octobre 2014, les femmes saoudiennes ont à nouveau récidivé comme chaque année depuis que Manal Al Sharif a planté les premières banderilles de la rébellion. Nombre de vidéos de femmes au volant et de photos de soutien à leur cause ont de nouveau circulé sur les réseaux sociaux, entraînant de plus en plus d’articles et de reportages dans les médias du pays et à l’étranger. Autant dire que le sujet devient inexorablement d’une brûlante actualité pour les autorités saoudiennes toujours soucieuses de préserver la réputation internationale du pays à l’heure où certaines accointances avec des mouvements terroristes brouillent substantiellement l’image de la monarchie pétrolière.

Aujourd’hui, la revendication du droit de conduire des femmes est portée par une incroyable myriade numérique d’espaces d’expression activiste. Sur Facebook notamment, plusieurs pages rendent régulièrement compte des actions menées mais aussi des représailles subies par les militantes. Or, ces pages ont désormais acquis une audience loin d’être confidentielle. Directement inspirée du mouvement lancée par Manal Al Sharif, la page « My Right to Dignity » rassemble par exemple près de 6800 fans et s’insère dans un dispositif digital complet sous la bannière « Oct 26 Driving » qui comporte par ailleurs un site Web régulièrement actualisé, un compte Twitter avec 36 700 abonnés à ce jour et un compte Instagram avec 11 600 abonnés issus d’Arabie Saoudite et d’ailleurs.

Facebook est particulièrement en pointe pour maintenir la dynamique. Plusieurs autres pages ont rejoint le combat comme « Support #Women2Drive » (18 910 fans), « We are supporting Manal Alsharif » (12 564 fans) ou encore « Saudi Women To Drive » (17 900 fans) qui exhorte les citoyens du monde entier à accorder leur soutien aux femmes saoudiennes dans leur lutte pour obtenir la légalisation de leur permis de conduire dans le pays. Sur YouTube, la viralisation des contenus activistes est également très prolifique. La chaîne « حملة 26 أكتوبر » compile minutieusement les vidéos dont certaines surpassent les 10 000 vues. Enfin, sur Twitter, la discussion rebondit au-delà des actions terrain à travers des hashtags thématiques comme #IWillDriveMyself. Autant de relais qui contribuent par conséquent à réduire la marge de manœuvre des autorités nationales confrontées par ailleurs au mécontentement croissant de familles (hommes inclus) qui n’ont pas les moyens financiers de se financer un chauffeur.

Les lignes ont bougé

Arabie S - logoSans prêter des vertus excessives aux réseaux sociaux, ni vouloir cultiver une vision béate du digital qui résout tout de lui-même, il est indéniable que le poids de la contestation numérique n’en finit pas de faire bouger les lignes et accroître la pression sur le gouvernement saoudien. La semaine dernière, une pétition en ligne lancée en parallèle de la journée d’action a réussi à récolter plus de 3800 signatures. Ce coin digital enfoncé a clairement ouvert la porte à des initiatives plus officielles comme le constate sur place Clarence Rodriguez. Journaliste correspondante pour plusieurs médias français depuis une dizaine d’année en Arabie Saoudite, elle confirme le formidable élan qui s’est enclenché. En parallèle de l’activisme numérique, une pétition plus formelle de 30 000 signatures avait ainsi été remise aux représentants du Majliis Al-Choura (Conseil Consultatif saoudien) (3) : « Pour avoir des chances de se faire entendre il faut que les militantes évitent la contestation,  » un bras de fer » ! Une leçon que les militantes ont retenue ».

Bien que le pouvoir n’ait pas encore accédé aux revendications des femmes saoudiennes, le débat est désormais largement répandu dans toute la société. A force de coups d’éclat vidéo viralisés sur les réseaux sociaux, les militantes de la première heure sont parvenues à rendre la question du droit de conduire des femmes incontournable. Quand bien même les autorités royales s’aviseraient de couper soudainement les réseaux sociaux et sites Web dévoués à la cause, la conversation numérique est en marche pour que les femmes saoudiennes cessent bientôt d’être systématiquement abonnées à la banquette arrière des voitures.

Sources

– (1) – Neil Mac Farquhar – « Saudis Arrest Woman Leading Right-to-Drive Campaign » – New York Times – 23 mai 2011
– (2) – Ibid.
– (3) –Echanges avec l’auteur le 22 octobre 2014 à Paris

A lire en complément

Arabie S - Livre Clarence RodriguezPour aller plus loin dans la compréhension du mouvement féminin en Arabie Saoudite, je vous conseille vivement la lecture du livre de Clarence Rodriguez, « Révolution sous le voile » paru aux éditions First en février 2014. Outre être une amie adorable, Clarence est une journaliste talentueuse qui a su pénétrer avec tact et acuité la société saoudienne où elle vit depuis plus de 10 ans.

De cette immersion inédite pour un reporter occidental, elle en a tiré un ouvrage remarquable de justesse sur ces femmes qui refusent les dogmes conservateurs religieux qui les spolient de leurs droits les plus élémentaires. Le livre rassemble des dizaines de témoignages très forts qui montrent que la société saoudienne bouge petit à petit en dépit des inerties encore fortes et des résistances des générations plus anciennes. Pour se procurer ce captivant reportage, il suffit de le commander par ici.

 

 

Blog officiel de Manal Al Shari (en arabe et anglais) : http://manal-alsharif.com/



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